La vie d’Adèle

On 27/09/2013 by Nicolas Gilson

LA VIE D’ADELE est un portrait sublime et sensuel : Abdellatif Kechiche signe, sur base d’un brillant scénario et d’une approche esthétique « sensationnelle », un film d’une justesse et d’une intensité rares. Magistral.

Adaptation libre de la bande-dessinée « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh*, LA VIE D’ADELE se concentre (comme le titre le laisse entendre) sur le personnage d’Adèle, double cinématographique de Clémentine dans l’oeuvre originale. Adolescente, complice de ses camarades, Adèle a un véritable coup de foudre pour une jeune fille aux cheveux bleus, Emma. L’émoi qui est le sien au point de la transporter fait écho aux sentiments décrits par Marivaux dans « La vie de Marianne », un roman inachevé auquel le réalisateur fait brillamment référence dès l’ouverture du film. Ancré dans le réel, le scénario se compose d’une série de mouvements qui permettent de rencontrer Adèle, d’épouser son regard, de partager son effervescence au point de faire corps avec elle.

La vie d'Adèle - Abdellatif Kechiche

En seconde, l’adolescente goûte à la normalité alors que son excitation est autre. A peine est-elle troublée par la rencontre avec Emma (quelques notes de musique souligne l’émoi suscité par un simple regard) qu’elle est confrontée à l’expression d’une homophobie trop commune jusqu’alors latente. Peu à peu la complicité naissante fait place à une relation puissante et passionnelle. Derrière l’éveil des sentiments et la banalité d’une liaison amoureuse (du « couple ») – Adèle et Emma s’aiment, se désirent et se déchirent –, Abdellatif Kechiche aborde avec finesse et acuité, force et légèreté, de nombreuses thématiques.

La découverte de soi d’abord lorsque à l’adolescence, poussée par ses copines, un peu par elle-même et la norme établie, Adèle flirte avec un garçon. S’il s’éprend d’elle, Adèle est perturbée par son imagination qui l’emporte dans une jouissance liée au désir d’une complicité sexuelle avec une autre femme. Celle croisée en rue ; celle aux cheveux bleus ; celle qui lui semble être prédestinée. Adèle se cherche dans la fougue liée à son âge. Une période abordée avec brio par le réalisateur qui semble dresser la photographie d’une pleine génération tout en dépeignant avec réalisme les interactions tant dialogiques que gestuelles.

Abdellatif Kechiche met également en scène l’éveil d’Adèle à la sexualité entre masturbation et découverte d’un corps masculin qui ne la transporte que peu car l’objet de son désir est autre. L’envie du corps d’Emma la transporte. Elle découvre avec et à travers elle une jouissance sans cesse renouvelée et se rencontre elle-même.

Derrière la relation, c’est une photographie sociale et sociétale que le réalisateur dessine. Outre l’homophobie du lycée, la relation aux parents d’Emma ou d’Adèle permet d’envisager des regards pluriels sur les amours entre femmes mais aussi et simplement sur les choix de vie et le rapport au monde. Car si cette passion unit deux femmes, n’est-elle pas celle commune et ordinaire, tant désirée, que l’on nomme amour ? Ce manque au coeur évoqué à la lecture de Marivaux ? Cette prédestination amoureuse à laquelle tous rêvent plus ou moins secrètement ?

La vie d'Adèle - Chapitre 1&2

Sous forme de chroniques, avec force et fluidité, le réalisateur met en scène quelques chapitres de la vie d’une femme. Abdellatif Kechiche maîtrise les ellipses et compose un film intense où les sentiments sont moteurs.

L’approche esthétique est tout à la fois sensible et sensationnelle. Le réalisateur opte pour un cadre radicalement serré et pose le personnage d’Adèle comme central. Il transcende l’énergie du personnage dès l’ouverture du film en en épousant les mouvements. Il s’en distancie ponctuellement, à dessein et avec acuité, afin de l’ancrer dans la réalité qui est la sienne. Il filme ainsi d’autres visages, capte l’énergie de certains échanges ou ouvre le champs afin tantôt de contextualiser, avec réalisme ou poésie – à l’instar de l’intensité des nuances de ce bleu, magique et lumineux -, la situation développée. Il sublime les gestes et les intentions des protagonistes au point d’en rendre les émotions palpables : LA VIE D’ADELE se vit et se ressent.

La justesse des échanges dialogiques – au-delà d’une écriture tellement fine que jamais elle ne paraît – assoit un réalisme qui en devient foudroyant. Il filme sans détour et avec sensualité les échanges sexuels entre Adèle et Emma et sublime ainsi leur communs transports : les visages endoloris par la jouissance répondent à la fougue de leur désir l’une pour l’autre. La frontalité des actes sexuels permet de les vivres et des les ressentir. Pulsion et communion s’interpénètrent alors avec une somptuosité crue.

Si l’approche du réalisateur est géniale, elle ne serait rien sans la qualité d’interprétation de l’ensemble du casting. Du plus petit rôle secondaire à Emma et Adèle, chaque interprète insuffle une énergie incroyable à un ensemble qui devient dès lors un habile portrait de femme et au-delà de société. Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulous se révèlent magistrales.

*Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat – Hors collection, 2010

laviedadele02

LA VIE D’ADELE – CHAPITRE 1 & 2
♥♥♥♥
Réalisation : Abdellatif KECHICHE
France – 2013 – 175 min
Distribution : Cinéart
Drame

Cannes 2013 – Sélection Officielle – Compétition

FIFF 2013 – Film d’Ouverture

Mise en ligne initiale le 23/05/2013

La vie d'Adèle

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