Interview : Karidja Touré

On 22/10/2014 by Nicolas Gilson

A l’affiche de BANDE DE FILLES, Karidja Touré s’y impose comme sublime. Actrice principale du troisième long-métrage de Céline Sciamma, elle incarne Marieme, une adolescente en quête d’elle-même. Son parcours se dessine en cinq grand mouvements lors desquels son identitaire se façonne et se meut : bientôt rebaptisée Vic, la jeune fille doit trouver sa place de femme dans une société oppressante en bien des points. Rencontre avec le nouveau visage du cinéma français.

Comment êtes arrivée sur le tournage de BANDE DE FILLES ? - Céline (Sciamma) a du faire un casting sauvage parce qu’il n’y a pas beaucoup d’actrices africaines en France. On m’a repérée à la Foire du Trône à Paris. Un directrice de casting m’a abordée et m’a expliqué un petit peu ce que Céline faisait, qu’elle recherchait une fille assez jolie pour le premier rôle et qu’il fallait absolument que je vienne passer le casting. Au début je trouvais ça bizarre mais après elle m’a convaincue et j’ai pris son numéro. Elle a insisté sur le fait que c’était sérieux, du coup je l’ai rappelée. Et ça s’est bien passé.

Est-ce que vous saviez déjà de quoi parlerait le film ? - Pas du tout. Pendant les improvisations, on jouait toujours entre « bandes de filles » donc on savait que ça allait parler de jeune filles adolescentes, toutes africaines, et d’amitié. On avait parfois des parties de textes mais on n’avait pas encore lu le scénario, on ne connaissait pas l’histoire jusqu’au jour où on a su qu’on était prises. Quand j’ai découvert le scénario, j’ai apprécié l’histoire. Mais je l’ai aimée de plus en plus après la tournage et après avoir vu le film.

9-Vic sourire- Karidja Touré Bande de filles

Qu’est-ce que vous retrouviez dans le scénario ? Est-ce qu’il y avait des choses qui vous ennuyaient ? - Rien ne m’ennuyait. Je me souviens qu’au tout début avec Céline, lorsqu’elle nous avait déjà donné nos rôles, on était toutes assises à une table et on a lu le scénario. Elle nous a demandé de lui dire si des choses ne nous paraissaient pas vraies, débiles ou ne se passaient pas dans la vraie vie pour qu’elle le change ou l’enlève. Tout était bien ; tout était clair, frais. C’est ce qui se passe vraiment dans la réalité.

Vous connaissiez déjà les autres filles ? - On ne se connaissait pas. Je me souviens des essais où j’étais avec Assa Sylla (qui joue Lady) et de Lindsay Karamoh. Mariétou Touré, qui joue Fily est arrivée un peu plus tard.

Qu’est-ce que vous retrouvez de vous chez Marieme ? - Pas beaucoup de choses. Je retrouverais plus le côté où elle est dans la bande de filles, elle s’amuse, elle rigole et elle profite de la vie. Le côté scolaire, aussi, c’est un petit peu ce qui m’est arrivé quand j’étais plus jeune. Après, le côté « influence », je ne suis pas du tout comme ça. Je ne vais pas me laisser influencer par des copines si elles font de mauvaises choses.

Vous comprenez l’envie de Marieme d’être normale ? - Elle a vécu une enfance difficile – par exemple son frère – c’est une personne qui cherche son identité. Elle ne sait pas vraiment comment. Alors comme sa mère n’est pas vraiment présente, elle n’en fait qu’à sa tête. Et oui, je la comprends.

C’est facile d’être une jeune fille, aujourd’hui, en France ? - Je n’ai pas eu vraiment de difficultés parce que je n’habite pas en banlieue. J’ai toujours habité en plein centre de Paris. Après, j’ai des cousines et des copines qui habitent en banlieue et qui ont des grands frères… Et c’est vrai que, c’est pas toujours facile. Quand on est oppressé par sa famille ça donne envie de faire un peu n’importe quoi. Et c’est vrai que ce qui passe dans nos familles crée nos personnalités. Quand est on oppressé, on a envie de faire tout le contraire. Si nos parents sont présents et nous encadrent bien, c’est sûr qu’on fera des choses biens.

Bande de filles © FIFF 2014

Est-ce que, quand vous êtes en rue, vous sentez des regards sur vous ? Sont-ils bienveillants ? - Moi, c’est bienveillant. Mais c’est vrai que, comme dans le film, la scène où on rentre dans un magasin et on se fait suivre directement par une vendeuse parce qu’elle voit entrer des filles noires – on va le dire clairement – ça nous arrive. Je pense que toutes les filles africaines qui habitent en France ont déjà vécu ça au moins une fois dans leur vie. C’est impossible qu’elles ne l’aient pas vécu. Même moi je l’ai vécu.

Vous vous sentez jugée par rapport à votre identité africaine ou par rapport à votre identité de femme ? Ou est-ce que les deux s’entremêlent ? - Les deux. À la fin du film quand Marieme devient plus virile, quand elle essaie de se cacher, c’est à cause de son frère. Elle renie son identité féminine par rapport au regard des autres – comme les filles qu’on voit à Paris en jogging. C’est vrai, surtout quand on habite en banlieue, c’est difficile. Mais moi, au quotidien, ça va. J’ai vécu dans une bonne famille qui a l’esprit ouvert. Et je suis contente de ne pas avoir un grand frère qui me dit quoi faire ou ne pas faire.

Dans le film, les filles se battent et remportent la victoire en dénudant leur adversaire. - Je ne pense pas que ce soit le fait de dénuder pour remporter la victoire. C’est plus pour mettre la honte à la fille. Après, je ne me bats pas dans la vie et je n’ai jamais vraiment vu de baston.

Si on lui tape la honte, Lady est considérée comme une salope juste parce qu’elle est en soutien-gorge. C’est assez dure comme jugement. - Oui. Il faut juste être habillée pour se faire respecter. A partir du moment où tu vas montrer tes jambes ou un bout de ton corps, tu vas être traitée de tous les noms. Mais c’est surtout en banlieue.

Avec le paradoxe que ça ne concerne que les filles. - C’est pour ça, il vaut mieux être un garçon. Moi j’ai déjà entendu des filles qui vivent en banlieue ou qui ont un grand frère que c’est mieux d’être un garçon parce que t’es plus libre que quand tu es une fille.

Est-ce que vous le ressentez vous aussi ? - Par rapport à mon entourage, oui. Mais moi je suis très contente d’être une fille. J’ai des copines dont le père ou le grands frères leur interdisent de faire des choses juste parce que ce sont des filles. Le garçon pourra sortir tard le soir mais la fille devra rester à la maison.

C’est une première expérience au cinéma. Vous avez envie de continuer ? - On a beaucoup voyagé. La promotion du film, c’est marrant à faire. Pendant le tournage aussi c’était super. Donc oui, j’aimerais bien.

Le film a eu une belle histoire avec d’entrée de jeu le Festival de Cannes. - Oui, c’était cool. On s’en souviendra toute notre vie.

© FIFF 2014

Entretien réalisé lors du 29 ème FIFF de Namur

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