Interview : Je suis à toi

On 06/11/2014 by Nicolas Gilson

Appréhendant avec justesse et sans détour la prostitution masculine sous les regards croisés et les attentes mensongères d’un escort et d’un client, David Lambert met en scène la rencontre entre plusieurs solitudes. Au fil de son développement et du parcours de ses protagonistes, JE SUIS A TOI se module en une radiographie sensible de leurs sentiments troubles. Servi d’un superbe casting emporté par Nahuel Perez Biscayart et Monia Chokri, le film aborde avec brio de nombreux enjeux (trop) rares au cinéma.

Escort argentin, Lucas (Nahuel Perez Biscayart) se sent floué par Henri lorsqu’il débarque en Belgique. Au-delà du contraste entre Buenos Aires et Hermalle-sous-Argenteau, la réalité ne correspond pas à son imagination ni à ce que lui avait annoncé celui qui a payé son billet d’avion. Bientôt apprenti boulanger, il est sous le charme de la vendeuse, Audrey (Monia Chokri), qui garde ses distances tandis que Henri crève de jalousie.

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D’entrée de jeu David Lambert confronte proprement le spectateur à la réalité de vie de Lucas. Quelques plans en webcam assoient avec force sa situation, ses envies et, partiellement, sa personnalité. Le caractère cru de l’image transcende son quotidien enfermé dans une chambre – une condition – où il semble étouffer. Aussi brève soit-elle, l’ouverture pose aussi la relation que le jeune homme entretien avec sa sexualité. Sa bite est réifiée à dessein : son sexe n’est-il pas après tout un objet de commerce et de négoce ?

Quelques scènes suffisent ensuite à poser le cadre général et les attentes de Lucas et de Henri. L’un et l’autre se mentent – mutuellement et à eux-mêmes. Tandis que le décor est un théâtre lui permettant de déployer la personnalité de ses protagonistes, David Lambert dresse un portrait dual et quelque peu aseptique de la prostitution qui n’idéalise en rien. Si les attentes de Lucas semblent à l’opposé de celles de Henri, elles sont en fait les mêmes. Ne cherchent-ils simplement pas à s’épanouir à travers l’autre ? Le seul souci est que le boulanger ne correspond en rien au désir de Lucas. Couche-t-il avec des hommes pour leur argent qu’il est attiré par les femmes. Et une plus particulièrement : Audrey.

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Sans un réel basculement, le film évolue avec fluidité vers une forme singulière de triangle amoureux. Parvenant à un équilibre entre ses différents protagonistes, David Lambert centre tout de même son attention sur le personnage de Lucas dont la sexualité – mais aussi la manière de la filmer – devient le reflet de son parcours. Tantôt surprenant, tantôt enivrant, le film se nourrit également du contexte où il prend place. Il est saisissant de voir la tolérance d’un patelin à l’égard de l’homosexualité du boulanger et que l’élément qui poserait problème soit que l’objet acquis échappe à son contrôle.

S’il se concentre sur la dynamique – démultipliée – de l’éveil à soi, David Lambert appréhende avec acuité la sexualité qui définit avec force tant la personnalité que l’évolution de Lucas. Aussi il ancre un mouvement de va et vient perspicace entre son extériorité et son intimité. Aux quelques plans de nudités frontales actant du caractère farouchement laborieux de certains actes – masturbation, pénétration, fellation –, répondent ceux délicats, sensuels et pudiques de ce qu’il convient d’appeler les gestes de l’amour.

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JE SUIS A TOI
♥♥
Réalisation : David Lambert
Belgique / Canada (Québec) – 2014 – 103 min
Distribution : Imagine Film
Drame

Je suis à toi

Film Fest Gent 2014 – Compétition Officielle
Pink Screens 2014

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