Interview : Stéphanie Di Giusto

On 27/09/2016 by Nicolas Gilson

Forte d’un véritable travail de documentariste sur Loïe Fuller, Stéphanie Di Giusto réalise avec LA DANSEUSE son premier film. Un coup d’essai magistral dès lors qu’elle dépasse l’hypothèse d’un simple biopic. A travers le portrait de la créatrice de la danse serpentine, elle propose un conte universel sur le dépassement de soi et la lutte pour l’émancipation féminine. Rencontre.

interviewsoko la danseuse

Quelle a été la genèse de LA DANSEUSE ? Comment avez-vous découvert Loïe Fuller ? - Je suis tombée sur une photo du début du 20 ème siècle, en noir et blanc, sur laquelle on voyait, dans un jardin, un tourbillon de voile en lévitation au-dessus du sol à travers lequel on voyait une silhouette. J’ai voulu savoir qui était cette femme cachée derrière ce voile et j’ai découvert le via d’une femme extraordinaire que personne ne connaissait. J’ai voulu réhabiliter son art et écrire un film sur elle. Il me semblait impensable qu’on puisse ne pas en parler.

Pourquoi un film et plus particulièrement une fiction ? - J’étais passionnée par le cinéma et je regardais un ou deux chef-d’oeuvre par jour. J’étais inhibée. Je me disais que si je n’étais pas Tarkovski ou Jane Campion ça ne servait à rien de faire un film. La rencontre avec ce personnage m’a donné la force et le courage de faire mon premier film. Toute sa vie donne du romanesque et je trouvais important de retranscrire sa vie extraordinaire dans un film.

A-t-il été simple de mettre en place cette aventure cinématographique ? - Ca a pris six ans de ma vie. Pour un premier film, il y avait toutes les difficultés : c’est un film d’époque, cher, avec comme premier rôle une actrice qu’on n’est pas « bankable ». C’était très compliqué à financer. Ma première chance a été de rencontrer Alain Attal, qui a eu le cran de prendre ce risque. La préparation du film s’est arrêtée deux fois mais j’avais quand même le bonheur de porter le film avec cette foi de la première fois, sans savoir ce qui m’attendais. Je savais qu’il fallait que je fasse ce film à tout prix. Jusqu’au dernier moment je n’ai pas cru à son existence. Il a fallu se battre, car le tournage d’un film c’est compliqué, mais ça a été une chance inouïe de le faire.

Comment avez-vous appréhendé l’écriture ? - Pendant un an j’ai lu tous les livres sur elle et j’ai surtout rencontré le personnage-clé du film, celui qui vous permet d’y croire, Jody Sperling. (Jody) est une danseuse new-yorkaise qui dansait très bien cette danse. La rencontre a été très émouvante car, le milieu de la danse étant très modeste, elle n’avait pas eu les moyens d’aller jusqu’au bout de cette danse, ce que le film lui a permis. Elle m’a beaucoup aidée et elle a surtout entraîné durant deux mois Soko en lui transmettant l’état d’esprit de Loïe Fuller.

Qu’est-ce qui a guidé la dynamique du scénario ? - Lorsque je me suis plongée dans l’écriture, le plus dur a été d’épurer parce que la vie de Loïe Fuller est tellement fascinante. Je ne voulais pas faire un biopic classique. Elle a rencontré tellement de gens qu’il fallait vraiment que je m’approprie le sujet, que je le personnalise et que j’arrive à raconter l’essence-même de ce qu’elle était. Je voulais transmettre son énergie, sa force et sa volonté incommensurable. Ce qu’elle a réussi à faire est incroyable. Je voulais donner à ressentir son énergie. J’ai interrogé sa sexualité, sa féminité et j’ai voulu raconter plus l’histoire d’une boxeuse que d’une danseuse finalement ; d’un combat où elle se cherche durant tout le film et où elle va sortir des carcans de l’époque et traverser le monde pour arriver jusqu’à la scène de l’Opéra de Paris. Ce qui est incroyable pour une petite fermière de l’Ouest américain.

La danseuse critique

Portrait d’une femme très moderne de la Belle Epoque, LA DANSEUSE a beaucoup de résonances contemporaines. - Bien sûr ! On m’a demandé qui serait Loïe Fuller aujourd’hui et j’ai pensé à Björk. EJ pense que ça résume bien le côté punk du personnage. Au final, même si elle est très fragile, c’est une femme qui ose tout créer et qui voit le beau là où personne ne le voit. C’est ce qui est extraordinaire chez ce personnage et la rend complètement avant-gardiste. Elle est inclassable, elle est unique. On ne peut pas la ranger dans la case danseuse : elle est menteuse en scène, perforeuse et fera plus tard du cinéma. C’est quelqu’un de profondément libre.

La découverte du personnage est singulière. Lope est littéralement roulée dans la boue. - C’est un animal parmi les animaux. Elle est née dans la boue, avec un physique ingrat et l’habitude de faire des gestes de fermière. Son habilité au départ est de nettoyer les vaches. Ce qui est beau et troublant chez ce personnage, c’est qu’elle va parvenir à réaliser tout ce parcours. Il était important de faire réaliser aux spectateurs d’où elle venait. C’est toute la poésie du personnage qui arrive à s’extirper de son milieu grâce à sa manière de voir le beau ailleurs. La beauté naturelle qu’elle n’a pas dans la vie, elle va la recréer sur scène. C’est ça qui est beau : dans la vie elle est maladroite et elle a un physique ingrat, et sur scène elle est l’incarnation de la magie. elle crée même le fantasme : les hommes projetaient la femme idéale derrière ses voiles. Ils étaient forcément très déçu quand ils la voyaient dans la vie, et c’est ça qui me touchait beaucoup.

Vous montrez très bien qu’elle veut rester dans l’ombre tout en faisant tout pour être mise en lumière. - C’est quelqu’un qui est devenu célèbre en se cachant. C’est ça qui est beau. Alors qu’Isadora Duncan est devenue célèbre en se dévoilant. Pour exister Loïe Fuller a besoin de la lumière et de tous ses techniciens. Son spectacle coûte cher : elle a besoin de 25 techniciens. Elle arrivait à déplacer tous ces gens pour créer ce spectacle magique. Elle était dépendante de beaucoup de choses alors qu’Isadora Duncan, il lui suffit d’apparaître pour éblouir. C’est la grande injustice.

Comment avez-vous travaillé spécifiquement la lumière ? - J’ai fait comme elle : je me suis entourée des meilleurs. J’ai travaillé avec Benoît Debie qui m’avait impressionné dans ses collaborations avec Harmony Korine, Ryan Gosling et Gaspard Noé. A chaque fois je me suis dit qu’il n’avait pas peur de faire des choses extrêmes en lumière. Je me suis également entourée d’Alexandre Lebrun qui est créateur de lumière (notamment) pour les défilés Yves Saint Laurent. Puisque Loïe Fuller n’a jamais été filmée on a essayé de reproduire le plus fidèlement possible ce qu’elle décrivait dans ses écrits et ses schémas. J’ai choisi de ne pas mettre d’effet spéciaux dans le film et d’essayer de retranscrire cette magie avec les moyens de l’époque.

Vous jouez avec les effets de flare, avec les reflets dans la lentille de la caméra. - Je me suis fais violence pour avoir dans chaque cadre et dans chaque scène une idée de mouvement et de lumière. J’aimais une lumière très crue dans la vie, très naturelle sur le corps et la chair qui souffrent, et une lumière très électrique et très avant-gardite sur scène. Ce contraste m’intéressait beaucoup. Certains en parlant de Loïe Fuller évoque la précurseur du multimédia. Finalement, c’est elle qui met en place cette idée d’abstraction ; cette idée d’une projection d’une autre réalité.

La danseuse Soko

Jusqu’à se brûler les yeux… - Et à quel prix. C’est ça qui m’intéressait : le sacrifice ; jusqu’où elle était capable d’aller en souffrance pour faire rêver les gens. Elle est totalement dans la négation d’elle-même, elle s’oublie au point de se faire du mal.

Il est également question d’aveuglement amoureux. - Le personnage de Louis est très important pour moi. Son combat, c’est elle. Il est passionné par elle, il l’aime et il ne va pas pouvoir l’atteindre. Et elle ne vas pas être capable de le regarder. C’est un amour impossible. Il sont quelque part unis par l’autodestruction, l’un par la drogue, l’éther, et l’autre par son travail. Ils sont très liés. Ce n’est pas une histoire de sexualité mais de sensualité. On ne sait jamais s’il va lui faire du mal ou du bien, mais au final il va lui faire du bien et c’est ce qui est beau dans leur histoire d’amour impossible. Tout le monde est amoureux d’elle, mais elle est incapable de le voir. Gabrielle aussi est amoureuse d’elle. On ressort toute la couler de Loïe dans les yeux de Gabrielle qui est jouée par Mélanie Thierry qui est extraordinaire. Loie n’est pas capable de le voir mais elle par contre le talent d’Isadora Duncan. C’en devient une obsession et un rapport passionnel.

Vous offrez un premier rôle compte à Soko dans lequel elle est étourdissante. Comment l’avez-vous choisie ? - Soko, c’était évident. C’est une actrice unique qui a une beauté à part. elle a sa propre féminité et elle est vraie. Elle témoigne d’une hyper fragilité que l’on ressent constamment. Elle ne triche pas. Je savais qu’on irait jusqu’au bout. On n’a pas utilisé de doublure. Elle a travaillé pendant deux mois huit heure spar jour pour aller jusqu’au bout de la danse de Loie Fuller. Ca n’a pas de prix. En plus d’être une actrice de talent, c’est une artiste incroyable. Elle chante, elle performe. Je savais qu’il y aurait un dialogue entre Loïe Fuller et Soko. Quand elle a enfilé la robe la première fois, c’était évident : c’est là où le cinéma se joue, c’est très physique.

Dans cette idée, Lily-Rose Depp incarne un bouleversement dans le rapport au corps en écho – mais pas uniquement – au personnage d’Isadora Duncan qu’elle incarne. - Je cherchais une jeune-femme américaine de 16 ans et la liste est courte. Quand on m’a parlé de Lily-Rose, on a fait des essais avec Soko parce qu’elle avait très peu tourné et je voulais savoir si c’était une actrice. Pour un premier film, c’était important. Et c’était incroyable : tout d’un coup, dans le cadre, vous avez la grâce, l’abandon et le talent. Surtout, elle a su me parler du scénario avec beaucoup de conviction et une grande maturité. C’est quelqu’un qui a envie d’être actrice. Elle veut faire ça.

interview-la-danseuse

Personnage secondaire, Gabrielle est loin d’être au second plan. Mélanie Thierry est éblouissante dans ce rôle. - Je suis fan de Mélanie. C’est une des plus grandes actrices françaises. J »aimais bien l’idée qu’elle joue la femme de l’ombre. Sans le regard de Gabrielle, on ne comprend pas la douleur de Loie. C’est une personnage d’autant plus important que c’est le vrai couple du film, c’est la femme de sa vie. C’était un bonheur que Mélanie accepte ce rôle.

Gaspard Ulliel interprète un personnage complexe. - Quand j’ai vu le dernier regard qu’il donne dans SAINT LAURENT (de Bertrand Bonello) que je me suis : « quel acteur » ! On a fait un travail très précis avec Gaspard sur le dandysme et sur l’autodestruction. Ce qui est beau dans ce personnage, c’est que c’est un aristocrate qui demeure dans l’ancien siècle et n’arrive pas à faire le pas vers el futur. Gaspard a tout d ensuite compris où je voulais aller.

Comment avez-vous envisagé la direction d’acteurs ? - Je crois que le plus important c’est le choix de l’acteur et la compréhension qu’il a du personnage. Ils voulaient tous défendre leur personnage. C’est très beau. Ils ont bien compris que s’ils n’étaient pas les personnages, ils ne m’intéressaient pas. C’est très bizarre comme sensation : j’étais tellement à fond que la seule chose qui  m’intéressait en eux, c’était les personnages que j’avais écrit. Ils l’ont senti. Un acteur est quelqu’un d généreux, il est là pour donner et, moi, j’ai reçu énormément. La palette, la différence avec laquelle ils travaillent était formidable. Soko est d’une grande fragilité, elle déborde, il faut la recarder et la rassurer. Elle donne énormément. C’est très touchant la manière dont elle s’investit. Mélanie, c’est tout en nuances. Gaspard, c’est au millimètre. François Damiens a une humanité insensée. Je recherchais la figure du père et c’est ce que j’aimais chez François. Je crois que l’acteur dégage déjà quelque chose en lui qui fait que ça résonne avec le personnage.

La danseuse - affiche

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