Interview : Thierry Frémaux (Lumière ! …)

On 24/10/2017 by Nicolas Gilson

Figure emblématique que Festival de Cannes dont il est le Délégué général et le responsable de la programmation officielle, Thierry Frémaux est par ailleurs Directeur de l’Institut Lumière à Lyon depuis 1995 – institution dont il sera bénévole dès sa création en 1982 avant d’en devenir salarié l’année suivante. – et doit à ce titre assurer la conservation des films Lumière et leur diffusion. C’est dans cette optique, en prolongement des présentations de programmes composés de court-métrages des premiers cinéastes et de leurs opérateurs, qu’il propose un programme dédiés aux salles de cinéma : LUMIERE ! L’AVENTURE COMMENCE. Un documentaire composé uniquement de prises de vue « Lumière » dont il signe le commentaire en passionné défenseur des frères inventeurs du cinéma(tographe).  Rencontre lors du 32 ème FIFF de Namur.

Frémaux-©-Barbara-Brauns-1024x682

Quel a été le moteur à l’origine de LUMIERE ! L’AVENTURE COMENCE ? - Il me semblait que l’histoire du cinéma était un peu amputée de la présence de Lumière qui avait une drôle de réputation : ni vraiment inventeur ni vraiment cinéaste. J’ai l’immense privilège de bien connaître le cinéma de Louis Lumière et de ses opérateurs comme directeur de l’Institut Lumière et on voulait montrer qu’il était totalement inventeur et totalement cinéaste.

108 films composent le programme. Qu’est-ce qui a guidé vos choix ? - C’est un programme que je montrais plus ou moins de cette façon lors de projections où je faisais les commentaires « live ». L’idée est venue des les enregistrer, mais il fallait adopter un autre ton. Globalement, les films sont ceux que j’avais l’habitude de montrer. C’est un film que j’ai fait très vite. Les films semblaient évidents pour faire un premier voyage dans le cinéma de Lumière.

Le film est à la fois orchestré par votre voix, qui commente les différents films, et par la musique de Camille Saint Saens. Qu’est-ce qui a guidé le choix de cette musique ? - Le films Lumière n’étaient pas montrés avec de la musique. Au fond, la musique comme les commentaires étaient fait par les spectateurs eux-mêmes. On ne voulait pas singer une projection d’époque, il fallait en faire un film pour aujourd’hui – quand le DVD sortira, les gens pourront toujours couper le son et voir ces films muets. J’ai choisi la musique de Camille Saint Saens car il fut, quelques années plus tard, le premier musicien de cinéma. C’est un contemporain de sLumière et je voulais une musique qui nous rappelle l’atmosphère culturelle de l’époque – la question du rapport qu’entretenait Lumière avec la culture de son temps est par ailleurs intéressante.

Outre ce lien entre la culture d’une époque, vous faites également des liens avec les cinéastes d’aujourd’hui. - J’ai volontairement fait du « futur historique » pour dire que les questions que Lumière s’est posées tous les cinéastes se les sont posées après lui. Comme on connait bien ce que les cinéastes ont fait après lui, en les mentionnant, ça prouve que Lumière fait partie de cette famille-là. Lumière a pris sa caméra, il a eu des idées et des audaces qu’à sa suite plein de cinéastes vont avoir. Il me semblait important de me servir de l’histoire du cinéma après Lumière pour souligner que ça avait déjà commencé avec lui.

La diffusion du film représentait-elle un défi ? - Le défi était de faire un film de 90 minutes comme un film d’aujourd’hui et d’essayer qu’il re-rencontre les spectateurs. C’est un patrimoine commun, universel. Deux idées ont prévalu pour faire ce film : montrer la restauration des films Lumière et aller à la rencontre du public dans des conditions normales de projection. C’est un événement d’autant plus considérable car depuis l’époque il n’y a plus jamais eu de films Lumière au cinéma – il y a bien sûr eu des événements culturels, mais le cinéma de Lumière n’était jamais retourné en salles. Après avoir fait un premier DVD « de musée », on a décidé de tenter le coup. Le distributeur français Ad Vitam nous a suivi tout comme le vendeur Wild Bunch, persuadé que le film allait se vendre à l’étranger. Ça a été un vrai acte de foi, d’amour, pour rendre justice aux frères Lumière : ils ont aussi inventé la salle de cinéma et il fallait qu’ils y retournent.

Le film s’apprête aujourd’hui à être présenté en séances scolaires partout en France où il a enregistré de nombreuses entrées. Vous vous attendiez à un tel succès ? - Au départ, c’était surtout symbolique : il y aurait eu une affiche et le film serait sorti un mercredi ; il y aurait eu des salles et des articles de presse. On trouvait formidable de parvenir à faire 3.000 spectateurs, et il y en a eu 120.000 en France. Parce que le distributeur y a cru. C’est depuis un très belle aventure qui touche à ce qu’on voulait faire : les gens se réapproprient ce patrimoine. Les films ont la force de leur simplicité et de leur poésie. Les films n’ont pas une valeur parce que ce sont les premiers, mais parce que ils ont quelque chose de « l’air du temps » qui permet d’emblée au cinéma de faire ce qu’il fait encore aujourd’hui : me dire qui je suis et qui sont les autres.

Ces films gardent toute leur force car ils continuent à nous dire ce qu’étaient les gens de cette époque et nous permettent de comprendre qu’au fond ça n’a pas tellement changé. Comme spectateur, voir ces films est comme se nettoyer les yeux. Aujourd’hui les images viennent à ce point de partout qu’on ne sait plus d’où elles viennent ; on en sait plus si on peut leur faire confiance ou si elle sont trafiquées. L’histoire du cinéma sera celle-là durant longtemps : les images de cinéma ne sont pas trafiquées ; elles ne sont pas truquées. Evidemment il y aura des trucages, on le sait et Lumière l’a même inventé au fond, mais il y a quelque chose d’une vérité, d’une sincérité dans ces images qui fait du bien à voir.

Ces films mettent en question la notion de frontière très ténue entre représentation et réalité. - Parmi les clichés contre lesquels on a voulu aller, il y a l’idée selon laquelle Lumière fait du cinéma sans s’en rendre compte. Or, il savait exactement ce qu’il faisait, y compris sur le plan industriel. Il recrute des opérateur ; il mobilise ses circuits de concession pour voir dans quel pays du monde il va pouvoir exploiter sa nouvelle invention. Il y a aussi l’idée fameuse selon laquelle « Lumière, c’est le documentaire » à laquelle on ajoute très fièrement « et Méliès, c’est la fiction ». Mais ce n’est pas du tout ça. Lumière, c’est un certain rapport à la réalité, au réel, au monde ; à la vie qu’on enregistre telle qu’elle est et qu’on restitue sur l’écran. Par la grâce de la caméra, du cadrage, du metteur en scène et du sujet ce qu’on croit être un pur documentaire n’en est pas un : premièrement par la poésie qui s’en dégage, mais aussi parce qu’on s’aperçoit en décortiquant les films que tout est mis en scène. De fait ce n’est pas documentaire contre fiction, mais veine réaliste contre veine merveilleuse ou magique. Lumière est une sorte de Roberto Rossellini, de Maurice Pialat, de frère Dardenne ; des gens qui font un cinéma du réel, un cinéma de l’humain. Méliès est plus Federico Fellini, c’est plus Hollywood ou Jacques demi où on réenchante le monde. Il ne faut pas envisager l’un contre l’autre : les deux, ensemble, font que le cinéma est le cinéma. Il me semblait important de le dire et de le redire.

Vous soulignez l’importance de la notion de spectacle sur laquelle vous revenez notamment à la fin du film. - Lumière invente trois fois le cinéma : il invente l’art, la technique et la salle de cinéma. Il y a quelque chose d’assez beau – et presque d’assez triste – de voir qu’il a fait tout ça en prenant le cinema tel qu’il était. Il l’a amené à un point précis et après d’autres ont pris le relai et d’autres non. Après Lumière, le cinéma va se figer, il va se théâtraliser. En revanche, Lumière a d’emblée pensé à la salle de cinéma contre Thomas Edison, l’Américain, qui faisant une machine individuelle là où Lumière pensait qu’il fallait « être ensemble » en revenant vers le théâtre, les fantasmagories de Robertson et d’Emile Reynaud. En inventant la salle de cinéma en 1895, Lumière avait raison. On est aujourd’hui à une époque où les images sont visibles partout, et pourtant on va encore au cinéma car ça n’a rien à voir. L’acte d’aller au cinéma n’est pas prêt de disparaître. De la même manière que la tentative d’aller à la vérité des choses, qui fait l’histoire de l’art, est un enjeu qui reste valable aujourd’hui et qui fait la force du cinéma par rapport à d’autres support et d’autres modes narratifs – comme les séries télévisées – qui utilisent le langage du cinéma mais sont dans une autre logique de production d’images. Le cinéma comme art de prototype, signé par quelqu’un, a été inventé par Lumière et est toujours en pleine force.

En envoyant des opérateurs à travers le monde, Lumière a permis au cinéma de se développer. - D’emblée Lumière a cette idée un peu folle d’envoyer des opérateurs à travers le monde. On est en 1896, un mois après la projection publique en janvier, il recrute des gens par petite annonce et il les envoient partout. En août 1896, il y a trace d’une projection dans le port de Shanghai : ils sont déjà en Chine, au Japon, au Mexique, en Afrique du Nord ou en Russie ! Ils sont aux USA dont ils vont être chassés au nom du protectionnisme américain avant d’y retourner plus tard. Ce sont des aventures assez folles. Bertrand Tavernier qui est Président de l’Institut Lumière a eu ce mot très beau : « Ils ont offert le Monde au monde ».

Lumière poster belge

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