Critique : Jeune & Jolie

On 16/08/2013 by Nicolas Gilson

En quatre mouvements et autant de saisons, nous découvrons Isabelle et son entourage. À l’aube de ses dix-sept ans, à l’âge où l’on s’apprête à quitter l’innocence, elle ne semble déjà plus insouciante. Elle désire être une femme et se retrouve confrontée à elle-même. Elle appréhende son corps et ses désirs au travers d’une sexualité peu banale qui l’enferme dans une certaine mélancolie. A chaque mouvement, répondent des états psychologiques et une chanson qui composent, par touches successives, un portrait singulier et sensible ancré dans la réalité. Sublime

Jeune et Jolie - François Ozon

« J´ai le ciel au bout des doigts
Le monde au-dessous de moi
Comme pour la première fois
Je suis moi »*

Le premier mouvement du film nous fond d’emblée à un point de vue observant : en été, alors que son petit frère (son complice) l’observe sur la plage, Isabelle devient notre centre d’attention. Elle, si jeune et si jolie, porte des gestes communs voire clichés : ainsi elle cherche à séduire un jeune homme étranger et fuit toute complicité avec sa mère. Pourtant cette rencontre de vacances transcende déjà la distance qu’elle semble s’imposer quant à sa propre sexualité. Si découvrir un couple manger une glace n’a rien que de banal, que les cornets soient payés à dessein par la fille, plus jeune, n’est pas anodin. Plus encore l’éveil à la sexualité d’Isabelle, excite d’autant plus notre curiosité qu’il assoit, de sa part, une extériosation troublante puisque la jeune fille devient son propre objet de regard – alors qu’elle s’observe et se regarde s’observer. Cette mise à distance d’elle-même, qui dicte notre regard, ne cesse ensuite d’être exploitée par le réalisateur qui la confronte à son propre reflet.

A l’automne, la distanciation qu’Isabelle s’impose s’exprime au travers de la prostitution. Etrange jeu que celui de flirter avec le danger et l’inconnu en semblant maîtriser les éléments par le biais d’un paiement qui n’a pas de fonction économique. Les enjeux mis en scène dépassent la protagoniste alors en pleine quête d’elle-même et en pleine construction identitaire. Et s’il n’est pas dans l’approche question du moindre jugement, plus que de chercher à comprendre les intentions de la protagonistes nous épousons les émotions (plurielles, contradictoires et complémentaires) qui s’inscrivent peu à peu…

Jeune et jolie - François Ozon

Le scénario original de François Ozon est brillant. Il nous fond et nous confronte au ressenti de sa protagoniste tout en nous nourrissant du regard que porte sur elle son entourage (notamment sa famille) et d’un habile ancrage dans la réalité. Ce dernier lui permet d’envisager la « normalité » de l’adolescence (on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans…), l’appréhension de la sexualité – découverte de plus en plus tôt avec une radicalité propre au médium internet – ou encore les rapports familiaux ou simplement humains. JEUNE & JOLIE ne se raconte pas : le film se vit, se dévoile et se découvre.

L’approche esthétique témoigne d’une maîtrise parfaite de la part du réalisateur qui trouve la juste distance dans une mise en scène qui flirte d’abord consciemment avec de nombreux clichés et ne cesse ensuite de se moduler au fur et à mesure qu’Isabelle évolue et que sa réalité se redessine. Toujours, les travellings sont hypnotisant et assoient la jeune fille comme un intrigant et fascinant objet de regard. Pourtant nulle objectualisation, au contraire : lors des scène de nudité et de sexualité, Ozon évite le moindre écueil « dépersonnalisant » tant il cherche à donner vie à sa protagoniste – ne se découvre-t-elle d’ailleurs justement pas à ces moments-là.

Magistral, le montage devient un des moteurs du film. L’évolution de l’écriture trouve ici un écho singulier : le montage ancre le contraste, les habitudes ou les impressions passées – celles des protagonistes mais aussi, étonnamment, les nôtres. Si quatre chansons de Françoise Hardy ponctuent le film, ce recours musical induit un dialogue avec la narration première afin de lui conférer sens et volume, afin aussi de nous troubler. Les renforts musicaux soulignent l’émoi ou ancrent le basculement sans jamais s’imposer à nous comme dictatorial, au contraire.

Ne faisant preuve d’aucune systématique, François Ozon témoigne néanmoins d’une fluidité impressionnante tant l’approche esthétique disparaît au profit d’une pure émotivité. JEUNE & JOLIE s’impose alors comme un film impressionniste, sensible et sensationnel.

* « Je suis moi », Michel Berger, 1974

jeune & Jolie - affiche

JEUNE & JOLIE
♥♥♥♥
Réalisation : François OZON
France – 2013 – 95 min
Distribution : Cinéart
Drame

Cannes 2013 – Sélection Officielle – Compétition

Mise en ligne initiale le 16/05/2013

L’interview de Géraldine Pailhas : Cliquez ICI

L’interview de François Ozon : Cliquez ICI

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