Interview : Jaco Van Dormael

On 02/09/2015 by Nicolas Gilson

Hérité du réalisme magique et du surréalisme, Jaco Van Dormael apparaît comme un cinéaste virtuose qui en trois films seulement (TOTO LE HEROS, LE HUITIEME JOUR et MR. NOBODY) a su imposer sa singularité. Si LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT s’inscrit dans la continuïté d’un travail poétique et sensible, le réalisateur signe pour la premère fois, avec la complicité scénaristique de Thomas Gunzig, une comédie. Rencontre.

Quelle a été l’origine du projet ? - On est parti d’une phrase : Dieu existe, il habite à Bruxelles. Ensuite, on a surenchéri là-dessus. Il a une fille qui balance les dates de décès de tout le monde. Le pitch était super excitant et permettait des tas de possibilités. Surtout, il nous faisait rire tous les deux. On a passé un été ensemble à rigoler et à trouver des idées. On a cherché dans tous les sens.

Pourquoi une comédie ? - Je crois que c’est devenu une comédie parce qu’on était deux et qu’on essayait de se faire rire. On est parti sur plein d’idées. Il y a eu plusieurs versions qui allaient dans des sens très différents. Le plus jouissif était d’imaginer tous les possibles jusqu’à ce que ce soit trop et qu’il faille restreindre. La première étape, c’était vraiment une accumulation de scènes dans tous les sens. Thomas est hyper prolixe, après une après-midi où on a pris des notes, il rentre chez lui et il écrit trois pages. Mais je n’écris pas aussi vite. On a ensuite fait un aller-retour de version en version.

LE_TOUT_NOUVEAU_TESTAMENT_6 © Fabrizio Maltese

Dans quelle mesure est-ce que Kiss & Cry a nourri le film ? - J’ai appris des choses que je ne connaissais pas sur la dramaturgie. On peut tout d’un coup laisser l’histoire en plan et passer à une résonance qui a lieu dans un autre registre de perception – comme la danse, la musique, les images surréalistes – et revenir à la narration après. Ce n’est pas ça qui fait trainer l’histoire. Avant j’étais toujours inquiet de aire trainer l’histoire. Ça m’a appris aussi à trouver des solutions « arte povera », comme le camping en Espagne. J’aurais jamais eu l’idée sans Kiss & Cry. Plutôt que créer le décor, on prend des jouet et du sable, et on y va. Bruxelles, ce sont des boites en carton. Ce qui donne mieux qu’un hélicoptère car on sait qu’on est dans la narration et pas dans la réalité.

La protagoniste principale raconte au passé une histoire qui s’inscrit au présent. - C’est une forme littéraire de, tout un coup au milieu d’une scène, parler au passé. Ça, C’est une influence de Thomas (Gunzig). C’est vraiment ce sens de la musique des mots. Tous ces monologues sont écrits non comme une voix parlée mais comme une voix écrite, et on peut se dire que c’est au passé parce qu’on est peut-être déjà à la fin de l’histoire.

La frontalité de l’accroche à l’instar de l’héroïne qui s’adresse au spectateur, se retrouve aussi dans la mise ne scène. - Avant, je ne me rendais pas compte de la richesse des monologues face à la caméra, de l’intimité que ça peut avoir. On a essayé de tout faire le plus possible frontal et symétrique, comme dans un église, comme dans une image pieuse – même si on enlève tout symbole religieux. La frontalité donne un côté théâtral tandis que la symétrie donne un côté religieux.

Est-elle libératoire que la mort hante le film. Vous mettez d’ailleurs en scène votre propre mort. - Je n’ai employé quasi que des amis dans le films. Donc je me suis dit que le premier qui allait mourir serait moi – comme ça je montre l’exemple.

Est-ce que vous vous sentiez plus libre à faire LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT que vous ne l’étiez sur MR. NOBODY ? - Non. J’étais libre dans les deux, sur la fabrication. J’étais moins libre sur MR. NOBODY quand le film a été fini mais sur celui-ci, en étant mon propre producteur, j’avais une entière liberté. Personne ne pouvait me dire qu’il n’aimait pas la musique ou un truc comme ça.

Vous mettez en scène Bruxelles. - C’est un des personnages du film et c’est surtout la ville où j’habite. On s’est demandé où il pourrait habiter et Bruxelles était pour nous le plus concret. Il devait habité dans un lieu concret. Ce n’était ni New-York ni Londres. Il habitait Bruxelles. Pas de chance. C’est une ville à la fois belle et moche qui peut sembler une punition pour ceux qui y vivent mais qui devient belle. C’était gai d’imaginer la création du monde dans Bruxelles… Ca permettait de la filmer en changeant son passé. On filmait Bruxelles comme elle est mais on sait qu’il y a eu Adam et Eve avant, donc elle n’est plus tout à fait la même. C’est quand même un lieu magique parce que c’est le paradis.TNT Poelvoorde

Est-ce une ville facile à filmer ? - Oui, je la trouve très photogénique. J’aime bien voir des lieux que je connais dans l’histoire que je raconte. Les lieux où j’ai tourné ont alors une histoire aussi.

Presque tous vos personnages finissent en couple. - On n’a trouvé personne pour Victor, ce qui est dommage. À un moment donné il finissait en couple à trois avec le gorille… Dans les histoires d’amour, en général, quand ça finit bien c’est : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Dans les contes, ça finit souvent comme ça. Ici, ce qui est bien, c’est que ce sont des couples improbables : la grenouille finit avec un chapeau et ça marche très bien.

Le film peut être envisagé comme une satire de la société. - Le début de l’écriture a pris place au moment des marches contre le mariage pour tous en France et la fin du montage a coïncidé avec (l’attentat à) Charly (Hebdo). Même si mon but n’est pas de provoquer, je me dis que c’est important de se dire que l’on peut rire de tout avec tout le monde ou de continuer à essayer – même si tout l monde ne rit pas.

Comment êtes-vous arrivé à travailler avec Ann Pierlé (qui signe pour la première fois une musique de film) ? - J’ai assisté à un de ses concerts un peu par hasard. Après j’ai écouté ses disques. Je trouve qu’elle est très très bien dans les mélodies et dans leur simplicité. Ses thèmes restent en tête. Il fallait quelqu’un qui sache faire un contre point avec les musique d’opéra, les musiques baroques qui sont les musiques intérieures des personnages. Elle a commencé à écrire avant le tournage sur base du scénario et très vite des choses se sont dessinées. Et dès les premières images ça collait. Ça a été extrêmement facile. Je crois que comme elle est également comédienne, elle écrit de l’intérieur du personnage.

TNTEn incluant « Aquarium » de Saint-Saëns, vous faites musicalement un clin d’oeil au Festival de Cannes. - Je n’en était pas conscient. Je n’ai pas été souvent au festival de Cannes. Quand j’ai commencé à travailler sur le film, j’ai mis la musique de la création du monde… « Aquarium » est le thème de la création des mers. Catherine Deneuve me l’a dit. J’ai alors essayé d’autres musiques mais ça ne marchait pas.

Qu’est-ce qui a guidé votre choix des musiques qui caractérisent les personnages ? - Certaines musiques permettaient de faire des choses, comme la musique de la manchote. Ça permettait d’amener la chorégraphie. C’est souvent à cause du titre ou du sens. Il fallait trouver un musique qui donne l’impression que de l’extérieur les gens ont l’air tout petits mais que la musique à l’intérieur est immense et qu’elle les magnifie. Même si en les croisant on ne poserait pas les yeux sur eux ; même si ce sont des gens qui croisent les murs. À l’intérieur, ils sont magnifiques.

Quelle serait la musique qui vous définirait. - Je ne suis pas sûr d’avoir une musique intérieure. J’écoute beaucoup de Johnny Mitchell. Blue surtout.

Vous travaillez, parait-il, en rêvant ? - En effet, ça m’évite beaucoup de travail. La plupart des rêves, je les ai rêvés. Je me couche en me demandant ce qu’ils pourraient avoir comme rêve… En général je rêve aussi le découpage. Je prépare le découpage et puis, pendant la nuit, j’ai trois ou quatre versions. Je me réveille avec un découpage en tête dont, parfois, certains plans sont tout à fait irréalistes mais ça m’évite pas mal de travail. L’intuition est ma seule façon de travailler. Si ce n’est pas mystérieux, c’est pas un mystère pour moi. Mais je ne sais pas comment ça marche.

Jaco co van dormael Le tout nouveau testament - affiche

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