Interview : Soko (La danseuse)

On 27/09/2016 by Nicolas Gilson

Rencontrer Soko, c’est avant tout être happé par son énergie. Passionnée, elle se veut avant tout naturelle, vous claque la bise, vous tutoie et vous donne l’impression d’être rien moins qu’un ami d’enfance. Dans la grande valse promotionnelle, on sent bien que ce qui intéresse l’artiste c’est moins de vendre un produit que de découvrir ceux pour qui elle doit se replonger, encore et encore, dans la peau de Loïe Fuller, l’héroïne de LA DANSEUSE qu’elle incarne avec une énergie étourdissante. Car si elle fait la promotion avec grand plaisir, ce n’est pas sa partie préférée : « Je ne me sens pas créative, je sens juste que je suis là pour vendre du fromage. Et je suis vegan. J’ai juste envie d’être moi, de sortir de mes personnages et d’arrêter d’en parler. J’ai une telle envie de faire de la musique en ce moment que je veux me retrouver moi ». 

Comment avez-vous découvert le personnage de Loïe Fuller ? - Avant de découvrir le personnage de Loïe Fuller, j’ai découvert une réalisatrice, Stéphanie Di Giusto, que je connaissais dans la vie et avec qui j’avais une connexion artistique – on a les mêmes goûts et on est touchées par les mêmes choses. Elle avait envie de réaliser un premier film et elle m’a dit écrire le rôle de ma vie. Ça aurait pu être n’importe quoi, j’aurais de toute façon dit oui tellement j’adore la femme et l’artiste qu’elle est. Peu m’importait ce qu’elle allait faire, je savais que j’aurais envie d’en faire partie. J’avais envie d’être le témoin de Stéphanie qui se réalise réalisatrice.

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Elle m’a parlé de Loie et me nourrissait au compte gouttes de petites informations. Elle était très secrète durant l’écriture. Il lui a fallu faire un travail d’historienne durant six ans pour maîtriser son sujet. Je lui posais plein de questions, mais elle ne voulait pas trop m’en parler. Du coup j’ai patienté jusqu’à ce qu’elle vienne me trouver, cinq ans plus tard, avec son scénario, un dossier contenant des photos, des livres et des films, toutes les choses qu’elles avaient collectées et qu’elle voulait que je voie pour la création de ce personnage. Elle m’a aussi fait rencontrer Jody Sperling, la chorégraphe du film, qui avait passé 15 ans de sa vie à performer la danse de Loïe Fuller et qui était la plus à-même à m’enseigner tous ses secrets.

Vous avez été formée par Jody sperling.  - Jody a été d’une patience folle avec moi. Elle m’a soutenu. J’étais tellement nulle en danse. J’ai du apprendre les bases. Je n’avais aucune endurance, du coup j’ai du prendre des cours de sport auparavant. Je mourrais au bout d’un quart d’heure de footing, mais à la fin du tournage je courais à l’aise deux heures. Je suis devenue accro à l’adrénaline voire addict à ce sentiment de se dépenser, de faire bouger mon corps et de l’utiliser comme un outil qui aide à la création. J’ai découvert des muscles dont j’ignorais l’existence. Tout cela a fait partie de la découverte du personnage puisque j’ai vécu, finalement, le même parcours que Loie dans la découverte de sa danse.

Stéphanie Di Giusto évoque deux mois d’entrainement à raison de huit heures pas jours. - Oui, c’était sans relâche. Il y a des matins où je ne pouvais même pas marcher et où je ne pouvais même pas mettre ma petite culotte toute seule. C’était dur, mais ça valait la peine. C’était tellement gratifiant quand j’ai vu les premières images que Jody a filmées avec son téléphone. Comme la robe prenait tellement de place et demandait une salle de répétition gigantesque avec 10 mètres de hauteur de plafond pour que je puisse m’entraîner sur les podiums qui étaient à trois mètres, je n’avais aucune notion de comment (la soie) bougeait. En voyant ces premières images, je n’arrivais pas à croire que c’est moi qui bougeais comme ça. Comme la soie est un matériel vivant, elle bouge de manière fluide, souple et légère qui est vraiment magique.

Comment avez-vous appréhendé le personnage, au-delà de ce rapport physique. Loïe Fuller a un parcours qui l’entraîne du fin fond des USA à l’Opéra de Paris et se montre résolument moderne avec un désir d’indépendance. - Je viens aussi d’un petit village et j’ai toujours voulu être actrice. À 19 ans, je me suis dit que je ne pouvais pas attendre le désir des autres pour exister. J’avais trop soif de créativité et il fallait que j’arrive à être indépendante et à me nourrir moi-même des choses dont j’avais besoin. J’ai commencé à faire de la musique de manière très autodidacte, et c’est ça qui a un peu pris le pas. C’est pareil pour Loïe : elle est née en voulant être actrice et à 27 ans elle s’est découverte danseuse, par hasard.

La danseuse Soko

Qu’est-ce que cela vous a fait de vous découvrir danseuse ? - Ça fait très mal. C’était très dur émotionnellement. J’adore les challenges. Aller vers quelque chose que je ne sais pas faire, en ayant un temps imparti pour parvenir à au moins donner l’illusion que je maîtrise complètement ce que je fais et que je suis la meilleure, était un vrai défi. C’était fou, ca faisant mal. Ça faisait surtout mal à l’égo car il fallait que j’apprenne comme un bébé en tombant mille fois. J’ai appris à danser en me disant tous les jours que je n’y arriverais jamais, en me demandant pourquoi Stéphanie m’avait choisie. Tous les jours je me fouettais l’égo. Je rentrais chez moi en me disant : « j’ai essayé de faire de la danse aujourd’hui et je suis vraiment nul » . Et puis, au bout de deux mois d’entraînement, j’ai quand même réussi.

Est-ce que du coup vous continuez le sport ? - À fond. J’adore. Ça m’a vraiment fait découvrir quelque chose qui me manquait dans la vie. Je me suis rendue compte que le sport est un antidépresseur naturel et à quel point ça fait du bien. Je ne faisais que me shooter au café et méditer. J’avais les opposés en permanence : j’essayais d’être complètement ancrée dans mes pensées (voire) d’arrêter de penser en étant complètement surcaféinée. Le sport me défoule, donc je continue à courir. Je nage, je marche, je fais du vélo… ça me rend trop heureuse.

Vous présentiez deux films au Certain Regard lors de la 69 ème édition du Festival de Cannes, LA DANSEUSE mais aussi VOIR DU PAYS. Les tournage se sont faits dans quelle chronologie ? - VOIR DU PAYS en premier, et c’était très bien comme ça. Je savais que ça allait être un rôle difficile, mais je n’anticipais pas à quel point ça allait me troubler, me déstabiliser, ni à quel point j’allais entrer dedans. Je ne m’étais pas rendue compte de la violence du rôle ni à quel point le film était noir et j’allais être plongée dans un univers masculin, d’hommes durs. Du coup, faire LA DANSEUSE après, m’a permis de me décharger de ce treillis et de cet uniforme militaire. Quand j’ai fini VOIR DU PAYS, j’avais un jour off et le lendemain je commençais les entrainements de danse. J’ai du directement me dépoussiérer de ce personnage masculin et violent pour plonger dans un truc de féminité, de grâce, de naturel et de légèreté. Ça m’a vraiment sauvé.

Que signifiait cette double sélection pour vous ? - Avoir la chance d’être pris dans un festival comme celui de Cannes, c’est un tremplin pour un film et c’est une exposition en plus, à laquelle on n’aurait pas forcément accès. Donc, oui, c’est important de défendre les films en festival. C’était aussi important pour nous de rendre grâce à Loïe Fuller et de la mettre en lumière à Cannes. Et puis j’y était avec deux films, donc c’était aussi important pour moi en tant que personne. J’ai pris une année off pour faire ces films et les deux sont de qualité suffisante pour être sélectionnés à Cannes : je peux me dire que je ne me suis pas trompée. Maintenant je peux retournée à la musique.

La danseuse critique

Les deux films ont en commun un caractère très féministe. - Oui. Les deux films sont réalisés par des femmes et ont des femmes en rôles principaux. Evidemment, les femmes d’aujourd’hui qui sont suffisamment fortes pour arriver à faire un film ont forcément un côté « battantes » qui sous-entend un côté féministe car ça veut dire : « je suis une femme et j’ai le droit d’aller au bout de mes rêves ; ce n’est pas qu’un monde d’hommes et j’ai le droit d’exister dans ce milieu ». La première impulsion d’avoir l’idée de faire un film, c’est suivre ses rêves et revendiquer ne pas être une femme victime des rôles qu’on aurait défini pour elle. C’est décider de s’émanciper, de prendre sa liberté, d’exister et d’aller au bout de qui on a envie d’être, de créer avec qui j’ai envie de créer et de raconter mes histoires.

Moderne pour son époque, Loïe Fuller semble être une héroïne intemporelle. - On a voulu faire un film moderne. On ne voulait pas faire un film poussiéreux ni un film d’époque. On avait Benoît Debie comme chef opérateur et c’est juste un génie. Il n’avait fait que des films modernes, jamais de film d’époque, et c’était une volonté de la part de Stéphanie de filmer le film de la manière la plus moderne possible et d’en faire un film de jeune. Le film est le portrait très fidèle de ce qu’est être un artiste aujourd’hui, femme ou pas femme, mais passionné. C’est le portrait de la passion. C’est l’amour et la mort, la tragédie et la beauté. Mais la passion, ça veut dire aussi souffrir. Et c’est beau de faire le portrait d’une femme qui travaille, qui souffre, qui gravit des obstacles, qui se fait trahir et qui continue à être passionnée, à créer et à avoir envie d’exister au travers de son art.

Il ne fait nulle doute que vous êtes passionnée, dès lors est-ce que vous souffrez ? - On ne peut pas être passionné et ne pas souffrir. Comme tout le monde. Je suis hyper émotionnelle et je paye beaucoup d’attention à mes émotions que je mets en abyme au travers de ma musique. Je me sers beaucoup de ça comme point de départ de création, donc ça nourrit tout ce que je fais. Il y a toujours ce truc de vouloir aller bien, et en même temps quand je vais trop bien je ne suis pas inspirée. Est-ce que ça signifie que je vais être torturée toute ma vie ? Comment est-ce qu’on trouve une balance pour à la fois être torturée et aller bien ? C’est pas facile, mais c’est tellement gratifiant quand on arrive à sortir quelque chose de profond, de sincère et de vulnérable.

Qu’est-ce que le cinéma vous apporte par rapport à la musique ? - Une routine, une discipline, des horaires, un rythme un peu plus « normal » et des week-ends. Dans ma vie de musicienne, je ne sais jamais quel jour on est et je ne prends jamais de jour off. Je travaille de 3h de l’après-midi à 10h du matin et je vis comme un vampire qui ne sait plus sur quelle planète il habite. Le cinéma m’apporte un peu de rigueur et de stabilité.

interview-la-danseuse La danseuse - affiche

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