Interview : Ira Sachs

On 14/11/2014 by Nicolas Gilson

Dans LOVE IS STRANGE, Ira Sachs met en scène le quotidien de deux homosexuels qui, suite au licenciement de l’un d’eux en raison de leur mariage, sont scontraint de vivre séparément. Après avoir emporté un réel succès critique à Sundance et à Berlin, le film est enfin sur nos écrans. Rencontre avec le réalisateur au 41 ème Festival du Film de Gand.

Lors de la présentation de LOVE IS STRANGE à la Berlinale vous indiquiez qu’un fait-divers en était à l’origine. - J’ai basé la ligne de départ du film sur un récit que mon co-scénariste, Mauricio Zacharias, et moi avons lu à propos d’un homme qui s’est fait renvoyé de son travail parce qu’il avait épousé son partenaire. Depuis que j’ai terminé le film, chaque semaine quelqu’un m’envoie un récit similaire. J’étais récemment à Chicago et deux hommes qui étaient présents dans le public avaient annoncé leur mariage sur Facebook et quand ils sont revenus d’un voyage à Rome l’un d’eux a été renvoyé d’une école catholique. Il semblerait donc que ce soit assez commun.

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La règlementation quant au mariage entre personnes du même sexe aux USA est relativement trouble. - Oui et quand bien même le mariage ne garantit aucune protection. Il n’y a aucune loi contre les discriminations basées sur les orientations sexuelles et plus particulièrement quand celles-ci sont liées à l’Eglise. Ce qu’il y a d’intéressant dans ce cas, c’est que Ben et Georges s’assument parfaitement et n’ont pas à se battre. Ils sont très à l’aise avec eux-mêmes et ils font preuve d’une grande humilité. Ils sont d’une certaine manière connectés à leur génération. Ce ne sont pas des combattants.

Il n’y a pas de jugement de leur part à l’égard de l’école catholique par contre vous vous montrez relativement ironique. - D’un côté si vous enseignez dans une école catholique, vous avez signé un pacte avec le diable. Je fais effectivement preuve d’humour et d’ironie. La réaction de Ben et de Georges est liée à leur caractère et à leur manière d’être. Il ne m’a pas été facile d’être à l’aise avec qui j’étais. J’en suis plus proche à présent. Quand on est capable d’aimer, il y a moins de conflit. Mon film précédent était vraiment à propos des difficultés de l’intimité et ce film n’aborde pas du tout cette question.

Vous dites de LOVE IS STRANGE qu’il pourrait mettre en scène les protagonistes de KEEP THE LIGHTS ON bien des années après. - Je pense que le point commun, l’agent de liaison, c’est moi. Les deux films sont des projections. Ben et Georges ressemblent aussi à des personnes que j’ai connues et dont certaines ont disparu, plusieurs amis homosexuels d’une autre génération que la mienne. J’étais très proche de mon grand-oncle et de son compagnon qui était sculpteur. Ils ont vécu ensemble 40 ans à Memphis où j’ai grandi. A 98 ans, Tedd a entamé sa dernière sculpture qui représente un adolescent avec un sac à dos. Il est mort à 99 ans en laissant l’oeuvre non achevée. Je trouvais très inspirant ce travail sur la jeunesse de la part d’un vieil homme. C’était une source d’inspiration au même titre que le fait-divers survenu au Middle West.

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L’intimité est toujours centrale dans vos réalisations mais elle est, de film en film, très évolutive. - Mon premier film, THE DELTA, met un scène un adolescent qui, dans la scène d’ouverture, baise au milieu de la nuit dans un parc. Il cherche du sexe et de l’affection. Je filme l’obscurité, les corps et le sexe – des actes cachés. Il n’y a pas de dialogue. J’en suis arrivé à la réflexion que le début de LOVE IS STRANGE est l’exact opposé de cette séquence. Ce sont deux hommes qui sont ensemble depuis 40 ans et qui décident de célébrer ça en s’entourant de leurs proches et de leurs familles. Et cette transition d’une réalité à l’autre est magnifique. Non par rapport à l’institution du mariage mais pour cette ouverture qui les caractérise. Je dois me souvenir que je dois vivre comme ça afin que mes enfants sont à l’aise avec eux-mêmes.

L’ouverture de LOVE IS STRANGE laissent transparaître, au fil de l’interaction et de l’effervescence des protagonistes, leur personnalité. - Je me suis marié en janvier 2012 et la petite amie du directeur photo du KEEP THE LIGHTS ON a fait plusieurs photos de mon mari et moi alors que nous nous apprêtions pour notre mariage et elle nous les a offertes sous forme de livre. J’ai fait plusieurs séries de photos et de vidéos, et les moments entre les moments m’ont toujours intéressés. J’ai fait un film sur un artiste transformiste OUT OF DRAG qui questionne ce qu’il se passe après la performance. Dans LOVE IS STRANGE, il y a des scènes d’intimités dont personne n’est le témoin à part le public – on est d’incroyables voyeurs.

Pour une fois au cinéma, il est question d’amour entre deux hommes homosexuels d’un certain âge qui, en plus, ne sont pas des stéréotypes. - Beaucoup de journalistes hétérosexuels me demandent si mon intention étaient de les rendre normaux – un concept qui peut m’offenser. Comment pourrais-je me respecter en tant qu’artiste si je présentais des stéréotypes, qu’ils soient homos ou hétéros ? Ils sont qui ils sont. Voilà.

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Vous montrez que l’amour est possible et a plusieurs visages. - Oui. Je pense qu’il n’y a pas que l’amour romantique. L’une des choses les plus compliquées avec l’amour c’est que son enseignement est personnel et unique. Mais c’est une expérience qui peut être partagée.

Le film met en scène plusieurs cycles de la vie mais il parle aussi et surtout de transmission entre les générations. - Je pense qu’il s’agit de l’impact et de l’éducation qui se produisent sans qu’on s’y attendent. J’observais mes enfants jouer et interagir avec leurs cousins et je me suis dit que c’était de l’éducation. Aussi insignifiant que cela puisse paraître c’est peut-être bien plus important que ce qu’on apprend à l’école. Il s’agit de ce qui compte pour eux et de ce à quoi ils donnent de la valeur. Je pense aussi qu’une des choses les plus très importante à faire est de partager avec les enfants des photos du passé. Ils peuvent comme ça s’imaginer des histoires qui peuvent très bien être des histoires de dispute : derrière les sourires des photos, il y a bien des contextes à comprendre.

Pourquoi ce titre, LOVE IS STRANGE ? - A un moment donné le couple devait chanter « Love is Strange » de Mickey & Sylvia. Lors du tournage les détenteurs de droits nous ont averti que nous pouvions utiliser la chanson mais que si nous le faisions nous ne pourrions pas en donner le titre au film. Je devais donc choisir entre les deux et je préférais bien plus le titre. J’aime le potentiel contenu dans le terme « étrange ». ça questionne les gens, qu’est-ce que peut bien signifier « l’amour est étrange » ? Ça souligne le fait que l’amour n’est pas une chose si aisée que ça… Et ça ne l’est pas.

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