La Vénus à la fourrure

On 12/11/2013 by Nicolas Gilson

Après CARNAGE, Roman Polanski adapte à nouveau une pièce de théâtre et signe avec LA VENUS A LA FOURRURE un captivant huis-clos psychologique non dépourvu d’humour. Son premier film en français ne comporte que deux protagonistes qui questionnent au fil de leurs interactions le processus de création, la sexualité, le désir et ses jeux de manipulation. Fascinant.

Emmanuelle Saigner, La vénus à la fourrure

« Et le Tout-Puissant le frappa et le livra aux mains d’une femme »

Thomas (Mathieu Amalric) s’apprête à mettre lui-même en scène son adaptation de « La Vénus à la fourrure » de Leopold von Sacher-Masoch (1) mais ne trouve pas une comédienne convaincante pour le rôle de Vanda. Après une journée perdue à auditionner des écervelées qui ne correspondent pas ses attentes, alors qu’il s’apprête à quitter le théâtre, il est confronté à une comédienne bien décidée à tenter sa chance et à décrocher le rôle de Vanda (Emmanuelle Seigner).

Si elle ne partage a priori avec le personnage que le prénom, à force d’insistance et grâce à de menus quiproquos, la candidate entre en scène et se meut instantanément en une sublime Vanda. Antoine est stupéfiat. La métamorphose est complète. Un contraste d’autant plus saisissant que la comédienne semblait jusqu’alors ignare. Et peu à peu, au fil de la lecture, Antoine, comme envouté, bascule irrémédiablement de la curiosité à la pure obsession.

Force est de constater l’acuité du réalisateur à rendre pleinement cinématographique l’adaptation du texte de David Ives (2) avec qui il co-signe le scénario. Outre des dialogues affutés et emplis d’humour, l’écriture présente une complexification passionnante mettant en scène les doutes d’un auteur qui, sans le savoir, est aux prises avec la muse dont il a provoqué les foudres. A l’instar de nombreux accessoires, moult éléments sont d’abord mis en place avant de participer au mouvement général qui conduit à la complète inversion des rôles. Plus encore, sur base du rapport metteur en scène/comédienne, les scénaristes abordent avec soin les hypothèses de domination et de masochisme tout en questionnant les notions de masculin et de féminin.

L’intrigue prend place dans un théâtre qui devient le décor idéal de ce surprenant huis-clos. Si l’espace est source d’humour – sur scène trainent les décors de « La Chevauchée Fantastique », une comédie musicale belge qui a été annulée – il se module peu à peu au fur et à mesure de la complexification scénaristique, notamment par jeu d’éclairage, tout en demeurant une source inépuisable de dérision et de sarcasme.

Venus-à-la-fourrure

A l’instar du caractère prépondérant de la lumière, le travail du son et de la musique subjugue. La partition musicale signée Alexandre Desplat prend malicieusement part au dialogue, qu’elle ponctue, accompagne ou souligne. Elle est l’un des éléments-clés de la réalisation tout en paraissant être la complétude du personnage de Vanda – une impression marquée dès l’ouverture du film. Le son est pour sa part à la fois réaliste et artificiel. Devient-il un jeu pour le réalisateur – du tintement d’une cuillère imaginaire contre les parois d’une tasse virtuelle à l’embrasement d’une cheminée inexistante – qu’il charme le spectateur en le fondant à une singulière logique. Du découpage visuel au montage sonore chaque élément est pensé avec soin et Roman Polanski signe un film parfaitement maîtrisé auquel il parvient à conférer un ton tout à la fois extravagant et fascinant.

La prouesse du jeu d’Emmanuelle Seigner est totale, passant en un instant d’un personnage à l’autre, troublant pareillement le spectateur et le metteur en scène à qui donne vie de manière tout aussi admirable Mathieu Amalric.

Mais sans doute faut-il accrocher à l’excentricité de l’interprétation d’Emmanuelle Seigner pour se laisser embarquer dans l’aventure. Afin de donner vie à la première facette de son personnage, l’actrice témoigne d’une vulgarité effroyable et son jeu semble alors palpable, exagéré voire grotesque. Toutefois, attifée d’une tenue réifiante, d’un tatouage gribouillé sur le bras ou encore d’un chewing-gum, elle donne vie à un archétype non dénué de sens. Ne correspond-elle d’ailleurs pas à tout point à la critique désespérée que formule Thomas à l’encontre des jeune femmes venues passées l’audition ? Cette caricature place-t-elle le spectateur à distance qu’il peut ensuite d’autant plus apprécier les nuances apportées à son interprétation par Emmanuelle Seigner qui se révèle ensorcelante.

(1) « La Venus en fourrure », Leopold von Sacher-Masoch, 1870
(2) « Venus in Fur », David Ives, 2010

La Venus à la fourrure - affiche : poster

LA VENUS A LA FOURRURE
♥♥♥
Réalisation : Roman Polanski
France / Pologne – 2013 – 96 min
Distribution : e one
Drame

Cannes 2013 – Sélection Officielle – Compétition
Film Fest Gent 2013 – Hors compétition

La vénus à la fourrure - Roman Polanski

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