Interview : Sonia Braga & Kleber Mendonça Filho

On 27/09/2016 by Nicolas Gilson

En signant avec AQUARIUS le portrait sensationnel d’une sexagénaire qui se bat contre le système, Kleber Mendonça Filho offre à Sonia Braga un rôle qu’autant plus troublant qu’il transcende l’énergie du personnage et nous en rend les complices. Entre mélancolie et fantasme, le film devient une fable nous invitant à nous lever contre un système qui rendrait toute vie mécanique, platement consumeriste, et dès lors vide de sens. Dialogue croisé entre le réalisateur et son actrice.

Kleber Mmendonça Filho et Sonia Braga lors de la présentation du film au Ciénma Vendôme

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Kleber Mendonça Filho : Après avoir écrit le scénario, le chef opérateur qui est un bon amis m’a suggéré le nom de Sonia Braga. On s’est organisé pour le faire parvenir le scénario dans les deux jours. Et sa réaction a été très positive. C’était la réaction parfaite, je savais qu’elle voulait le faire et javais envie de faire le film avec elle.
Sonia Braga : J’ai reçu le scénario par Internet. Je l’ai lu. Arrivée au milieu j’avais le souffle coupé. Je l’ai lu jusque bout, et chaque page, chaque mot, chaque scène résonnait en moi. Pourtant Clara et moi sommes très différents. On n’a pas les mêmes origines, elle a une famille avec des enfants alors que je ne me suis jamais mariée – ce qui est une injustice – et je n’ai pas d’enfants. J’ai immédiatement et littéralement fait corps avec elle. C’était très étrange, comme si quelqu’un que je n’avais jamais rencontré savait tout ce que j’avais envie de dire.
KMF : C’était une grande chance pour moi.
SB : Ca ne m’était jamais arrivé en 50 ans de carrière. J’ai pourtant été très chanceuse avec une carrière réussie dont je ne pourrais jamais me plaindre. Mais le rôle de Clara était bien plus important que simplement faire un film. C’était comme entrer dans une autre dimension. En plus, c’était en portugais.

Le personnage de Clara est très fort. Qu’est-ce qui vous intéressait particulièrement dans sa définition ?

KMF : J’ai toujours préféré m’intéresser à des personnages de femmes – ce qui ne veut pas dire que je ne veut pas mettre en scène des personnages d’hommes. Dans ce film, particulièrement, il ne pouvait s’agir que d’une femme. Je pense que les femmes, si elles savent qui elles sont, génèrent plus de conflit dans une une société régie par les hommes. C’est tellement plus riche, intéressant et intense de s’intéresser à un personnage de femme qui doit faire face à une telle société.

Cette confrontation est exacerbée, notamment de manière visuelle. 

KMF : Il y a une scène dans le film où trois hommes qui veulent parler à Clara frappent à sa porte. Si c’était un homme derrière la porte, ça ne fonctionnerait pas avec la même intensité. En terme de conflit, l’image parle d’elle même.
SB : Je viens de me souvenir qu’il me semblait primordial qu’elle ait la parfaite couleur pour ses ongles des pieds. Le découpage de la scène confrontait les hommes avec leurs chaussures à Clara qui était pieds nus. Le petits détails peuvent exprimer tellement de choses.
KMF : Il y a en effet une prise de vue très spécifique lors de cette première confrontation où l’on voit d’un côté les chaussures des hommes et de l’autre les pieds nus avec du verni rouge sur les ongles des orteils.
SB : Je devenais folle à l’idée que ce ne soit pas la bonne couleur. Je voulais du verni rouge et la plupart des gens disaient que ce serait mieux que les ongles sont naturels. J’étais tellement soulagée et heureuse lorsque Kleber a décidé de la couleur rouge.
KMF : C’est très simple mais ces petits pieds face à ces chaussures de cuir permettent une image qui ancre la différence de registre entre ces personnages.

Clara n’est pas définie par son statut de mère, de tante ou de grand-mère. Elle est avant toute chose une femme qui a des désirs, des sentiments et des rêves.

KMF : Habituellement les rôles des femmes de plus de 60 ans se résument à celui de la grand-mère. Clare n’est pas une vieille femme, elle est simplement femme.
SB : Les enjeux habituels tournent autour de la question du vieillissement et ici il est plutôt question de l’idée de rajeunir. Plus elle se bat, plus elle devient jeune. En un sens, elle a de plus en plus d’énergie. A la fin du film elle a tellement de force et d’énergie !
KMF : Oui, plus elle a des problèmes et plus elle a d’énergie.

interview-aquarius

Elle devient en un sens un réel mentor pour les spectateurs.

KMF : Le personnage fonctionne comme une héroïne classique d’une cinéma populaire de divertissement. J’ai évoqué des films italiens des années 1960 avec des personnages féminins très forts comme ceux interprétés par Anna Magnini. J’aime beaucoup la réaction très chaleureuse des gens au Brésil face au film qui applaudissent à l’issue des projections. C’est une expérience cathartique au-delà de ce que j’espérais.
SB : Beaucoup de femmes âgées sont venues me remercier, les larmes aux yeux. Les femmes plus jeunes me disent qu’elles aimeraient être comme Clara. Le film permet de montrer aux femmes plus âgées qu’elles ont encore une place dans la société et encourage les plus jeunes à se battre car il y a encore tellement de choses à faire. Mais le film parle aussi aux hommes. Je pense que ce film permet à beaucoup de personnes de sentir leur propre énergie en ne proposant pas une caricature des rapport sociaux.
KMF : Quand j’étais enfant, le gens de 50 ou 60 ans me semblaient vieux. Maintenant que j’ai 47 ans, je trouve que les personnes de 60 ou 70 sont vraiment jeunes. Ils ont été jeunes dans les années 1970, ils ont vécus la révolution sexuelle et ont toujours été jeunes. Ce sont des jeunes de 70 ans et ça me fascine.

AQUARIUS évoque le combat pour une utopie sociétale au sein duquel vous montrez le visage du devenir de la société contre lequel se brague justement Clara.

KMF : L’idée que le marché décide des choses me fascine. Pour moi c’est un non-sens. Ces gens débarquent dans une résidence et la déclarent obsolète alors que c’est un endroit parfaitement correct pour y vivre. Il s’agit de pure consommation, et ça ne se passe pas qu’au Brésil. Le film est foncièrement brésilien, mais on peut constater ça partout, dans toutes les sociétés modernes. Au moment de la conception du décor, je voulais que l’appartement de Clara soit cosy et semble vraiment agréable. Il fallait que, quand les entrepreneurs viennent lui dire chez elle que c’est vétuste et qu’elle doit partir, cela semble insensé parce que l’appartement est très bien.
SB : Les entrepreneurs tentent systématiquement de rendre la vie impossible et de créer un sentiment d’insécurité. Ce qui est dingue, c’est qu’ils ne font pas ça pour y vivre eux-mêmes. Ils veulent simplement mettre la main sur un espace pour se faire de l’argent. Les conséquences qui résultent de la construction de tous ces bâtiments sont désastreuse pour leur voisinage.
KMF : Ils déshumanisent des villes entières. J’adore les cinémas. J’ai fait une étude et un documentaire sur les vieux cinémas, et c’est sensiblement la même chose. Ils ont mis en place le principe des multiplexes afin de faire plus d’argent. Et dès leur ouverture, les vieux cinéma sont morts. Peut-être qu’ils existeraient encore aujourd’hui si cette décision n’avait pas été prise par le marché. (…) L’immeuble où on a tourné le film est le dernier sur cette rive de l’Océan.
SB : Aujourd’hui, les gens ont peur de sortir de chez eux. Ils ne marchent pplus en rue. Ils prennent leur voiture pour aller de chez eux jusqu’au centre commercial. Ils ne vont plus dans des parcs pour simplement s’y poser. Pour cela, l’Europe est très agréable. C’est très important pour moi de voir des gens installés en rue à boire un café.

La musique revêt une telle importance dans le film qu’elle apparaît être un personnage. Coment avez-vous porté vos choix ?

KMF : Un peu comme un Dj’s qui préparerait son set pour une soirée en réfléchissant comment les gens réagiraient. J’ai rassemblé des morceaux de musiciens brésiliens et internationaux en réfléchissant à l’atmosphère, au récit et aux personnages. À quel moment et pour quelle raison Clara écouterait-elle ça ? Je voulais aussi qu’il soit évident que Clara comprenne de nombreux styles de musique, aussi bien de la musique classique que Queen, des morceaux brésiliens extrêmement populaires que des chansons pop « révolues ».
SB : J’étais très heureuse en voyant le film : j’étais très curieuse car il y a beaucoup de morceaux que je lançais en posant el disque sur la platine, en chantant un peu ou en me mettant à danser. Ça m’est apparu si puissant.

La connexion entre Clara et la musique est extrêmement sensuelle, jusque dans ses gestes.

SB : C’est une forme d’expression. Elle joue certains morceaux pour son petit-fils aussi. La musique permet de communiquer sans dialoguer, il n’est alors question que de sentiments par exemple quand la petite amie fait écouter un morceau qui parle de père et de mère.
KMF : Il y a un plan assez court où le neveu souffle sur un disque. Dans ANTOINE ET COLETTE de François Truffaut, Antoine Doinel travaille dans une usine Phillips qui fabrique des disques et, alors qu’il est fou d’amour pour Colette, il prend un disque avec précaution avant de souffler dessus. C’est exactement le même geste.
SB : Il faut que je revoie la scène où Wall-E met un disque sur une platine. C’est peut-être la même chose.

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