Karine Silla : Entrevue

On 08/06/2011 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Karine Silla à l’occasion de la sortie de sa première réalisation.

Quelle est la genèse de UN BAISER PAPILLON ?

J’ai écrit le film il y a deux ans. On a eu une difficulté financière à le monter, mais une facilité artistique parce que j’ai eu assez rapidement des acteurs qui ont eu envie de raconter cette histoire. On a tourné le film à Paris en sept semaines.

La réalisation était une envie ?

Je suis auteur. J’ai écrit le film. J’ai pensé d’abord à un metteur en scène. Et puis, plus je cherchais et plus on me demandait : « Pourquoi pas toi ? ». En fait ce que j’ai fait depuis longtemps m’a emmené doucement vers la réalisation. Je suis vraiment passée de la danse – donc d’un univers quand même de scène, de déplacement – au fait d’être comédienne et d’avoir vu quand même beaucoup de plateaux. D’avoir toujours vécu avec des acteurs, d’avoir côtoyé de grand metteurs en scène, de les avoir vu travailler, d’être cinéphile et ensuite d’être directrice artistique – moi depuis 7 ans je mets en scène et je dirige artistiquement des évènements – donc tout ça m’a emmené tranquillement vers la mise en scène. Il n’y a rien que je fais tout d’un coup sur un coup de tête, en fait. Les choses ont un sens. C’est comme j’écris, mais je lis. J’ai appris à lire, j’étais toute petite. J’ai toujours un livre dans mon sac. Je lis de façon boulimique depuis que je suis enfant. J’ai vécu dans un univers de mots, donc voilà : je me les suis appropriés, j’ai commencé à écrire mais tout cela avait une continuité. Je n’ai pas vraiment de fracture dans ma vie. J’ai vraiment les choses qui m’emmènent d’une manière assez naturelle. Mais ce sont toujours les mêmes choses sur lesquelles je travaille. Elles ont vraiment un effet de maturation et je les fais une fois que je suis prête.

Vous parlez de l’histoire, UN BAISER PAPILLON pour vous c’est une histoire ou plusieurs histoires ?

Non, c’est une histoire. Je n’ai pas choisi la facilité parce que j’ai choisi de la raconter avec plusieurs protagonistes qui devaient toujours quand même raconter cette histoire centrale. J’avais envie de partir d’une histoire qui était le cœur de l’histoire, un moment de vie que j’ai vécu plusieurs fois avec différentes personnes. Je voulais montrer à quel point ce que l’on vit affecte notre environnement, affecte les autres. J’aimais pouvoir mettre tous les personnages comme ça en état d’urgence, dire « voilà, tout le monde est à un moment charnière de son existence ». Et ce qu’il leur arrive est la chose la plus importante du moment. Que ce soit le moment de peut-être avoir un enfant, le moment où l’on va quitter la vie, le moment où l’on a cet opéra pour le chef d’orchestre, la petite qui passe le bac… Le moment où on est sur un fil et où les choses peuvent aller d’un côté ou de l’autre.

Ce sont des moments-clefs.

Des moments-clefs pour lesquels il est important de rester sur le fil comme un funambule. Et donc le film a vraiment – et scénaristiquement, et intérieurement – pour moi, l’image d’un mot : du funambule, d’un fil. Tout tient à un fil, à un regard, à vraiment ce moment où les choses basculent.

L’envisageriez-vous plus comme une écriture chorale ou un récit éclaté ?

Moi qui viens de la danse où j’ai passé 17 ans de ma vie à chercher un axe je dois dire que je l’ai construit vraiment toujours avec cette passion de l’axe, toujours avec un fil et toujours quelque chose qui tourne autour de ce fil extrêmement structuré. Je suis totalement obsessionnelle, moi je cherche la même chose depuis tout le temps. Donc un chaos qui tourne autour d’un fil.

Une idée de révolte traverse le film. Il y a la banlieue qui se fait entendre et chaque personnage est en crise. Mais il y a aussi un jeu de non communication qui conduit à cette état de crise…

En fait je crois que ça vient aussi de ma relation à Paris. Moi je n’ai pas grandi à Paris, j’y suis arrivée très tard, à 15 ans. Et j’ai toujours fait cette espèce d’aller-retour entre la banlieue et Paris intramuros. Et donc ce qui se passe dans les banlieues ça fait partie de moi, l’injustice d’une jeunesse qui n’a pas accès aux mêmes choses. Notamment l’Art. Il y a tellement d’autres choses, l’école et tout ça, mais moi, en ce qui me concerne, ce qui peut transformer une vie, il y a l’Art et ils n’y ont pas accès alors que Paris est une capitale culturelle. Je trouve que la grande tristesse qu’il y a en banlieue c’est justement cette pauvreté culturelle, que, à si peu de kilomètres, on soit complètement désavantagés par rapport à aux possibilités culturelles offertes par Paris.

Cette importance de la culture apparaît dans le film à travers la peinture, la danse, la musique… Jusqu’à avoir un danseur étoile dans le film. Est-ce que ce sont des côtés clin d’œil ou est-ce que c’est une manière de magnifier les choses ?

Non, c’est très profond. Ce sont même les choses qui m’échappent. Ça a pris même une place beaucoup plus importante que je ne croyais. J’ai redécouvert à quel point la danse ne me quittera jamais, à quel point la musique avait une place vitale dans mon existence. Après, il y a mon rapport à la peinture… L’Art m’a toujours maintenue dans la promesse d’une vie éternelle. Je peux difficilement faire un film sur la vie et la mort sans y inclure l’Art. Donc ce n’est vraiment pas un clin d’œil, c’est vraiment le film aussi.

Il y a beaucoup de types de musique. C’est une volonté d’emblée aller vers différents identitaires ?

Comme dans la vie il y a des scènes de comédie et de drame. J’avais envie de mettre tous les ingrédients qu’il y a dans une vie. Donc moi je n’écoute pas que du Vivaldi. En fait, quels que soient les moments que l’on vit, on est assaillis par différentes formes de musique. Mon grand père était marchand de chaussures – j’ai fait beaucoup de marché quand j’étais petite en Bretagne – et j’ai un côté très très très populaire. J’aime les choses accessibles, que ce soit en littérature ou en musique. Je n’ai pas un rapport intellectuel à la vie, j’ai un rapport émotionnel. Je suis souvent proche d’auteurs ou de poètes qui me transpercent immédiatement au niveau sensoriel ou émotionnel. Dans la musique c’est pareil. Vivaldi, c’est pas Bach, c’est pas Wagner : c’est facile d’entendre du Vivaldi. Il ne faut pas faire partie d’une certaine élite. Moi j’aime les choses universelles, les choses qui peuvent plaire à des milieux sociaux différents, en Afrique comme aux Etats-Unis. Je n’aime pas trop ce qui est réservé à l’élite.

Vous jouez sur le chromatisme. Différentes scènes sont plutôt jaunes, d’autres rouges. Pourquoi ?

Sur les couleurs ? Parce que déjà la forme du film c’est un conte. Moi je viens d’une famille à moitié culture sénégalaise pour laquelle la place du conte est importante – comme pour les espagnols – comme la légende et tout ce qui est mystique. Et donc, pour moi, dans le film, il y avait une notion de conte qui était très importante. C’était le « brief » qui était donné à mes trois chefs de poste – mon chef costumier, mon chef op’ et mon chef décorateur – où il fallait, par exemple, que le monde de la petite fille, le monde de Fleur, soit un monde imaginé. Est-ce qu’il existe ou est-ce ce qu’elle imagine qu’il existe ? Est-ce que l’on n’est pas par moment entourés par des couleurs ? Est-ce que les couleurs déterminent notre vie ? Quelles sont les couleurs de la vie, de l’amour, de la mort ? Les couleurs ont une place très importantes dans ma vie. Sur un évènement que je dirige artistiquement je peux faire 200 km parce que ce n’est pas la bonne teinte de bougie et que je ne peux voir que ça. Je suis totalement irritée par la mauvaise couleur.

Il y a des raisons particulières pour avoir opté pour certaines couleurs…

Bien sûr. En fait tout l’univers de Cécile de France est un univers bleu parce que c’est le soin, c’est la vie. C’est quelqu’un qui voit la vie maintenant, dans l’instant, dans le moment, dans le ciel bleu. Il y a l’univers de Valeria Golino où il y a beaucoup de nacre, beaucoup de couleurs plus passées et même quand ce sont des couleurs vives, elles ne sont pas acides : pour moi ce sont les couleurs entre deux mondes. Après il y a les couleurs de l’enfance, qui sont des couleurs extrêmement vives. Pour Elsa Zylberstein, c’est la passion avec beaucoup de rouge. Et puis il y a les couleurs de Natalya (Véronica Novak) et Jalil (Lespers) qui sont celles d’un univers à la Wong Kar Waï : un univers aussi avec des couleurs vives, notamment du rouge… Elle aussi ses cheveux ont été teints d’un blond extrêmement particulier, je savais exactement quel blond je voulais. Natalya c’est un personnage que j’ai connu.

Faire jouer votre mari (Vincent Pérez) et vos filles (Roxane Depardieu et Iman Pérez), cela coulait de source quelque part ?

Non, c’est un choix comme les autres. Comme les autres acteurs, comme les autres artistes. J’ai travaillé avec Iman, comme j’ai travaillé avec Jolhan (Martin), le petit garçon, de la même façon : avec du recul et de la distance.

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