Critique : La vie très privée de Monsieur Sim

On 15/12/2015 by Nicolas Gilson

Après le mirifique LE NOM DES GENS et le truculent TELE GAUCHO, Michel Leclerc signe LA VIE TRES PRIVEE DE MONSIEUR SIM, une tragi-comédie aussi brillante que généreuse. Transposant dans la France de 2015 le roman de Jonathan Coe* avec la complicité de Baya Kasmi au scénario, il propose une joyeuse satire, sensible et burlesque, servie par un casting de choix.

Monsieur Sim est ennuyeux à mourir. Une conviction qui le conforte dans un état dépressif aggravé depuis que sa femme l’a quitté et qu’il a perdu son emploi. Représentant hors-paire dont on vente les mérites, il accepte malgré lui de démarcher des clients pour un produit qui va révolutionner l’hygiène bucco-dentaire : des brosses à dents bio. Il se retrouve bientôt au volant d’une voiture hybride dotée d’un GPS intelligent en route vers lui-même.

LA vie très privée de Monsieur Sim GO Pro

D’emblée la séquence d’ouverture nous confronte à la dure réalité de François Sim (Jean-Pierre Bacri), être un poids, sinon pour les autres, pour lui-même. Excessivement bavard sans pour autant n’avoir rien à dire, il traine sa solitude avec le désir palpable de la quitter. De retour des vacances qu’il a été contraint de prendre seul puisque sa femme l’a quitté, il profite d’une escale pour saluer son père. Pressé par le temps, celui-ci l’invite à lire un texte laissé dans leur maison familiale intitulé « Ma fleur du mal » avant de le jeter à l’aéroport avec trois heures d’avance. C’est là que François Sim rencontre l’envie de respirer à nouveau à travers Poppy (Vimila Pons), une jeune femme dont le métier consiste à enregistrer les communications d’aéroport pour fournir des alibis aux maris infidèles.

L’avenir à pleines dents

Comme toujours chez Michel Leclerc la mise en place du récit prend du temps et se savoure. Aussi simple et banal peut-il paraître, Monsieur Sim n’en est que plus complexe. Une complexité toutefois ordinaire dont la richesse fait écho au mouvement dans lequel nous sommes tous happés dans nos sociétés « développées ». L’exposition de la réalité de François Sim s’étale peu à peu rendant l’écriture des plus fine tant chaque élément trouve écho dans le développement narratif. Célibataire malgré lui, père pataud malgré lui, au chômage malgré lui… Monsieur Sim – comme tant d’autres – subit sa vie. Montant en voiture comme d’autres mettent le pied à l’étrier, il noue une relation avec son GPS qui le conduira à prendre sa vie en main.

Aidé par l’évocation du tragique destin de Donald Crowhurst, François dérive lentement faisant mentir les outils qui pourtant le relient, dans sa solitude, aux autres. Le récit initiatique s’adoube ainsi d’une dimension critique non moins savoureuse de la « multiconnectivité » qui domine notre monde – mention spéciale à la GoPro dont Michel Leclerc se moque savamment. Nous embarquant dans un road-movie sarcastique, le réalisateur nous convie parallèlement à voyager sur les routes du souvenir à mesure que François met sa vie en perspective – consciemment ou non.

LA VIE TRES PRIVEE DE M.SIM

Au coeur du développement scénaristique s’inscrit pleinement l’hypothèse de la narration. Outre l’évocation de la traversée en mer de Donald Crowhurst (contée par le personnage auquel donne vie Mathieu Amalric et fantasmée non sans angoisse par Sim), nous nous envolons au coeur d’un récit, « La fosse aux orties », où s’entremêlent la réalité vécue par le personnage et celle narrée par son ex-femme, nous voguons vers les souvenirs de l’innocence et de l’éveil à la sexualité, et nous plongeons en même temps de François Sim dans les confessions d’un père, de ses amours, de sa fleur du mal.

L’ensemble pourrait être casse-gueule tant il se veut complexe, pourtant au fil de sa mise en scène Michel Leclerc nous transporte littéralement au coeur d’un récit qui est un peu le nôtre. Observant d’abord François Sim, le plaçant à distance, il fait du personnage un compagnon et bientôt un complice en modifiant peu à peu son approche esthétique. La morosité du personnage s’inscrit-elle visuellement que son évolution se marque de la même manière. Parallèlement chaque ligne de récit, chaque histoire au coeur de la grande histoire, se teinte d’une couleur singulière qui se veut nourricière. Le caractère effacé et mal dégourdi de Monsieur Sim laisse ainsi place à une chaleur et une luminosité de plus contagieuses. Après tout, l’enjeu central n’est-il pas la complétude de soi ?

Douce et mélancolique, la musique de Vincent Delerm habille le film avec délicatesse, participant à la pluralité des couleurs qui font de LA VIE TRES PRIVEE DE MONSIEUR SIM une oeuvre riche et éblouissante. Bref, aux rires répondent des larmes voluptueuses.

*« The Terrible Privacy of Maxwell Sim », Jonathan Coe, Ed. Penguins Books, Royaume-Uni, 2010 // « La Vie très privée de Monsieur Sim », Ed. Gallimard, France, 2011

LA VIE TRES PRIVEE DE MONSIEUR SIM
♥♥(♥)
Réalisation : Michel Leclerc
France – 2015 – 101 min
Distribution : Alternative Films
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