Critique : La corde du diable

On 25/03/2015 by Nicolas Gilson

Lorsque dans l’enfance on fait fi des contraintes imposées par les notions alors en devenir de propriété et d’interdit, le fil barbelé est un objet plus redouté que redoutable engendrant l’angoisse de ne pas se retrouver avec quelque vêtement déchiré, contraint d’avouer s’être encouru vers plus de liberté. Si l’on pressent les limites qu’il impose, on en ignore le surnom : La corde du diable. Au centre du film de Sophie Bruneau, cet objet familier lui permet de mettre en perspective la société américaine, la nôtre et au-delà tout individualisme.

« Au cours de la Conquête vers l’Ouest, le pouvoir colonisateur s’approprie l’espace. Il le divise, l’exploite, le clôture. Il détruit ce qui préexiste et recrée un monde à son image. »

Le propos du film est-il condensé dès son ouverture que la réalisatrice livre au fil de rencontres et d’une sensible photographie le riche portrait d’un monde malade à force de diviser. À l’évocation du Mayflower, répond l’image de buffles dominés par quelques chiens guidant, imposant leur progression. L’Ouest américain se dessine-t-il que Sophie Bruneau assoit déjà, en situant son décor, la notion de propriété et de morcellement de l’espace. Trois coups de fouet claquent sur le sol, lançant la représentation. Défile un train dont les rails font écho à la progression de la civilisation tandis qu’opérant un mouvement de travelling vers la gauche, l’Ouest, la réalisatrice saisit un espace morcelé, dompté et privatisé.

la corde du diable

Offrant au temps sa signification, les détails font sens, les gestes ou les objets se répondent. Mais LA CORDE DU DIABLE ne se contente pas d’être un poème visuel impressionniste. La division se décline-t-elle sous de multiples formes que Sophie Bruneau questionne l’Histoire en marge de toute démarche didactique. Rencontrant un collectionneur et d’autres personnes vouant une passion au fil barbelé, elle saisit l’ironie d’une société dominée par la notion de propriété, de sécurité aussi. Une société fantasmée comme idéale (ou meilleure) et dont les frontières qui peuvent quelques fois sembler invisibles s’avèrent plus tranchantes que les lames de rasoir imaginées par certains pour arracher la chair de ceux qui se risqueraient à s’en extirper.

Le portrait se complexifie peu à peu jusqu’à questionner la notion même de frontière tandis que les témoins que la réalisatrice rencontre ne se semblent pas se rendre pas compte de l’horreur qui les entoure. Un horreur commune et familière : notre réalité – égoïste, raciste et normée.

la corde du diable devil s ropeLA CORDE DU DIABLE
Devil’s Rope
♥♥
Réalisation : Sophie Bruneau
Belgique – 2015 – 88 min
Distribution : Alter Ego Films
Documentaire

Millenium 2015

codl_la_corde_du_diable

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