Critique : La tête haute

On 13/05/2015 by Nicolas Gilson

Après le touchant ELLE S’EN VA, Emmanuelle Bercot retrouve Catherine Deneuve à qui elle offre dans LA TETE HAUTE le rôle d’une juge pour enfants qui a tout d’une mère universelle. Dépeignant la réalité d’un adolescent turbulent en complet décrochage, elle personnifie un dossier comme tant d’autres et propose la brillante photographie d’une réalité sociale et sociétale. Le film condense une double sensation, celle de la violence d’une gifle à laquelle on ne s’attend pas et de la délicatesse d’un baiser posé avec bienveillance sur le front.

La tête haute

Abandonné aux mains du tribunal pour mineurs lorsqu’il a 6 ans, Malory sera, à partir de ce moment-là, suivi par une juge pour enfants. Adolescent, il vit avec sa mère et est en décrochage scolaire, préférant piquer des bagnoles et avoir pour horaire celui qu’il se donne. D’arrestations en convocations chez le juge, il ne pourra faire face à ses actes que lorsqu’il assimilera les règles d’une société dont il ne maîtrise pas les codes – et n’y voit aucun intérêt.

Prends les mains qu’on te tend, Malory

C’est sur un triple désarrois qu’Emmanuelle Bercot ouvre son film. S’immisçant dans le bureau d’une juge, elle appréhende avec force une situation complexe où la jeune mère de deux enfants apparaît complètement dépassée au point d’abandonner son fils le plus âgé. Les échanges sont cordiaux de la part du juge mais apparaissent à la jeune femme être les rouages d’une machine, d’un système face auquel elle se sent désarmée. Nerveuse et agitée, son plus jeune enfant dans les bras, elle ne cesse de s’emporter, crachant sa réalité sans se soucier des mots prononcés. Le plus âgé, Malory, joue dans un coin de la pièce tandis qu’une assistante sociale veille sur lui. Lorsque la juge tente de poser un cadre, la mère entre dans un accès de folie et s’en va, laissant Malory dans le bureau de celle qui sait mieux qu’elle ce qui est bon pour lui. Un geste néanmoins prémédité puisqu’elle a préparé un sac avec les affaires du garçon.

La réalisatrice exacerbe avec brio cette agitation, démultipliant les axes et optant pour une vitalité de montage en coupes. Concentrant son attention sur les gestes, fragmentés, des adultes et sur les enfants, elle photographie une multitude de détails a priori anodins et pourtant plein de sens. Elle pose ainsi un regard distancié sur la situation tout en se fondant à l’énergie de chaque protagoniste. Déjà, au-delà de la situation appréhendée intelligemment, se révèle l’objet de son attention : Malory. Avant de refermer ce prologue sur un fondu au noir, elle s’attarde brièvement sur la figure « autoritaire » du juge qu’elle dessine comme foncièrement humaine.

Comme le suggère l’enchainement, le temps s’efface. Malory est maintenant adolescent. Il est au volant d’une voiture qu’il pilote comme un as, amusant son frère et sa mère qui, complice, l’encourage. Avec économie, en deux scènes, la réalisatrice définit une situation complexe où, malgré l’abandon premier, un fils et sa mère s’aiment follement. Plus encore, elle transcende proprement la vitalité de leurs liens.

la tete haute - cannes 2015

La légèreté de ce moment partagé, ne sera pas sans conséquence. Derrière se dessine une convocation chez le juge ; une convocation qui succède à tant d’autres. A partir de cette nouvelle rencontre, Emmanuelle Bercot construit le portrait à vif de Malory sous la forme de chroniques rythmées par les rendez-vous avec le juge qui n’a de cesse de chercher à l’accompagner au mieux.

L’approche, dénuée de tout misérabilisme, épouse l’énergie des protagonistes en accordant une attention particulière aux gestes et aux détails – tantôt à l’image, tantôt au son. Brutale et saisissante comme l’est Malory, elle peut également être posée et légèrement distanciée à l’instar de la figure du juge.

L’exemple le plus frappant, est l’incapacité de Malory à s’exprimer jusque dans l’intimité : ses gestes d’amour s’avérant d’une brutalité stupéfiante. Pourtant, il est doté d’un coeur d’or, vouant notamment à sa mère un amour sans limite (ou presque) et n’attendant de la vie qu’un sourire. Mais pour avoir « la tête haute », il doit devenir acteur de sa vie et cesser de se comporter en victime ; il doit être apte à comprendre ce que lui dit le juge : « prends les mains que l’on te tend ».

Le scénario condense plusieurs années. Il s’agit de suivre l’adolescent sans porter le moindre jugement, en exacerbant son ressenti tout en esquissant la réalité dans laquelle s’inscrit son parcours. Ce faisant, au travers son rapport à l’autre – sa mère, son frère, ses éducateurs, la juge et d’autres figures d’autorité – s’inscrit avec réalisme son évolution. Les protagonistes sont caractérisés avec soin si bien que derrière une apparente simplicité, l’écriture s’avère d’une grande richesse. Pourtant, malgré de saisissantes scènes pivots, elle semble s’effacer permettant ainsi d’envisager le prisme d’enjeux sociétaux – si pas universels.

Chaque personnage est construit dans le détail et se veut le reflet d’une réalité sous-jaccente que l’interprétation, emportée par de Rod Paradot (Malory) et Sara Forrestier (la mère), rend diablement crédible – notamment dans le rapport au corps. Plus encore, il s’agit de partager pleinement le ressenti de l’ensemble des protagonistes qui sont les vibrants instruments d’une partition sensible.

la tete haute - afficheLA TETE HAUTE
♥♥(♥)
Réalisation : Emmanuelle Bercot
France – 2015 – 122 min
Distribution : September Film
Drame humaniste

Cannes 2015 – Sélection Officielle – Film d’ouverture

Cannes 2015 signature 2

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