Jan Komasa : Entrevue

On 26/06/2011 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Jan Komasa venu présenter son premier long-métrage de fiction, SUICIDE ROOM, au Brussels Film Festival.


Est-ce que monter votre premier film a été facile ?

La production a pris 3 ans. Je me suis dit d’emblée que c’était un film important pour l’Europe où nous avons, à mon sens, besoin d’un film qui soit construit comme un film américain. Je ne voulais pas d’un film qui soit considéré comme « typiquement européen » à l’instar de DOGTOOTH.

Il s’agissait de faire un film plus « commercial ».

Oui, en un sens, il s’agissait d’avoir un aspect plus commercial. C’est sans doute stupide de vouloir montrer aux Américains que l’on peut faire la même chose qu’eux. Que l’on peut utiliser leur style pour faire quelque chose d’intéressant ailleurs.

D’où vient la décision de mêler fiction et animation ?

C’est apparu dès le départ. En 2006, je terminais l’école de cinéma et je voulais faire un film de fin d’étude ou je combinerais réalités virtuelle et réaliste. Il s’agissait de l’histoire d’un garçon qui s’enfermait dans une pièce et qui refusait d’en sortir. Soudainement il commençait à être amis avec les choses qui l’entouraient. J’avais besoin de l’animation pour rendre cela vivant. SUICIDE ROOM est en fait un développement de mon film d’étude.

Comment avez-vous composé la partie d’animation virtuelle ?

C’était compliqué car nous avons essayé différents styles. Au départ nous voulions un rendu similaire à celui du jeu « Real Life ». Ce qui ne fonctionnait pas. Ce point de vue fonctionne quand vous être joueur mais pas quand vous êtes spectateur. Ensuite nous sommes allé vers quelque chose qui combinait animation et jeu, mais cela ne fonctionnait pas du tout. A la fin j’ai demandé – pour ne pas dire supplié – aux producteurs qu’ils me donnent la possibilité de tester une autre approche. Il s’agissait de filmer des acteurs avec plusieurs caméras. Durant sept jours nous avons travaillé à cet « atelier ». Je l’ai ensuite monté et nous avons donné cela à l’équipe d’animation. SUICIDE ROOM est donc basé sur le comportement des acteurs. Le cinéma d’animation se construit différemment, il m’a fallu un an pour intégrer cela.

Vous développez un point de vue très critique par rapport à la société polonaise dans votre films où l’argent et le pouvoir tiennent un rôle important.

J’ai simplement essayé de faire un film. Je ne voulais pas spécifiquement faire un film « polonais ». Je n’étais pas attiré par le fait de faire un film sur la société polonaise. Le film met en scène mon propre fantasme de société. Ce n’est pas une transcription réaliste de la société polonaise. L’addiction à Internet existe mais n’est pas un problème aussi important qu’au Japon ou aux Etats-Unis où il y a eu des vagues de suicides. J’envisage donc le film comme une réflexion sur la civilisation. La Pologne évolue car elle veut être un pays civilisé, et lorsque je regarde les pays civilisés je vois des situations comme le massacre de Colombine ou les suicides chez France Telecom.

Lorsque SUICIDE ROOM a été présenté à la Berlinale, les enjeux relevés dans le pitch d’introduction – l’homophobie, le rejet et leurs conséquences – étaient autres que ceux dévoilés dans le programme de Bruxelles – à savoir « Largent ne fait pas le bonheur, paraît-il. C’est aussi l’avis de Dominik, un fils de riches que le vie facile déprime. » Qu’en pensez-vous ?

L’information vient sans doute du Polish Film Institude ou du ditributeur polonais, car d’un point de vue marketing, ils veulent cibler le public le plus large possible et sont donc plus évasifs. Le film est dès lors présenté comme le récit d’un jeune homme dépressif qui cherche l’amour et le bonheur.

Derrière cette apparente universalité le personnage principal est homosexuel et subit une oppression homophobe dans un pays peu ouvert aux sexualités différentes ?

Oui, la Pologne est un pays homophobe. Mais c’est aussi un pays étrange. Nous sommes très divisés. Il y a un grand écart entre ceux qui sont homophobes et ceux qui sont ouverte à l’amour entre personnes de même sexe. Peut-être est-ce dû au fait que la Pologne est à une étape de transition. Les gens ne savent pas comment agir ni quoi penser. Il y a un gros problème d’identité dans le pays. Ce qui explique aussi la crise du cinéma polonais et de l’art en général. Le cinéma polonais essaye de trouver sa voie. Nous sommes à un moment où la Pologne choisit des avatars. La Pologne est divisée, et les avis du public polonais par rapport au film également. Ce qui est incroyable c’est que le film est perçu comme important par de nombreuses personnes.

Si l’on s’arrête sur la caractérisation du personnage de la mère, elle agit « comme un homme ». Quelle est la place de la femme dans la société polonaise ?

En Pologne les femmes sont très fortes et sans doute est-ce une conséquence des différentes guerres. On dit que les hommes sont les têtes de la famille et que les femmes en sont la nuque. Mais sans la nuque, la tête ne peut pas se mouvoir et n’est pas maintenue. C’est un peu l’image de la femme en Pologne. Peut-être que le féminisme n’est pas important car les femmes sont fortes. Les hommes sont plus faibles. Il y a de nombreux paradoxes en Pologne.

Il n’y a pas de droits pour les homosexuels ?

Cela se développe. Mon frère Simon est homosexuel. Il ouvre mon film – c’est lui qui chante à l’opéra dans la première scène – et c’est un symbole pour moi. Le film lui est dédié. J’ai été le témoin de son parcours. Les homosexuels se battent pour leurs droits. SUICIDE ROOM est devenu un film important pour les associations LGBT polonaises. Il a été la source de nombreux débats. Il a eu aussi une très belle reconnaissance par l’équipe des Teddy à Berlin. C’est un sujet que je connais car il touche ma famille. Je ne pensais pas devoir décrire mon protagoniste en tant qu’homosexuel ou hétérosexuel. Pour moi il est « queer ». Dominik n’a pas besoin de se décrire.

Il s’agit d’une décision consciente. Il se pose en tant que « queer ».

J’ai travaillé avec une psychiatre. Elle m’a aidé avec le scénario. Je l’ai questionnée à propos des enjeux d’être ou non gay. Elle m’a alors raconté qu’elle a demandé à une de ses patientes, qui était en couple depuis 3 mois avec une autre jeune-femme, si elle était lesbienne. Elle lui a répondu que non. Elle ne se pensait pas non plus bisexuelle. Elle ne se posait simplement pas la question. Elle aimait une fille et, qui sait,elle pourrait très bien aimer ensuite un homme. Elle ne se considérait pas comme étant lesbienne. C’est ce que je voulais rendre dans le film.

Dominik cherche-t-il à fuir à travers les réseaux sociaux ou au contraire à y trouver un épanouissement ?

Il cherche à s’épanouir. Le principal moteur est le fait qu’il cherche à construire son identité. Si vous n’avez pas votre propre conception de vous-même, subir les moqueries des autres est d’autant plus douloureux. Pour moi Dominik pouvait être tout le monde. Avec internet on peut recouvrir toutes les apparences. De plus, le style actuel est de ne pas répondre à une description précise. Tout évolue très vite. Les jeunes peuvent changer de style comme on change d’avatar. Je voulais plus montrer quelqu’un qui se perd lui-même dans son changement de style. C’est un état très douloureux. On peut être tout comme on peut n’être rien. Et puis, Dominik porte en lui un sentiment de tristesse. C’est ce qui le différencie des autres et qui crée le climat dramatique. Il a l’impression d’être différent. Cela s’inscrit au début du film et ne fait que croître.

Vous travaillez sur un nouveau projet, de quoi s’agit-il ?

C’est un film historique sous la forme d’un conte où un jeune homme se retrouve soudain au milieu d’une guerre et qui ignore comment réagir, comment se comporter. Il est simplement amoureux d’une fille. Le récit se déroule en 1944. Je ne veux pas faire un film sur la victimisation, mais raconter une histoire d’amour et le combat de jeunes gens qui mettent en place une révolution.

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