Interview : Tonie Mashall (Numéro Une)

On 11/11/2017 by Nicolas Gilson

Actrice, scénariste et réalisatrice, mais aussi productrice, Tonie Marshall est, en 2000, la première femme à obtenir le César de la meilleure réalisation pour VENUS BEAUTE INSTITUT. Oscillant d’un genre à l’autre, elle se risque franchement à la comédie (avec plus ou moins de brio – la simple évocation de TU VEUX… OU TU VEUX PAS pouvant filer des boutons) sans jamais perdre de vue une dimension sociale. Avec NUMERO UNE, elle nous invite à prendre position dans un combat contre le sexisme et la misogynie. Mettant en scène le personnage d’une brillante ingénieure qui ambitionne de devenir la première femme PDG d’une entreprise du CAC 40, elle signe un double portrait : celui à la fois d’une femme forte qui se veut aussi exemplaire qu’exemplative, et celui de la société patriarcale et machiste qui est la nôtre. Rencontre.

A l’origine de NUMERO UNE il y a un projet avorté de série télé. - En 2009, je trouvais intéressant de faire une série télé autour d’un club féministe dont les membres organiseraient un repas par mois autour d’un thème. Cela aurait permis de regarder le parcours de ces femmes et d’envisager leurs difficultés. L’idée était d’être à la fois dans la politique, les médias, la culture, le sport… Je n’ai pas trouvé de chaine intéressée et je suis passée à autre chose.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce sujet ? - J’ai pris conscience que j’ai, au fond, eu beaucoup de chance. : j’ai eu 20 ans dans les années 1970 et on avait l’impression que le boulot avait été fait avant par des féministes et que les choses étaient en train de s’ouvrir et allaient continuer à progresser. On se rend compte aujourd’hui qu’elles n’ont pas progresser à la vitesse à laquelle elles auraient du le faire, qu’elles se sont arrêtées et que pour certaines choses elles régressent. On requestionne l’avortement comme la contraception car si les femmes échappent à leur « destin » – qui serait la procréation et ce pour quoi elles ont été mises sous cloche – il y a quelque chose qui dérape.

Quel a été le déclic faisant que vous avez envisager de transposer cette idée au cinéma ? - Je me suis dit que je pourrais peut-être me concentrer sur un milieu professionnel et raconter quelque chose d’un peu exemplaire pour montrer comment les choses sont compliquées et pourquoi ça bloque. Avant de me lancer dans le scénario, j’ai fait une enquête en demandant à Raphaëlle Besse Desmoulières, journaliste au Monde, de me présenter des femmes à la tête de postes très importants. En les écoutant je me suis rendue compte que j’avais une matière vraiment intéressante. Elles sont toutes arrivées là parce qu’elles connaissent leur métier et parce qu’elles ont des compétences.

Pourquoi avez-vous porté le choix de mettre en scène ce type de femme ? - J’ai décidé de me concentrer sur un tel personnage et de raconter comment ça se passe pour pouvoir raconter quelle est l’organisation masculine, culturelle, ancienne ou inconsciente qui fait qu’il est incroyablement difficile pour une femme de faire ce parcours. Et combien c’est « incroyablement atypique », comme si il y avait une erreur quelque part. Il y a une erreur dans la société lorsqu’une femme soit une erreur quelque part quand elle arrive à un poste de décision dans une entreprise.

La fiction s’est-elle imposée d’elle-même ? - J’aurais pu faire un documentaire, mais ça m’intéressait de travailler une fiction avec un personnage dont on voit l’humanité, avec ses failles, ses enfants et son mari. Je voulais que l’on puisse s’identifier à elle ; à quelqu’un qui a fait ces études brillantes et qui se retrouve à la tête d’une de ces très grandes entreprises du CAC40 où, pour l’instant, il n’y a aucune femme PDG.

Comment avez-vous construit le personnage d’Emmanuelle ? - On a essayé, dans un premier temps, de construire le parcours qu’elle aurait à faire avec tout ce qu’on avait appris, tout ce qu’on nous avait raconté. La seule chose qui n’est pas réaliste dans le film c’est ce club féministe qui aurait cette puissance de lobbying qui permettrait d’aller à l’Elysée afin d’aider à faire nommer une femme – ça, elles me l’ont toutes dit, ça n’existe pas. Tout le reste est parfaitement réaliste, voire très en-dessous de la vérité pour ce qui est du sexiste et de la réalité verbale. Mais quand j’ai essayé de mettre la vérité c’était très insupportable à regarder. Je me suis dit que ça ne valait pas la peine de le faire car je ne voulait pas faire un film anti-hommes : au contraire, il faut les convaincre.

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Après ce parcours technique et l’identification des embuches, la question a été de savoir qui était au fond cette fille – au-delà de son parcours professionnel et de ses brillantes études : c’est quoi sa vie, elle vient d’où, qui sont ses parents, ses enfants et son mari. Je voulais qu’elle ait quelque chose d’un peu hors-norme car je pense que si elle est arrivée là où elle est au début du film, c’est qu’elle a des compétences qui sont un peu au-delà de celles des hommes. C’est pour cela qu’elle parle chinois. Ensuite, je me demandais comment la rapprocher des gens qui ont un boulot « normal » ou qui sont au chômage afin qu’ils se disent que si cette fille-là arrive là ça démonte des mécanismes, et ces mécanismes peuvent servir à tout le monde. Une identification est possible car ce sont des schémas qui se reproduisent partout dans la société.

Le personnage d’Emmanuelle est construit jusque dans sa « tenue ». - La première chose qu’on a travaillé avec Emmanuelle Devos qui est très féline a été le contrôle du corps. On a déjeuné avec des femmes qui ont ce type de positions. On voit de suite qu’il y a un contrôle du corps absolu, probablement par habitude et parce qu’elles se sont toujours retrouvées seuls au milieu d’hommes. Clara Gaymard m’a dit s’être une fois retrouvée seule parmi 70 hommes pour une signature. Quand vous êtes seule face à 70 hommes qui regardent vos jambes, il faut être dans une forme de contrôle.

Vous mettez en scène des schémas de blocage : à compétences supérieures Emmanuelle est bloquée dans son avancement. - C’est pas tellement qu’on bloque, mais il y a une espèce d’idée générale que toute la charge familiale, la charge dite de fragilité, revient sur les épaules d’une femme. C’est une chose tellement intégrée et inconsciente. Il y a des misogynes frontaux très violent et brutaux, mais ils ne constituent pas la majorité. Les autres le sont sans le savoir : ils disent des choses énormes sans s’en rendre compte. Ils sont dans un paternalisme, un protectionnisme et un infantilisme des quelques femmes qui sont à des postes importants de leur entreprise.

Ce faisant, le patron d’Emmanuelle lui propose néanmoins une voie de garage. - En lui offrant une progression plus difficile parce qu’il y a quand même d’autres à faire monter avant puisque ce sont des hommes et que ça a toujours été comme ça. L’idée est que les hommes n’ont que cette fonction-là pour exister, alors que les femmes ont leurs enfants et que le travail est un plus. Et c’est ça qu’il faut arriver à changer. Les femmes veulent peut-être aussi accomplir des choses.

La perversion des attaques de son rival dans la quête du poste de PDG semble sans limite. - Je me suis inspirée de choses qu’on m’a racontées. Il a un rapport sexiste de très grande condescendance. C’est une entreprise absolument naturelle de déstabilisation par le sexisme qui normalement doit aboutir au fait que la personne sera tellement fatiguée par ça qu’elle finit par lâcher. Ici, elle ne lâchera pas, mais ce comportement vise ça car c’est en insistant sur des schémas absolument répétitifs et sexistes qu’on finit par faire céder l’adversaire.

Vous mettez en scène plusieurs figures masculines et notamment celle quelque peu ambivalente du mari d’Emmanuelle. - Toutes les femmes que j’ai interrogées m’ont dit qu’elles ne seraient jamais arrivées là où elles étaient arrivées si elles n’avaient pas eu un mari ou un compagnon qui soit en accord avec leur désir d’accomplissement et qui prenait à sa charge une partie de ce qui était la famille, car elles ont toutes des enfants ! Je voulais à la fois montrer ça et montrer que ce n’est pas si facile que ça pour un homme d’accepter que sa femme soit dans la lumière. Ce sont des moments qu’il faut gérer dans un couple, pour parvenir à traverser ces épreuves ensemble.

Le père d’Emmanuelle a une place importante et singulière. Vous offrez à votre personnage la possibilité de remettre directement en cause la figure du patriarche. - On avait inventé à Emmanuelle une enfance particulière où, à partir de 10 ans, elle a été élevée par son père qui est anti-patron – ce qui représente une chose assez fondamentale en France, comme si vouloir être patron est louche ; comme si on ne peut pas être à la fois patron et en accord avec des salariés. Son père est un universitaire brillant qui aurait adoré que sa fille fasse quelque chose qu’il considère comme noble… Mais, curieusement, par cette attitude, il va lui inculquer un certain nombre de valeurs dont elle va se souvenir lorsqu’elle aura les manettes en main. Je voulais que tous ces facteurs coexistent dans le film.

La figure de la mère disparue induit une note romanesque. Òn est fondus d’entrée de jeu au ressenti d’Emmanuelle avant même de saisir les raisons de son trouble. - Il y a une sorte de mystère qui se dévoile peu à peu, mais c’est une petite fille qui a perdu sa mère à l’âge de 10 ans. Et la disparition de sa mère, au sens strict, a habité son désir de réaliser quelque chose que sa mère n’a pas pu faire. Ça fait en effet partie du romanesque : je me suis autorisée à ce qu’il y ait dans le film une partie inventée permettant de décrire les failles de chaque personnage comme son enfance, ses goûts et ses hobbys.

Ce romanesque est souligné par l’emploi de la musique. - Oui, absolument. Il y avait deux formes de musique : celle de l’univers de la Défense et celle de l’intime – construite sur le souvenir et sur quelque chose qui appartient à ce mystère originel.

Une partie du tournage a pris place à La Défense, que vous a apporté cette immersion au coeur du décor ? - La Défense est un univers de tours où il y a des milliers de fenêtres et des milliers de gens qui travaillent. On appelait ça Gotham City, car dans le cinéma on n’a pas l’habitude de travailler dans ce genre d’espace ; on a la chance de travailler dans des tas d’endroits différents. C’est un monde beaucoup plus dur que celui que je vis : je suis très admirative des gens qui travaillent là-dedans, qui résistent et qui progressent. Et je me dis que l’arrivée des femmes à la tête de ce monde de l’entreprise pourrait moderniser cette organisation du travail de façon à ce que ce soit probablement plus vivable pour tout le monde à partir du moment où on accepterait la parité et une forme d’égalité.

Tonie Marshall © Unifrancexx

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