Interview : Sou Abadi (Cherchez la Femme)

On 02/08/2017 by Nicolas Gilson

Documentariste et monteuse, Sou Abadi réalise avec CHERCHEZ LA FEMME un premier long-métrage de fiction. Grande amatrice de Billy Wilder, elle signe une comédie de travestissement délectable abordant sans détour les questions de l’islamisme, de la radicalisation, des droits individuels et des droits de la femme. Dialogue téléphonique.

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Comment est né CHERCHEZ LA FEMME ? - Je suis d’origine iranienne et, ayant vécu mes premières années d’adolescence en Iran, j’ai vu l’arrivée au pouvoir du régime islamique ; j’ai vu comment une théocratie pouvaient prendre place dans une société et en gérer les lois. Lorsque j’ai fait mon documentaire SOS TEHRAN, je suis restée 6 mois en Iran. Les restrictions religieuses, dont celles vestimentaires, faisaient partie de ma vie. Par ailleurs, j’adore le travail de Billy Wilder et j’ai toujours été tentée par l’idée de faire un autre CERTAINS L’AIMENT CHAUD, mais avec le voile. Ces facteurs différents ce sont rejoint un jour où j’étais particulièrement désespérée que mes projets de documentaires soient refuser par la télévision française. JE me suis lancée dans l’écriture de cette fiction, et malgré tous mes doutes, ça a été un plaisir.

Peut-on parler de comédie de travestissement ? - Bien sûr, mais une comédie de travestissement politisée. Le film est dans la ligne de la comédie et en utilise les ressorts comiques. Je n’ai rien inventé, je connais juste mes classiques. Si on prend le final avec tous les personnages, on retrouve ça dans les comédies shakespearienne. Je me suis vraiment basée sur les ressorts classiques du récit, si bien que certains peuvent y voir du vaudeville comme d’autre du Shakespeare. J’ai essayé d’avoir une ligne politique abordée avec légèreté et humour. Le spectateur est assez intelligent pour tirer ses propres conclusions. Je lui fais confiance.

Le film est foncièrement féministe. Etait-il important de se moquer de l’intégrisme comme de tout jugement de valeur ? - L’intégrisme religieux, dans n’importe quelle religion, est un danger. Il faut lutter contre, et l’humour est une des possibilités. Je ne cherche pas à offenser ; je reste très respectueuse à l’égard des religions. Mais il me semble que, face aux intégrismes, l’humour est salvateur.

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Vous jouez le jeu d’un certain cinéma commercial, ce qui est moins évident à réussir qu’il n’y paraît. - Le film n’est pas si commercial que ça. J’aurais voulu qu’il le soit plus ou du moins que le public (français) aille le voir avec plus d’enthousiasme. Maintenant, les gens qui l’ont vu sont ravis. J’aurais toutefois aimé faire les entrées de WONDER WOMAN – ce qui n’est pas le cas. (…) Je n’ai pas voulu faire un film d’élites. C’est une comédie et, par souci d’élégance, je me suis dit que le public n’a rien à apprendre de ma part ni sur l’intégrisme ni sur les dangers d’une théocratie. Je ne voulais pas signer un énième film dramatique sur le sujet. Je voulais que le public passe un bon moment et je suis heureuse si cela peut le faire réfléchir.

Vous ouvrez le film sur un pêle-mêle de photographies, initiant avant même toute action un voyage à travers le temps et l’histoire. - Il me semblait important de montrer le spectre de chacun de mes personnages. Bien sûr, ça va très vite. Mais ça évoque aussi les années de douceurs et ce passé insouciant en Orient qui a été transformé suite à des révolutions, des mouvements ; un passé qui est ensuite devenu tumultueux et qui a changé le quotidien de chacun d’entre nous.

Les parents iraniens du personnage d’Armand, tous deux réfugiés politiques, vous permettent d’aborder la réalité historique de l’Iran. - Il me semblait important de montrer que l’intégrisme, avant de toucher les nations occidentales, a fait souffrir les peuples du monde musulman. C’est pour cette raison que je mets en scène non seulement les parents iraniens qui sont exilés mais aussi les réfugiés afghans qui donnent à mon personnage l’idée de se voiler et qui lui montrent comment se déguiser ; ils lui donnent les outils pour se mettre dans la peau d’une femme et se voiler.

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Ils formulent à un certain moment l’hypothèse selon laquelle la révolution iranienne, en voulant conduire à la liberté, a peut-être mené à l’oppression. - C’est un constat assez triste pour moi, mais j’ai remarqué qu’à chaque fois qu’il y a un mouvement (révolutionnaire) dans ces régions du monde – et même avec le Printemps Arabe – le résultat est plus dramatique que la situation qui le précède. Les peuples veulent se libérer, mais le résultat est toujours pire. Ça a été le cas en Iran. Il faut vraiment se poser des questions, même en Occident, sur les conséquences de nos politiques. On ne répond qu’à l’immédiateté ; on ne pense jamais à long terme. Quand les Etats-Unis ont reproché à certains mouvements nationalistes arabes d’être pro-soviétiques, ils ont engendré l’islamisme. Quand on a voulu dégager les soviétiques d’Afghanistan, on a engendré les talibans. Regardez ce qui se passe en Egypte, en Tunisie, en Algérie ou en Iran. (…) Du point de vue des droits de l’homme, des droits individuels, des droits des femmes ou des minorités, c’est une catastrophe. La réalité actuelle en Iran n’est pas du tout comparable avec la dynastie qui était en place, et encore je dis ça alors que mon père a été en prison sous le Shah et a été torturé. Mais mon père a fait une dépression : il ne pouvait pas imaginer que la révolution puisse engendrer une théocratie.

Le personnage de Leila affiche un rapport libéré au corps. - Même dans la société française, on se permet de faire des remarques à la fois sur les femmes qui montrent leur corps et qui le cachent. On se croit dépositaire du droit de décider de ce qu’une femme doit faire de son corps. Camélia Jordana, qui joue Leila, a posé il y a quelques années en Marianne et elle a montré un sein. Elle a du essuyé de nombreuses insultes. Jamais on ne taxe un homme de tels propos parce qu’il montre une partie de son corps. Dès qu’une femme montre son corps, ça devient une affaire publique. La société se croit autorisée à décider de comment une femme doit s’habiller ou ce qu’elle doit ou non montrer. C’est incroyable. Du point de vue des libertés individuelles, c’est très grave.

Vous montrez aussi que la foi est avant tout une chose personnelle dont la « publicité » n’est pas nécessaire. - Je pense que la spiritualité est un rapport privé entre soi et ses croyances ; c’est un rapport intime. À partir du moment où la spiritualité prend un étendard et devient une affaire sociale et publique, c’est un danger. Et lorsqu’elle devient politique, c’est une catastrophe.

Peut-on envisager le film comme un acte militant ? - Les comédiens et tous les techniciens ont fait ce film comme un acte militant. Une chef déco avait refusé de travailler dessus en me disant « par les temps qui courent, jamais je ne ferais pas un film comme ça. » Mais ce ne fut pas le cas d’autres : l’équipe était très motivée et enthousiaste. Ça a été notre film.

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Anne Alvaro est délectable dans le rôle de la mère iranienne. - Au départ je cherchais des comédiens iraniens, mais je n’ai pas trouver de comédienne qui puisse entrer dans ce rôle-là. Anne Alvaro a compris ce personnage et lui amène une certaine douceur. Ça a été un vrai plaisir. Elle a fait un travail de fond : elle appris les gestes, les mots et l’accent. Elle a réussi à faire en sorte que le spectateur aime ce personnage complexe et totalement névrosé.

C’est aussi le cas à l’égard du personnage de Mahmoud campé par William Lebghil. - William Lebghil a réussi à interpréter avec justesse ce personnage d’intégriste. Je voulais que le spectateur ressente que ce personnage est perdu. On a peur de lui ; c’est un personnage menaçant, mais il a une vérité en lui. Et on a aussi de la peine pour lui.

Si CHERCHEZ LA FEMME est votre premier long-métrage de fiction en tant que scénariste et que réalisatrice, vous êtes également monteuse. Dans quelle mesure cela a-t-il guidé votre approche ? - J’aime bien aller vite, même quand je monte les films des autres. Au cinéma, les temps morts me chagrinent. Le montage m’a incontestablement guidé dans l’écriture. Je sentais le moment où il fallait « sortir ». J’ai été formée par le montage. Le rythme est venu naturellement. Je n’ai analysé les choses qu’après l’écriture du scénario, et ça s’équilibrait.

Est-ce que vous visualisiez la mise en scène dès l’écriture ou est-ce un élément qui est venu ensuite, peut-être en discutant avec le chef opérateur ? - J’ai tout visualisé et ensuite j’ai fait un découpage que j’ai pu modifier selon les propositions de mon chef opérateurs que je jugeais intéressantes.

Est-ce que la production a été facile à mettre en place ? - Mon producteur trouve que oui. Il était très enthousiaste. J’avais déjà un scénario en main, je l’ai contacté et je lui ai envoyé un résumé d’une page. On s’est rencontré la semaine suivante. D’autres producteurs voulaient juste m’acheter le scénario sans me prendre comme réalisatrice. J’ai refusé de donner ce scénario sans le réaliser. Presque toutes les commissions où l’on a déposé le dossier étaient enthousiastes. J’ai l’impression que le film était utile et que tous lui ont trouvé une utilité. Les télévisions se méfiaient un peu car c’était ma première fiction, mais ils sont rentrés malgré tout dans le projet.

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