Interview : Vincent Lindon (Rodin)

On 22/05/2017 by Nicolas Gilson

En 2015, Vincent Lindon décrochait le Prix d’Interprétation à Cannes pour LA LOI DU MARCHE. Son émotion est alors palpable et il s’adresse à ses parents qu’il sait présents, quelque part. C’est un même type de présence qui l’aura habité tout au long du tournage de RODIN de Jacques Doillon avec pour décor l’atelier du sculpteur, sa maison ou Meudon qu’il défend en Compétition lors de la 70 ème édition du Festival. Rencontre avec un homme passionné par celui qu’il a été.

Vous interprétez Rodin, mais vous êtes également producteur du film. Comment êtes-vous arrivé sur le projet ou inversement ? - Jacques Doillon, avec qui on avait eu un projet qui avait avorté il y a 10 ans, m’a téléphoné un soir en me disant qu’il voulait faire un film sur Rodin et que le seul Rodin qui lui apparaissait c’était moi. « Je n’ai pensé à personne, je n’ai vu personne et si par hasard tu me dis non, je ne le ferai pas. » Il m’a envoyé 40 pages que j’ai lues et je l’ai rappelé immédiatement en lui disant que je le faisais. C’était passionnant, tout chaud, mais il fallait mettre ça en scénario. Jacques Doillon s’est attelé à le faire dans les deux ou trois mois qui ont suivis. Je me suis mis en marche pour trouver un producteur et un distributeur, et je me suis moi-même impliqué dans la production.

Comment avez-vous préparé le rôle ? - Il n’était pas question d’attaquer le personnage de Rodin sans apprendre à sculpter assez adroitement et habilement car il ne fait que ça. Rodin est une bête connue pour travailler. J’ai sculpté quatre heures par jour durant cinq mois et il m’a fallu travailler ma voix, parce qu’il y a deux Rodin. Il y a le Rodin « public » ou dans la vie privée, et le Rodin dans un atelier et face à ses oeuvres. Ce sont deux personnages complètement différents. L’amoureux/le mari/l’homme public parle très peu car il n’aime pas prendre la parole. Il parle dans sa barbe, il est très modeste et il ne veux surtout pas se faire remarquer. Il veut juste qu’on lui foute la paix pour se barrer le plus vite possible au travail. Sa vraie amoureuse, c’est le travail : tout le reste le submerge. Son travail est la seule chose qu’il gère. Et face à ses oeuvres, il a une autre voix. Il a une tessiture plus grave et plus autoritaire, plus forte et plus en accord avec lui-même.

Rodin cannes 2017

Comment présenteriez-vous Rodin ? - Rodin est le complexe fait homme : c’est un mélange de reconnaissance et de frustration, de gentillesse et de cruauté, de modestie et de mégalomanie insensée ; entre un petit homme qui veut passer inaperçu et un monstre sculpteur qui veut tout avaler sur son passage. C’était passionnant à jouer. Rodin était isolé : même s’il travaille dans un atelier, il est dans la pièce du fond et personne ne vient l’embêter. Quand on s’adresse à lui, il faut que ce soit précis, presque chirurgical. J’ai tout lu sur lui, et quand les ouvriers venaient le voir, ils attendaient qu’il les regarde et d’avoir son à-valoir pour s’adresser à lui.

C’est aussi un homme divisé entre deux femmes. - Rodin, c’est beaucoup de tiraillements. Il n’a pas envie de rentrer chez lui retrouver Rose qui est à la fois sa compagne et sa soeur, celle qui s’occupe de ses pinceaux et lave son linge, et qui est à la fois la mère d’un fils qu’il ne veut pas reconnaître. C’est sa femme, mais il ne l’a pas épousée. Elle lui rappelle ses années de vaches maigres, sombre, en Belgique où il n’est pas connu. Rodin a très mal digéré le fait d’être tout le temps rejeté ; de ne pas être reconnu. Il le dit d’ailleurs à Cézanne à qui il dit de n’écouter personne et de se remettre au travail parce que sans lui on est foutu.

Qu’est-ce que la sculpture vous a apporté ? - J’ai adoré faire de la sculpture. J’ai appris des milliards de choses. Ça m’a calmé. C’était incroyable. Et je me suis cultivé. Quand vous interprétez Rodin, vous lisez Rilke et Sweig. En passant, je me suis un petit peu penché sur Monet, Cézanne, Mirbeau, Zola et Clemenceau qui était énormément exaspéré par Rodin d’ailleurs. Tous les artistes étaient jaloux de Rodin : ils lui enviaient sa liberté, sa modernité et son exigence pour le travail qui l’en faisait devenir décevant. Les autres étaient encore de gens courtois qui faisaient de concession. Pas Rodin, on pouvait crever devant lui. C’est le seul de ces artistes qui était persuadé qu’il était en train de faire quelque chose qui resterait pour la postérité. Et il avait raison. C’est passionnant d’interpréter quelqu’un qui est à un centimètre de l’internement. Sans la sculpture Rodin aurait été interné. Le travail le sauve, c’est son tuteur.

Rodin

Le tournage s’est travaillé dans la séquentialité avec deux caméras et dès lors une possibilité de déambulation et de « vivre » les scènes. Qu’est-ce que cela a apporté de spécifique ? - Mis à part pour l’acteur, je pense qu’artistiquement ça change tout. J’ai pour habitude de ne pas me déplacer dans un film qui ne me rend pas fou de bonheur. Je suis dingue de ce film. Je l’aime particulièrement parce que je ne peux pas supporter les biopics, et ce n’est pas un biopic. On n’est pas dans un truc à la Wikipedia, mais dans la tête d’un artiste et dans ses tumultes ; dans la dureté de son métier et dans ses angoisses, dans ses joies et dans ses peines, dans ses questionnements. (…) Dans ce film, les plans séquences sont primordiaux car c’est ce qui fait que c’est vrai. Ce n’est pas un film de montage où des gros plans mettent une empathie et donnent un ordre au spectateur. Vous regardez où vous voulez : l’oeil se ballade comme dans le vie, donc c’est la vie et c’est « véridique ». On y croit. On croit d’ailleurs qu’on est au 19ème. Si on découpe, on n’y est plus. Dès qu’on découpe, on est dans une mise en abyme très précise des choses. Or, quand Rodin sculpte, il sculpte des heures : Jacques pensait que la moindre des choses était de le filmer longtemps pour qu’on ait un sentiment de durée.

Etait-il important de tourner dans l’atelier de Rodin ? - C’était énorme. J’ai tourné dans scènes dans la chambre de Rodin, dans son vrai lit. Ça ne va pas faire qu’un film est réussi ni qu’un acteur va être bon, mais entre les prises ça fait rêvasser. J me suis installé au bureau de Rodin et j’ai vu ce qu’il voyait. Il y a des choses qui ont changé, mais j’ai vu les mêmes arbres. Et en étant assis à son bureau, en observant les campagnes de Meudon, je voyais son atelier et le penseur sous lequel il y a sa tombe. C’est un voyage qui marque. C’est fascinant. Comme quand on est enfant et que, lorsque quelqu’un meurt, on nous dit qu’il est présent et qu’il nous voit ; comme lorsque j’ai reçu le Prix d’interprétation à Cannes et que j’ai pensé que mes parents me voyaient, j’ai décidé que Rodin était présent pendant tout le film. On se raccroche à ce qu’on peut.

Qu’est-ce que le film vous a apporté ? - J’ai été un autre. J’ai traversé, comme j’ai pu, la vie d’un homme. J’ai été son porte drapeau. Ce film m’a amené beaucoup de bonheur. Je sens que je suis un homme plus intéressant en sortant du film que je ne l’étais quand j’y suis entré. J’en suis sorti plus riche de plein de choses : j’ai appris à sculpter ; j’ai été Rodin ; j’ai vécu deux mois, dix heures par jour, en 1890 sans bruit et sans téléphone. Ce n’est pas rien. Comme il est difficile de jouer quelqu’un de monstrueux car après « on l’a été ». On prend et on donne : Rodin, je lui ai donné plein de choses, mais il me l’a rendu au centuple. C’est un film dont je suis sorti remplumé.

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Rodin: Trailer HD st nl par cinebel

Rodin - affiche

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