Interview : Jayro Bustamante

On 22/11/2015 by Nicolas Gilson

Au sein d’IXCANUL, Jayro Bustamante met en scène le destin d’une jeune Kaqchikel dvisée entre l’amour ancestral de la terre et l’envie de suivre  aux Etats-Unis le jeune homme dont elle est amoureuse. Si l’opposition se dessine entre tradition et modernité, ce premier long-métrage transcende le feu qui consume son héroïne tout en mettant en exergue les stigmates de la réalité des indiens dans la société guatémaltèque. Rencontre.

Quelle a été la genèse d’IXCANUL ? - Le film est né de la rencontre avec Maria, la vraie Maria qui me raconte son histoire. Mais il se prépare depuis très longtemps. J’ai vécu jusque mes 14 ans dans une communauté Maya Kaqchikel où ma mère travaillait avec les membres de la communauté à résoudre certains de leurs problèmes. Tout cela a germé en moi et je me suis basé sur l’histoire de Maria. Ce qu’elle m’a raconté, c’est le troisième acte du film. Je suis parti d’un questionnement sur sa position de « victime parfaite » pour construire une histoire nourrie de ce que j’ai vu au Guatemala.

L’écriture du film a donc été pensée en actes ? - Oui, la colonne vertébrale était construite crescendo de la fin vers le début. Du coup, la grande liberté qu’on avait au tournage et au montage était aussi restreinte. On ne pouvait pas se permettre des larges changements de structure mais on pouvait changer des choses à l’intérieur de chaque scène. On n’a jamais forcé des scènes. Comme on n’avait pas beaucoup de temps et que les moyens techniques étaient limités, si la scène ne marchait pas, ça ne servait à rien d’insister : c’est que la magie de la réalité n’était pas présente. À ce moment-là, on changeait la mise en scène ou la position de la caméra. J’ai eu la chance de travailler avec une chef déco et un chef opérateur qui vont au-delà de leur travail, ils ont vraiment une « vision » du cinéma et l’esthétique était déjà construite.

 

Votre approche allie réalisme et poésie. Les métaphores sont aussi nombreuses. - Le réalisme magique est né au Guatemala. Il est ancré dans la réalité d’un pays absurde et tellement mélangé. Je voulais travaillé sur cette lignée, sur cette spiritualité sans fondement ni théologique ni biblique, et donc il me fallait être hyper-réaliste pour créer un mouvement de balance.

Le volcan a une place prépondérante dans le film. – C’est le parallèle de Maria, cette femme qui cherche encore l’éruption, qui fait résonner la terre mais qui n’a pas encore la force d’exploser.

Le film s’ouvre sur deux mouvements. Le premier nous confronte à Maria que l’on sent bouillonner derrière un silence apparent et le second, la scène des cochons, préfigure les enjeux qui vont s’inscrire. – La première scène est un effet de montage. On a décidé de découper cette scène de fin et de commencer par là. Ce genre de mouvement en boucle est toujours risqué. Au scénario, c’est la seconde scène qui ouvrait le film. Dès l’écriture nous avions envie de commencer par un rythme plus contemplatif avant de tendre à quelque chose de plus sombre.

Maria est divisée, consumée, entre la raison et la passion. La fille devient femme sous nos yeux. – On a fait une projection avec des leaders d’opinion femmes Mayas qui m’ont dire être très contentes parce que, selon elles, j’avais dépeint une femme complète. Habituellement la femme maya est représentée comme la fille ou comme la mère, mais jamais comme une femme avec des désirs. Ça m’a étonné que ce soit ça qui leur ai plu.

Est-elle face à son propre désir que Maria est aussi confrontée à la sexualité de ses parents. - Dans une conférence donnée par Rigoberta Menchú, quelqu’un lui a posé une question sur l’homosexualité. Elle a répondu de manière très simple en disant qu’évidemment il y avait des homosexuels chez les Mayas, parce qu’il y en a partout et que les Mayas ont aussi une sexualité. Elle a ensuite ajouté que notre sexualité est peut-être moins pudique parce que la maison familiale se compose d’une cuisine qui est la pièce à vivre et d’un endroit où l’on dort tous ensemble – ce qui maintenant a tendance à changer. Evidemment les enfants sont plus exposés à se rendre compte à ce qui se passe dans la vie actives des parents.

La sexualité est un élément moteur du film. Maria se découvre pleinement à travers son appréhension de la sexualité. – C’était très important, même durant le travail avec Maria Mercedes Coroy. Il fallait qu’elle prenne conscience de sa forme et qu’elle prenne confiance en elle comme femme.On a pas mal abordé cette question de la sexualité. Et ce, également avec Mariá Telón, qui joue le rôle de la mère. Avec elle, comme elle voulait un peu me tester, le travail était différent. Elle voulait savoir qui elle avait en face d’elle, et à partir du moment où elle s’est sentie à l’aise, on a eu une relation basée sur les blagues à double sens. C’était lié à la scène de demande en mariage qui devait être une peu « coquine » mais encore maintenant quand on se voit on se lance des vannes à double sens.

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Derrière la singularité de l’histoire da Maria, IXCANUL se dessine comme le portrait d’une société pluriellement duale où les indiens ont notamment envie de partir voyant dans les Etats-Unis un eldorado. – Dans un pays où le terme « indien » est l’insulte la plus grave alors que la majorité de la population est indienne, cela signifie qu’être ce que vous êtes est la pire des choses. Alors, évidemment, vous essayer de changer ; , vous voulez ressembler aux occidentaux. Il y a (comme dans le film) une forme d’esclavage mais il y a aussi des gens qui ont leur propre terre et qui vendent leurs propres fruits. Ils vivent avec 1 dollars par jour alors qu’aux Etats-Unis on peut en gagner 12 par heure. Ils ont l’envie de partir. Le souci est de ne pas donner la même valeur à toutes les cultures. Dès qu’on se sent respecté et valorisé, on a moins envie de paraître autre chose. Ils ratent leur vie parce qu’ils veulent être autre chose que qui ils sont. C’est terrible.

Le film est en grande partie en Kaqchikel. Comment avez-vous travaillé cela ? - J’ai écrit le scénario qui a été ensuite traduit et ce qui est amusant c’est que le comédien qui interprète le contremaître est le traducteur. Après, par rapport à chaque personnage, avec chaque comédien, on a adapté le texte. On s’est à chaque fois demandé comment chacun parlerait. On scellé le scénario, on a appris les dialogues par coeur – moi aussi. Ensuite il était très important, pour l’ingénieur du son et moi, e comprendre où se terminaient les mots, car ils y a des jeux de liaisons. Une fois que ça été mis en place, on a travaillé très simplement.

La langue est l’une des dualités que vous mettez en lumière. – La langue me permet de raconter que cette population n’a pas les codes d’un pays qui est pourtant le leur. Mais au-delà de ça, il y en a beaucoup qui la parlent mais qui ne savent ni la lire ni l’écrire. Il y en a aussi qui savent lire et écrire, mais qui ne déchiffrent pas le codes. La langue maya est très complexe, la façon dont on parle est quelque part également la façon dont on pense. C’est une langue faite avec des concepts et des images. Lorsqu’ils emploient notre langue, ils ne parviennent pas à dire tout ce qu’ils pourraient dire. En plus, il y a aussi le syncrétisme né des différentes religions omniprésentes dans le pays. Par exemple, les Mayas, même si ils ne parlent pas espagnols, savent prier en espagnol, parce qu’ils l’ont appris par coeur. Les Espagnols ont imposé la religion catholique comme si il était normal que l’on comprenne ce qu’était leur Dieu avec l’idée que si on ne suit pas les préceptes de l’Eglise, on brûle en enfer. Cependant pour les Mayas, le feu est sacré ; bruler pour l’éternité, ce n’est pas mal puisque c’est en quelque sorte vivre pour toujours.

Votre démarche était-elle sciemment féministe ? – Je ne me suis jamais placé de manière aussi radicale mais évidemment il y avait cette démarche de raconter une histoire de femme parce que dans ce pays mon personnage vit avec une triple charge : elle est femme, indienne et pauvre. Elle a tout pour perdre. Et il y a beaucoup de cas de figure similaires. Si il n’est pas institutionnalisé, ce type de discrimination, de traitement, est presque accepté. J’avais envie de raconter cette histoire aux guatémaltèques en sachant que le cinéma au Guatemala se réduit aux blockbusters américains et que « film d’auteur » est synonyme de «aller se faire chier ». Je voulais construire un film qui soit rythmé et qui crée un lien avec le spectateur, pour que la pilule passe plus facilement.

 

Quelle est la situation du cinéma au Guatemala, est-il accessible ? – On a beaucoup plus de salles que se que l’on ne croit mais elles ne sont que dans les grandes villes (quatre) et elles ne se situent que dans les beaux quartiers. Il y a des salles, des multiplex et même des salles 4D. Mais elles ne sont accessibles qu’à la population qui a toujours été confortable.

Le film a été présenté au Guatemala. Où la première projection a-telle eu lieu ? – La première projection que nous avons faite de IXCANUL au Guatemala s’est faite au Volcan. On a apporté un écran et on a invité toute la communauté à venir voir le film car ils nous ont énormément aidé. C’était comme une grande fête. Et même si on les a prévenu que le film est classé comme accessible dès 14 ans, ils sont venus avec tous les enfants.

Actuellement nous travaillons sur un projet pour lequel nous cherchons des financements : construire une salle de cinéma à l’intérieur d’un bus – un chicken bus typique du pays – pour amener la salle de cinéma vers les communautés. L’idée est d’abord de montrer le film et d’ensuite montrer d’autres films, de faire grandir une culture cinématographique qui n’existe pas encore.

Vous êtes à la fois « faiseur » et diffiseur. – Il y a une chose qui est très lourde mais très belle là où une industrie n’existe pas. Pour faire un film, tous les réalisateurs doivent être producteurs. Une fois que le film est fait, les réalisateurs doivent devenir distributeurs. Et chaque technicien doit être professeur. C’est une charge qui est aussi une opportunité. Je trouve cette idée de bus magnifique car si il y a des événements ponctuels, les salles de cinéma demeurent un privilèges pour ceux qui ont toujours eu des privilèges. Cette envie est née en réaction à ça. On verra.

   
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 mise en ligne initiale le 23/10/2015

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