Critique : La chambre bleue

On 24/06/2014 by Nicolas Gilson

En adaptant le roman éponyme de Georges Simenon, Mathieu Amalric propose un film des plus déstabilisant. Oscillant entre le sensationnel et l’artficiel, LA CHAMBRE BLEUE repose sur une écriture et un montage organiques où s’entremêlent les points de vue et les temporalités. Un suspens d’autant plus maîtrisé que ses contours ne cessent d’être redéfinis.

La-Chambre-Bleue

La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après coup

Incarcéré, Julien Gahyde est soumis aux questions des inspecteurs de police et d’un juge d’instruction. Au fil des interrogatoires, l’homme aux abois se retrouve contraint de penser et de repenser encore les événements qui l’ont mené à être privé de liberté. La chambre bleue, où il avait rendez-vous avec sa maîtresse, est au centre d’une vertigineuse spirale. Ignorant de quoi Julien est accusé, le spectateur est tiraillé entre le fantasme et la réalité, la projection et l’évocation. Mais peut-il seulement avoir de la sympathie pour cet homme visiblement anéanti dont il demeure pourtant à distance ?

Une succession de plans fixes ouvrent le film alors que bientôt résonnent des cris suggestifs et sont susurrés des mots d’amour irréfléchis. Déjà Mathieu Amalric compose avec une dynamique d’évocation. Toutefois d’entrée de jeu les pistes sont brouillées : est-ce le protagoniste qui projette ses souvenirs ou ceux à qui il se livre qui les fantasment ? Julien raconte son histoire, sa version de l’histoire. Ou plutôt répond-il aux questions que l’on ne cesse de lui poser. Il évoque Esther, comment ils se sont aimés, rencontrés. Déjà toute temporalité est explosée : à mesure que les interrogatoires se croisent, se succèdent et se répondent, Julien ressasse et revit l’ultime rencontre avec sa maîtresse et les événements qui se sont ensuite enchaînés. Comme il le dit lui-même : la vie est différente quand on l’épluche après coup.

LA chambre bleue

Alors que l’homme semble de plus en plus las, il perd également, peu à peu, toute humanité. À force de questionnement et devant faire face aux certitudes de ceux qui instruisent son affaire, il semble douter de ses propres souvenirs. Ceux-ci prennent parallèlement vie appuyant ses propos, s’inscrivant au contraire comme contradictoires ou servant de commentaires. À mesure que le doute ronge Julien, les raisons de son incarcération sont peu à peu révélées. Nombreux sont les basculements opérés si bien que bientôt tout devient inquiétant et que le spectateur ne peut que douter lui-même de sa culpabilité.

Mathieu Amalric opte pour un format d’image 4/3 qui concentre d’emblée toute attention et permet d’être à la fois au plus proche des protagonistes et de s’en distancier avec force. Les choix qu’il opère au cadrage permettent d’ancrer plusieurs points de vue et niveaux de réalité. Il épouse ainsi proprement le regard de Julien en montrant les objets de son attention (tels les photographies – présentes ou absentes – sur le bureaux du procureur), semble s’en distancier et l’observer ou invite le spectateur à se mettre à sa place. Le réalisateur jongle avec les amorces et la frontalité de manière surprenante et plurielle, rendant d’autant plus complexe et inquiétante la perception de l’évolution narrative. Il s’attarde aussi sur des menus détails qui deviennent autant de révélateurs à l’instar d’une abeille ou d’une cuiller de confiture.

La dynamique est sans cesse changeante, les modulations du montage semblant répondre à l’évolution et aux doutes du protagoniste. L’emploi de la musique apparaît lui aussi évolutif : est-elle envoutante qu’elle excite tantôt la curiosité et glace l’échine. S’offrant le rôle de Julien, Mathieu Amalric livre une grandiose prestation : alors que son approche esthétique limite toute empathie, il transcende une fragilité perturbante.

La chambre bleue - affiche

LA CHAMBRE BLEUE
♥♥(♥)
Réalisation : Matthieu Amalric
France – 2014 – 76 min
Distribution : Les Films de l’Elysée
Drame / Suspens

Cannes 2014 – Un Certain Regard
Brussels Film Festival 2014 – Film d’ouverture

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