La cinquième saison

On 22/01/2013 by Nicolas Gilson

Avec LA CINQUIEME SAISON, Peter Brosens et Jessica Woodworth s’intéressent à nouveau aux affres de la voracité humaine en mettant en scène, avec radicalité, une fable apocalyptique pleine de sens. Ils nous offrent un film, fragile et singulier, qui impressionne l’esprit.

Sont-ce des croassements qui introduisent le film ? A mesure que le générique prend place, un bruit à la mécanique régulière envahit l’espace sonore avant de s’épuiser et de laisser s’imposer en s’intensifiant l’hypothèse musicale. LA CINQUIEME SAISON s’ouvre alors sur une scène en plan séquence où un coq, Fred, est posé sur une table en face d’un homme qui lui demande de chanter. Fred reste muet. Un intertitre nous indique que nous sommes en hiver. Dans un village paysan, c’est le jour du « grand feu » : les habitants s’apprêtent à fêter symboliquement la fin de la saison, ils se dirigent vers une butte où s’amoncellent des sapins au-dessus desquels trône un mannequin de paille. Si le jeu semble commun, l’incident qui prend alors place est tel qu’il foudroie littéralement les villageois : il est impossible de bouter le feu aux pins. Lorsque le printemps arrive, que Fred ne chante toujours pas, tout est déréglé…

Peter Brosens et Jessica Woodworth composent leur film en cinq mouvements introduits par un intertitre. Ainsi les saisons se suivent selon une cyclicité qui contraste avec l’évolution de l’univers mis en scène. Jusqu’à l’épuisement une scène allégorique – où l’on retrouve Fred – précède chacun des chapitres.

Le premier mouvement se veut réaliste et dessine la rencontre avec l’ensemble des protagonistes. De jeunes amoureux se retrouvent en pleine nature et semblent, déjà, y rejouer une tragédie : imitant les chouettes, ils chantent plutôt que dialoguer et ils se baisent délicatement au milieu d’une carrière, sur un socle pour le moins emblématique. S’en suit le doux portrait de la vie d’un village où la tradition sert bientôt de communion sans gommer les individualités. Et chacun tient son rôle, y compris « l’étranger ».

Les réalisateurs fantasment alors un printemps qui n’en est pas un : celui résultant d’un dérèglement climatique, celui où la vie, à défaut de cycle, se meurt. Ils mettent cela en scène dans la ruine de toute ritualité : les vaches ne produisent plus de lait, les abeilles ont disparus et les hommes se lèvent, répètent leurs gestes, encore et encore jusqu’au désespoir. Peter Brosens et Jessica Woodworth disposent chaque scène, chaque situation, en tableau. Rapidement le basculement vers le symbolique s’opère et le scénario devient fable. L’Homme se révèle bestial – dans sa condamnation et son rejet de toute altérité – mais l’humanité s’incarne en une série de figures pour peu bibliques. La fable se veut être parabole. Et nous savons alors que, non, ce ne sont pas des croassements qui ouvrent le film.

L’approche esthétique est singulière et donne à LA CINQUIEME SAISON toute sa force. Le choix de la frontalité, souvent combinée à une fixité du cadre, ancre une certaine théâtralité témoin de la représentation que les réalisateurs imaginent. Les mouvements de travelling latéraux ou circulaires instaurent un basculement qui fait sens. La qualité de la photographie ou du travail apporté au son est exemplaire. Les réalisateurs nous conduisent souvent aux coffins de la sensation – et quelques fois, manquant alors de finesse où voguant en des eaux référentielles – bonjour Pina Baush –, aux portes de celle-ci. Les « éléments » sont mis en scène et captés de telle sorte qu’ils prennent vie : la nature est ainsi louée et magnifiée au point de devenir, plus que son principe moteur, le personnage central du film.

LA CINQUIEME SAISON
♥♥♥
Réalisation : Peter Brosens et Jessica Woodworth
Belgique – 2012 – 93 min
Distribution : Imagine Film
(Vendeur international : Films Boutique)
Drame

Venise 2012 – Compétition Officielle
Gand 2012 – Compétition Officielle

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>