Interview : Teona Strugar Mitevska (Gos Exists, Her Name is Petrunya)

On 20/02/2019 by Nicolas Gilson

Il y a à l’origine de GOD EXISTS HER NAME IS PETRUNYA l’histoire particulière d’une femme qui, en 2014, a bouleversé un rituel orthodoxe et, ce faisant, a porté un acte fort questionnant la suprématie masculine. Teona Strugar Mitevska y a vu l’occasion de parler plus largement de la société, du patriarcat et de questionner le rapport actuel entre les individus, l’Etat et la Religion. Présenté en Compétition à la 69ème Berlinale, le film est un sensationnel uppercut tant à travers le portrait singulier d’une héroïne « extra-ordinaire » la cinéaste tend à l’universalité de la condition réservées aux femmes. Rencontre.

Teona Strugar Mitevska

La genèse du film a pour essence un rituel religieux. Quel est-il ?

Ce rituel prend place chaque année dans les pays Orthodoxe, à l’Epiphanie. Le prête lance la croix et les hommes sautent afin de la récupérer car cela leur garantit une année prospère. Sous le communisme, cette tradition n’avait pas autant d’importance. Mais avec la fin de la Yougoslavie, le nationalisme a ressuscité et avec lui la religion. C’est alors devenu quelque chose de très important. Cela offre la possibilité aux hommes de montrer leur corps et leur force ; et le plus fort se révèle être le vainqueur et devient le héros du village.

En 2014, une femme a sauté et a récupéré la croix.

Et cela a été perçu comme un outrage et a engendré une révolution. Le village s’est soulevé contre elle et les hommes ont exigé qu’elle la rende. Et elle a refusé en argumentant qu’elle avait nagé plus rapidement qu’eux et qu’elle ne voyait pas pourquoi une femme ne pourrait pas avoir droit à une année prospère. Elle a ensuite donné une interview qui est à l’origine du projet car ma soeur, qui produit le film, me l’a envoyée. On s’est dit qu’à travers cette histoire particulière, on pouvait parler plus largement de la société, du patriarcat et questionner le rapport actuel entre les individus, l’Etat et la Religion. On a alors développé un scénario où l’histoire démarre avant l’incident car je trouvais important que l’on comprenne cette femme et ce qui la conduit à prendre la décision de sauter.

God exists her name is petrunya

Le film est empli de sarcasme et ponctué de notes d’humour. Comment le présenteriez-vous ?

Quand les personnages sont distanciés d’eux-même cela leur permet d’être sarcastiques. Je dirais que c’est une comédie noire ou plutôt une satire. Je savais qu’au tournage l’humour trouverait sa source dans l’absurdité des situations. Je crois qu’au coeur de situations absurdes, si les personnages en ont conscience, le rire est inévitable. Mais je n’avais jamais fait un tel film, et pour être honnête si je devais refaire le film j’appuierais beaucoup plus fort sur certains aspects. Je me suis rendue compte après coup qu’il y a vraiment un espace pour cela. Et je dois avouer que les spectateurs réagissent très différemment d’un pays à l’autre. Si à Berlin la salle explosait de rire, personne n’a ri en Macédoine. Les gens pleuraient.

Petrunyna se retrouve féministe malgré elle… ou découvre la nécessité du féminisme.

Notre personnage n’est pas révolutionnaire ni même féministe, mais simplement une jeune femme qui, malgré son éducation, n’a pas eu beaucoup de chance. Petrunya vit toujours chez ses parents et ne parvient pas à trouver un travail. C’est d’ailleurs une réalité commune en Macédoine. Je voulais que les spectateurs aient de l’empathie pour elle et cela n’est possible que si l’on comprend son contexte de vie. Il nous semblait important d’ouvrir le film sur Petrunya qui, au départ, n’a pas de considération féministe et qui, par la force des circonstances, se meut en une figure féministe.

Le personnage de la journaliste présente un autre visage du féminisme mais aussi une hypothèse de solidarité entre femmes.

Nous n’avons développé que plus tard le personnage de la journaliste lorsqu’on s’est rendu compte qu’il ne serait peut-être pas aisé de comprendre Petrunya. Il y a entre elles une forme de solidarité dès lors que la journaliste lui donne des indices pour qu’elle puisse résoudre la situation. Petrunya sera comme un animal perdu au coeur d’une forêt. C’est aussi l’expression de la pureté du personnage et de sa naïveté. Si elle s’est jetée à l’eau, c’est parce qu’elle ressent ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. C’est l’injustice qui la conduit à réagir. Le film n’est pas à charge des hommes : les hommes dans une société patriarcale ou un environnement machiste sont victimes au même titre que les femmes. Le policier le dira très clairement dans le film : « J’aimerais avoir ton courage ; j’aimerais être comme toi ». Il est une victime directe de son environnement.

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