Interview : Juliano Ribeiro Salgado

On 12/11/2014 by Nicolas Gilson

Présenté à Cannes au certain regard en mai 2014, LE SEL DE LA TERRE y est honoré d’un Prix Spécial du Jury. Portrait du Sebastiano Salgado, le film est un dialogue à trois voix réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado, le fils du photographe. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser un film sur votre père ? - En 2009, un peu par hasard, il y a eu plusieurs éléments concomitants. Je ne pensais pas du tout faire un film sur mon père, jamais. On avait pris des routes séparées, chacun à notre place. On se parlait mais on avait plutôt une relation courtoise – assez bonne mais, avec les pères, ce n’est pas toujours facile. Il m’aime énormément et en même temps a une personnalité terrible. Un jour il m’appelle et il me propose de rencontrer Wim Wenders qui a envie de faire un film sur Sebastiano – il ne sait ni quoi ni comment ni quand. Par hasard, à ce moment-là, Sebastiano me propose de l’accompagner, très loin, en Amazonie. On est face à des gens très doux et très accueillant, et le voyage se passe super bien. J’y tourne des images que je monte à mon retour. Lorsque je montre le résultat d’une vingtaine de minutes à Sebastiano, il est très touché. A commencé une espèce de jeu de regard où il s’est rapproché de moi à travers ce que je montrais de lui et la façon dont je le regardais. A partir de là, je me suis dit qu’il était possible de faire un film sur lui et que, comme il acceptait ma présence, c’était le bon moment.

Qu’est-ce qui s’est passé alors ? - J’ai commencé à lui suivre. J’avais l’intuition que c’était important pour lui. J’avais aussi l’impression qu’en mélangeant son expérience du monde unique avec ses photographies on avait un matériel cinématographique très puissant. On se recroise par hasard avec Wim et on se rend compte qu’on a la même intuition, la même réflexion sur ce que pourrait être ce film. On s’est rendu compte que l’histoire de Sebastiano était dramatique et qu’il y a eu cette coupure après le Rwanda. L’histoire de Sebastiano pouvait se raconter de manière dramaturgique. On est parti de l’idée que je ne pouvais pas l’interviewer sur ses histoires à cause de notre passif mais Wim pouvait car il avait un regard neutre. Il a trouvé ce procédé qui est génial et qui plonge complètement Sebastiano dans sa mémoire. Il transporte l’histoire de tous ces gens.

le sel de la terre - still01

Vous n’aviez pas d’appréhension à l’idée de travailler avec Wim Wenders ? - Ça m’a plutôt donné confiance. Wim a plusieurs identités de cinéaste et a énormément d’expérience. Il est aussi d’une grande intelligence. En France on aime bien formaliser. Wim, c’est la seule personne que je connais qui est capable de prendre une idée et de la transformer directement en proposition de cinéma. Le résultat est très impressionnant. L’écueil, pour moi, était que je fasse un film de vengeance qui fasse honte un peu, quand on le voit, pour le type qui l’a fait, ou au contraire un sorte d’ode à mon père. On a trouvé une ligne qui est une espèce d’hommage au travail de Sebastiano mais qui est aussi une manière d’adopter son point de vue et de comprendre comment sa trajectoire d’artiste l’a transformé – mais aussi ce que nous, qui n’avons pas cette expérience, pouvons apprendre de lui.

Etait-ce facile de travailler avec Wim Wenders ? - Entre Wim et moi, les problèmes ont commencés le jour où on est entrés dans la salle de montage. J’ai pris le montage en main au début, Wim a vu le résultat et a trouvé ça terrible, vraiment mauvais. Il a été très violent. Puis il a pris le montage en main durant trois mois et quand je l’ai vu, j’étais bien plus poli mais ce n’était pas possible. On s’est passé le montage durant un an, en montant chacun à son tour. C’était toujours assez faible, on n’arrivait pas à bien raconter l’histoire de Sebastiano. À un moment donné, on a changé la méthode et Wim, qui a marqué l’Histoire du cinéma et qui a une confiance en lui énorme, a fait un acte d’une générosité incroyable en acceptant qu’on travaille ensemble. On a fait ce travail d’accepter l’avis de l’autre et d’être en direct dans la salle de montage pour faire évoluer tout ça. Et en deux mois on avait fini de monter le film. Donc c’est vraiment l’histoire d’une rencontre.

Qu’est-ce qui a engendré ce déclic ? - À un moment donné, on a monté l’entièreté des témoignages filmés par Wim et, alors que je connaissais déjà toutes ces histoires, tout d’un coup, il s’est passé quelque chose de très fort : en racontant ses histoires à quelqu’un d’autre, à travers les yeux de Wim, j’ai compris mon père beaucoup mieux. J’ai compris comment il avait lui-même fait un voyage interne qu’il n’exprime pas. Mon regard a changé et j’ai compris beaucoup de choses de notre quotidien. Grâce à Wim, j’avais dépassé une sorte de blocage. On a eu une sorte d’échange de jeu de regards à trois : Sebastiano voyait mes images et acceptait mieux ma présence, j’ai compris Sebastiano à travers les images de Wim et Wim a fait un chemin en acceptant de partager la création du film. C’est vraiment une expérience cinématographique très riche qui va au-delà du film.

Le sel de la terre - Wim Wenders

Vous intervenez tous les trois de manière directe mais aucun dans votre langue maternelle. - Oui, c’est marrant. Mais il y a plusieurs version du film. La langue que Sebastiano et Wim partageaient le mieux était le français. Sabastiano comprend très bien l’anglais mais ce n’est pas aussi clair quand il le parle – sinon on l’aurait fait en anglais je pense. Si Wim avait parlé portugais on l’aurait fait en brésilien parce que c’aurait été encore plus fort. On a tout écrit en anglais parce que c’est la langue qu’on partageait avec la monteuse qui ne parlait pas français. Ça a vraiment été des questions pratiques. À chaque fois le texte change un peu mais il est dit de manière très sincère. On a écrit nos textes. Wim est beaucoup dans l’information, moi je suis plus dans un ressenti émotionnel.

A contrario, votre père n’a pas écrit son témoignage. - Pour Sebastiano c’est très spontané. Le procédé que Wim a trouvé était très puissant. Sebastiano était isolé de l’équipe par un portant noir. Tout le monde était très silencieux. Wim ne posait pas de question ou pratiquement pas à Sebastiano. Il passait juste les photos et Sebastiao se replongeait dans ces instants-là. Il y a des moments qui sont très durs, au Rwanda notamment, où on est quasiment en temps réel. C’était tellement dur que Sebastiano en parlait pendant 5 minutes, pas plus. C’était très intense.

Vous étiez présent ? - Je pouvais entendre ce qui se disait mais je n’intervenais pas. Je ne voulais pas que Wim ait l’impression que j’essaie de lui marcher sur les pieds et puis aussi pour protéger Sebastiano, pour qu’il se sente libre de raconter les choses comme elles venaient. Il ne fallait pas qu’il ait l’impression d’un filtre, d’un fils qui le juge ou le questionne.

Le Sel de la terre - Juliano Ribeiro Salgado

Derrière le portrait de votre père et de son ouvre, le film revisite une tranche d’histoire. - On ne voulait pas faire un film sur un photographe mais sur un témoin. Sebastiano a témoigné de l’Histoire du point de vue des gens qui la vivent. On pensait qu’il y a une leçon d’humanité très grande à recevoir de cette expérience. On a réussi pendant le montage, mais aussi à travers la musique de Laurent Petitgand, a pénétrer la subjectivité de Sebastiano. C’était un vrai challenge. On voulait rencontrer les gens qu’il avait rencontrés à travers ce qui lui en était resté.

Le film est proprement impressionnant, comme si les photos prenaient vie. - On l’impression d’être là au moment où les choses se passent et surtout d’être proches des gens. C’est symbolique une photo. Ça ne dit pas ce qui se passe avant ou après. Raconter leur histoire permet de se rapprocher d’une humanité. L’objectif du film était qu’il devienne une vraie expérience humaine.

D’entrée de jeu vous rendez les photographies de Sebastiano hypnotiques. - Quand on regarde un plan au cinéma, on reconnait le contexte mais l’attention se porte vers le plan focal, le mouvement, et on prend l’information principale. En photographie, on regarde le point focal de l’image, on voit les autres détails – les photos de Sebastiano sont très très riches – puis on retourne vers le point focal et la photographie change ; son sens évolue. On a essayé de faire ça. En racontant ce qui se passe, Sebastiano indique ce qu’il faut regarder et le sens que l’on donne à l’image évolue comme si elle était en mouvement. Une des prouesses du film est d’avoir réussi à donner cette vie aux photos.

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