Interview : July Jung

On 03/11/2014 by Nicolas Gilson

En mai, July Jung présentait son premier long-métrage, A GIRL AT MY DOOR, en Sélection Officielle à Cannes dans la section Un Certain Regard. Abordant une relation lesbienne sous le joug d’une domination qui se révèle surprenante, le film était en lice pour la Queer Palm. La jeune réalisatrice qui ne parle que coréen était accompagnée d’une interprète lui permettant de se livrer au jeu des interviews. Une contrainte tout à la fois amusante et intrigante puisque des réponses a priori interminables se trouvaient réduites en quelques phrases succinctes rendant l’échange on ne peut plus concis. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a inspiré le film ? - J’ai entendu parlé d’une histoire où un chat s’est senti abandonné lorsque son maître a adopté un autre chat. Il décide alors d’offrir un cadeau à son maître. Il attrape une souris dont il dépose ensuite le cadavre dans l’une de ses chaussures. Au matin, surpris, le maître est furieux. Il pense que le chat lui joue un mauvais coup parce qu’il se sent abandonné. Incapable de comprendre l’intention de son chat, il le bat. Le chat ne comprend pas non plus la réaction de son maître. Il décide de faire une nouvelle offrande en prenant le soin de mieux préparer la souris dont il enlève la peau, ce qui rend le maître plus furieux encore. Cette histoire m’est restée en tête pendant longtemps et qui me faisait de la peine. Je voulais la retravailler en parvenant à la réconciliation entre le maître et son chat. Le chat est devenu Do-Hee et le maître est devenu Young-nam. Do-Hee cherche désespérément à gagner l’amour de son maître.

A Girl At My Door

Derrière la rencontre entre Do-Hee et Young-nam vous tissez un film très dense. Vous abordez de nombreuses thématiques à l’instar de l’alcoolisme, la ruralité, la clandestinité mais aussi les relations entre femmes. - Mon but n’était pas de développer tous ces éléments mais ils me permettaient de créer la situation et de nourrir la caractérisation de Young-nam qui est définie par sa solitude.

Est-ce que l’homosexualité, peut-être plus particulièrement entre femmes, reste un tabou en Corée ? - L’homosexualité en Corée est quelque chose de très pudique. On n’en parle pas. Du coup ce n’est pas quelque chose de tabou car on n’en parle pas. Si on découvre que quelqu’un a une identité sexuelle « différente », c’est considéré comme quelque chose de très très curieux. Ce n’est pas seulement lié à la sexualité, si on a une quelconque identité différente, c’est « bizarre » et cela attise la curiosité. On ne peut pas être vraiment libre de ça.

A travers les différents protagonistes, vous présentez de nombreuses facettes d’une Corée méconnue au cinéma. Vous n’hésitez pas à vous attaquer à l’alcoolisme qui frappe différemment Young-nam et le beau-père de Do-Hee. - Je suis heureuse que vous ayez remarqué la différence entre l’alcoolisme du père et celui de Young-nam. C’est très important pour moi que le public le remarque. Ce n’est pas typiquement coréen. Je voulais souligner les effets de la dépendance à l’alcool et représenter à travers les deux personnages ses conséquences. Le beau-père devient violent tandis que Young-nam est à la fois anesthésiée et indolente. C’est pour moi universel. Le contexte mis en place – conflits sociaux, alcoolisme et violence – me permettait de souligner la rencontre entre les deux femmes. Mais cela peut arriver n’importe où.

D’entrée de jeu on épouse le regard de Young-nam qui découvre avec une sorte d’hypnose Do-Hee, immobile et inquiétante au bord de la route. - Je voulais créer une ambiance laissant présager que le destin conduit à leur rencontre. Ce n’était pas évident car j’avais peur que ce ne soit un peu malhabile mais cela me tenait à coeur de faire en sorte que l’on considère, ressente que cette rencontre est prédestinée.

Si le film épouse le point de vue de Young-nam dans sa première partie, un basculement intervient et nous partageons alors le point de vue de Do-Hee. Ce qui attise notre attention puisque si jusque-là nous étions les complices de la policière, nous avons en main des éléments qu’elle ignore. - C’est exactement ça. J’étais peut-être ambitieuse mais je voulais que le public voit ce que voit Young-nam pour comprendre Do-Hee. La rencontre se fait à travers elle. C’est parce qu’on a adopté le point de vue de Young-nam que l’on comprend ensuite pourquoi Do-Hee est comme elle est. Mais ce n’était pas facile à mettre en place.

July Jung - Cannes 2014 © Festival-cannes.fr

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