Interview : Jeanne Herry

On 24/09/2014 by Nicolas Gilson

Jeanne Herry court les plateaux de cinéma depuis l’enfance. Si elle a travaillé avec Louis Malle et Patrice Chéreau, et s’est risquée à plusieurs séries et films de télévision, la comédienne a fait carrière au théâtre et s’est dirigée au fil des ans vers la mise en scène. Passionnée de polar, elle signe avec ELLE L’ADORE un premier long-métrage haletant dans lequel elle dirige Sandrine Kiberlain et Laurent Lafitte. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a conduit à la réalisation ? - C’est un parcours global. J’ai fait une formation de comédienne, notamment au Conservatoire – les seules études que j’ai faites dans ma vie d’ailleurs – puis j’ai commencé à faire de la mise en scène de théâtre. L’écriture est venue dans un second temps. J’ai écrit un livre. A mesure que ma carrière de comédienne s’essoufflait, mon travail d’écriture et de mise en scène prenait de l’importance. Naturellement je suis allée vers là où je m’épanouissais encore plus. Quand j’ai écrit mon livre (ndlr 80 Etés, Gallimard 2007), j’ai eu tout de suite envie d’attaquer un scénario parce que je savais que la réalisation allait me tarauder. Je me suis dit : « autant essayer ». J’ai bien fait de m’y mettre le plus tôt possible car ça a pris beaucoup de temps.

Vous avez réalisé un court-métrage entre-temps, MARCHER. - Quand je suis arrivée sur le plateau – et c’est pareil pour le long – j’ai eu la sensation de trouver mon métier : l’endroit où toutes mes petites compétences se cristallisaient. En plus, je m’y sentais physiquement bien. J’ai toujours aimé aller sur les plateaux de cinéma mais, des fois, on dérange car il y a toujours beaucoup de monde et l’espace est compté – donc on fait plutôt chier qu’autre chose. Là, j’ai trouvé un moyen d’aller sur un plateau de cinéma en ayant la meilleure place possible – derrière le combo, avec des écouteurs et à trois mètres des acteurs.

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Vous avez découvert l’envers du décor, dès l’enfance, en étant spectatrice mais aussi actrice. - Absolument. Petite, j’allais sur les plateaux de cinéma et j’ai tourné comme comédienne. J’ai fait un film avec Louis Malle, MILOU EN MAI, quand j’avais 10 ans. Effectivement, j’ai éprouvé les deux endroits stratégiques, devant et derrière la caméra. Et je pense que l’endroit où je me sens le mieux, c’est quand même derrière.

Vous évoquez le fait que le film a pris beaucoup de temps à se faire. Quand avez-vous commencé à travailler dessus ? - Il y a 9 ans, j’ai eu l’idée d’un chanteur et d’un cadavre encombrant. Je suis partie avec l’idée d’un polar qui serait aussi un peu drôle, avec plein de thématiques à traiter. C’était mon premier scénario et c’est un objet technique. Je devais trouver comment le travailler, ce n’était pas la même chose que pour le livre. J’ai fait de nombreuses versions car je voulais une structure narrative solide, une « mécanique narrative ».

Cette « mécanique » vous permet de stimuler le spectateur, qui sait énormément de choses que les protagonistes ignorent tout en étant en appétit. - J’aime bien être active au cinéma. J’aime être surprise, me poser des questions et comprendre des choses. Le spectateur avait une place dès l’écriture. Je savais que, si je réussissais mon coup, il aurait du plaisir à être en avant sur ce que les personnages entendent mais aussi du plaisir à ne pas l’être à d’autres endroits.

Quand avez-vous pensé à Sandrine Kiberlain ? Le rôle a-t-il été écrit pour elle ? - Au départ les personnages étaient un peu plus âgés. Au bout de quelques années j’ai rajeuni les rôles pour la faisabilité du projet et pour ce que sa racontait. C’est pas pareil un chanteur et une femme qui ont 55 ou 60 ans. Une fois que j’ai changé l’âge, j’ai pensé à Sandrine (Kiberlain) pratiquement tout de suite. Je lui ai proposé et elle a accepté très vite. Le projet a eu du mal à se monter et c’est elle qui l’a porté aux producteurs Alain Attal et Hugo Sélignac qui sont venus en soutien à ma productrice, Sophie Tepper, qui était là depuis le début. C’est grâce à elle si on a atterri chez les bonnes personnes.

Et Laurent Lafitte ? - Laurent Lafitte est arrivé très tard. Ça a été long, difficile, de trouver la bonne personne. Pour plein de raisons. Mais une fois que je l’ai trouvé, je me suis demandé pourquoi j’avais tant tardé à me tourner vers lui. Je le trouve totalement idéal.

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Quel est votre « pitch » du film ? - C’est un pitch qui va plus ou moins loin. Soit on en dit le moins possible : c’est un chanteur à qui il arrive une sacrée tuile et qui va demander un service très particulier à une fan. Soit on dit que c’est un chanteur qui tue sa compagne involontairement et qui demande à une fan de l’aider à se débarrasser du cadavre. J’ai tendance à me dire qu’il faut en dire le moins possible…

Vous insufflez au film un arrière-fond réaliste à l’instar des coulisses de l’univers de la variété. - J’ai pu observé ça dans mon enfance. J’ai grandi dans un endroit privilégié pour observer ça dans al justesse, sans fantasme. C’était assez concret et familier. J’avais à coeur de montrer un type de fans un peu différent, moins hystérique ou moins douloureux aussi. Ce type de fans qui archive, qui collectionne, qui est un peu solitaire ; qui a une passion et qui remplit, peut-être un peu trop, sa vie de cette passion. Et qui en même temps fait coïncider ça avec une grande « normalité ». C’est pas une folle dangereuse, elle n’est pas pathétiquement seule. Le chanteur, c’était pareil : la frontière entre la l’ordinaire et l’extraordinaire, la banalité et la célébrité. Je connais les chanteur dans leur côté « banal », donc c’était intéressant de montrer ce que je connais « bien » de ce métier – à la fois les émissions de télé et faire les courses ou donner le bain.

Vous donnez une place particulière au volet de l’enquête en vous intéressant au couple formé par deux des détectives qui en ont la charge. - Je voulais que mes personnages s’en sortent et j’ai fait en sorte que l’enquête explose parce que l’histoire d’amour de ce policier est, à un moment donné, plus forte que son travail. J’ai exploré une possibilité inhabituelle : généralement pour donner du poids à une enquête et à une enquêteur, on a tendance à saccager sa vie privée – il est soit veuf, soit alcoolique et, détruit de l’intérieur, il va sacrifier sa vie personne à son enquête qui prend le pas sur tout. Je me suis dit que les flics sont comme tout le monde, parfois le coeur prime sur la tête.

Le personnage de l’enquêtrice est esquissé comme nymphomane. Alors que le genre montre couramment un appétit sexuel masculin sans incidence, lorsqu’il s’agit d’une femme, cela conduit à une forme de jugement. - Je voulais écrire une histoire d’amour et dans plusieurs versions de scénario, c’était une rencontre amoureuse. Ce n’était pas du tout la même limonade et ça ne marchait pas très bien. J’ai pris la situation à l’inverse, non seulement ils ne se rencontrent pas mais ils sont en train de se quitter. C’est de toute façon un couple en crise, de manière cyclique. Elle m’a été inspirée par quelqu’un que je connais, cette façon d’être une très grande amoureuse et de ne pas pouvoir s’empêcher de détruire ses propres histoires. C’est un personnage qui me touche beaucoup. Je ne trouve pas que ce soit une salope. Mais je pense, effectivement, que j’ai fait le film d’une « petite fille » et il y a dans le scénario un jugement sur l’infidélité. Le petite fille a fait un film où « ceux qui trompent les autres, c’est pas sympa ». Alors que j’ai un peu muri là-dessus.

Jeanne-Herry-©Parismatch

Ce qui est intéressant c’est que la femme n’est pas victime de cet adultère. Elle le banalise presque. Le geste n’est que pulsionnel. - C’est un mouvement aussi, dans toutes les pièces de boulevard, l’adultère est un sport dans les couples. Mais je suis d’accord que l’inverse est plus souvent mis en scène.

Vous jouez avec les « apriori » : Muriel paraît faible au début du film et Vincent Lacroix bien sûr de lui, il n’en est rien. - Bien sûr. J’ai beaucoup travaillé sur l’inversion de trajectoires, de manière presque géométrique. Il a, lui, une trajectoire totalement descendante tandis que Muriel est la femme de l’ombre qui reprend les rennes de sa vie et qui devient l’héroïne du film, au sens propre. Alors qu’au départ on se dit qu’elle a trop de faiblesses…

Au-delà de l’enquête, le film présente le portrait d’une femme qui se rencontre elle-même. - Pour moi, Vincent Lacroix c’est un type plutôt bien qui va découvrir des côtés sombres et perdre pas mal d’illusions sur lui-même. Il va trébucher un peu. Elle, c’est une femme du commun qui va éprouver aussi son sang-froid et son intelligence. Il n’y a que dans les moments extrêmes que les gens se dévoilent et se rendent compte de leurs forces ou de leurs faiblesses. Ils sortent tous les deux différents de cette histoire mais Muriel est plus centrée dans sa vie.

Elle l'adore - affiche

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