Critique : La Belle Saison

On 07/08/2015 by Nicolas Gilson

Nous plongeant au coeur de la lutte féministe au début des années 1970, Catherine Corsini tisse, au fil d’une histoire d’amour entre deux femmes, un film militant qui crie l’importance de revendiquer ses droits dont celui, primordial, d’être soi. Sur base d’un récit singulier, solaire et irradiant, LA BELLE SAISON est brillant mélodrame mettant en scène et en perspective un combat dont la nécessité trouve une résonance aujourd’hui encore. Une gifle donnée non sans amour par la réalisatrice qui signe avec délicatesse une romance flamboyante.

LaBelleSaison-meeting.127.1« Debout femmes esclaves et brisons nos entraves »

Delphine (Izïa Higelin) a grandi dans une ferme agricole. A 23 ans, elle décide de s’émanciper et part vivre à Paris où elle rencontre Carole (Cécile de France), une activiste féministe de 35 ans en couple avec Manuel (Benjamin Bellecour). C’est le coup de foudre. Lorsque Delphine est contrainte de rentrer à la ferme, Carole décide de la suivre. Elles doivent alors faire face à une réalité qui n’est pas très bucolique.

Avec la complicité de Laurette Polmanss, Catherine Corsini compose un mélodrame à deux voix où, d’un éclairant prologue à un lumineux épilogue, elle parvient à condenser avec une rare acuité une kyrielle d’enjeux sociétaux et personnels qui offrent au film sa singularité et un caractère universel éblouissant. De la conscience de soi à celle des autres (n’est-ce pas la base de tout militantisme?), LA BELLE SAISON est un voyage à travers le temps au rythme d’un éveil amoureux, d’actions militantes et de la notion de famille.

Je ne veux pas me marier

L’introduction se dessine comme un prologue mettant en scène Delphine et la fatalité de son désir. Celle qui refuse de se marier est attirée par les femmes et a pour ambition de reprendre la ferme familiale. Mais à l’aube des années 1970 cela semble bien audacieux. Pourtant travailleuse, la fille unique pourrait évidemment reprendre la ferme si seulement elle répondait aux avances d’Antoine (Kevin Azaïs)… Autant dire que ses aspirations ne sont pas celles de ses parents. En quelques scènes Catherine Corsini assoit les contours d’une réalité que sa protagoniste est obligée de fuir si elle veut gagner la moindre émancipation.

Cecile de France - la belle saisonDelphine débarque ainsi à Paris. Son métier n’a d’importance que son caractère lucratif. Rapidement la banalité de son quotidien ritualisé est mise à mal par une rencontre qui va bouleverser sa vie. Prenant la défense d’une jeune femme, elle partage son euphorie. Carole et ses comparses luttent contre la société patriarcales, luttent pour les droits des femmes. La curiosité de Delphine est alors motivée par son élan amoureux, fascinée par celle qui personnifie sa propre émancipation. Elle découvre les meetings et y prend bientôt la parole. Elle découvre aussi que Carole n’est pas célibataire et qu’elle vit avec un homme…

Trouvant un parfait équilibre entre les deux personnages Catherine Corsini dévoile la naissance d’un rapport amoureux en épousant leurs regards. Elle transcende proprement leurs émois respectifs et fait de nous leurs complices. A un coup de foudre répond la fatalité qui ne gomme pas pour autant la complexité de la situation. Delphine et Carole se découvrent, se redécouvrent l’une à travers l’autre. A ce premier mouvement, ponctué de rebondissements qui permettent d’appréhender avec force la nécessité du féminisme, répond un second qui de la réalité citadine nous plonge dans celle des campagnes. Face aux parents de Delphine, Carole devient une amie…

Mon corps n’est pas une voiture

La richesse de l’écriture est fascinante tant elle condense la complexité de la naissance même du mouvement féministe, des mouvements féministes en mettant brillamment en scène les questionnements sous-jacents à l’instar du militantisme lesbien et homosexuel ou de la place des hommes au coeur de toute lutte. Soulignant le caractère ludique de la lutte qui était cher à Carole Roussopoulos (auquel le film fait clairement référence), Catherine Corsini exacerbe l’énergie d’une époque (en soulignant notamment l’importance du droit à l’avortement). Réaliste et romanesque, le filme frôle ainsi le burlesque notamment lors d’une séquence d’enlèvement (ou d’évasion) d’un hôpital psychiatrique où est enfermé un homosexuel parce qu’il est homosexuel… Mais la légèreté n’est qu’apparente : la violence n’est-elle pas plus virulente lorsqu’elle est rappelée avec tendresse ?

LaBelleSaisonEt de tendresse il est question d’un bout à l’autre du film tant la réalisatrice appréhende son sujet et ses protagonistes avec une délicatesse qui tient du superbe. La photographie (signée par Jeanne Lapoirie) est proprement irradiante. Elle trouve une juste distance, nous fondant à l’intimité des protagonistes, sublimant leur énergie ou leur trouble, et parvient à transformer un même lieu en un espace de liberté ou d’oppression. L’image devient un véhicule sensible transcendant (outre l’intimité amoureuse, familiale ou amicale) par touches impressionnistes, au rythme de détails, l’identitaire des personnages. Le rapport au corps, la sexualité voire la pilosité deviennent autant de révélateurs. Il est rare de partager avec autant de sensibilité une complicité amoureuse jusqu’à se fondre à la nudité des protagonistes ou au mouvement du bout de leurs doigts.

Confié à Frédéric Baillehaiche, le montage a quelque chose d’organique, les lignes narratives, les voix de Carole et de Delphine, se mêlant avec une impérieuse fluidité. Participant à ce mouvement, la musique composée par Grégoire Hetzel est mirifique tant elle exacerbe l’énergie qui emporte les protagonistes, nous fondant à leur ressenti, à la complexité de leurs sentiments. Enfin l’interprétation, des rôles principaux au banal figurant, est époustouflante, elle est le gage, au-delà du romanesque assumé, de tout réalisme.

La-belle-saison-afficheLA BELLE SAISON
♥♥♥(♥)
Réalisation : Catherine Corsini
France – 2015 – 100 min
Distribution : Athena Films
Mélodrame lumineux

Locarno 2014 – Piazza Grande

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