Interview : Sara Forestier (M)

On 12/11/2017 by Nicolas Gilson

Révélée dans L’ESQUIVE d’Abdellatif Kechiche, Sara Forestier irradie depuis les écrans français en offrant à de complexes personnages de femmes un naturel étourdissant. Avec M, elle passe pour la première fois derrière la caméra tout en tenant l’un des deux rôles principaux d’une romance « sensationnelle ». Elle donne vie à Lila, une bègue complexée qui se réfugie dans le silence, dont la vie bascule lorsqu’à la veille des sessions de bac elle tombe amoureuse de Mo qui lui cache son analphabétisme. Un premier film inégal, trop impulsif, mais pulsionnel. Rencontre.

M-photo-1-©Chifoumi-Productions

M est votre premier film en tant que réalisatrice mais aussi scénariste, qu’est-ce qui vous a motivé à passer de l’autre côté de la caméra ? - Il y a plusieurs raisons. Laquelle veux-tu que je te donne ? Si tu veux, j’avais envie de faire ce film depuis 15 ans. C’était une obsession. À 15 ans, j’ai eu une histoire avec un garçon et, quand on s’est séparées, j’ai appris par un de ses potes qu’ils ne savait pas lire. Il me l’avait caché pendant toute la relation. Ça m’a fait un choc. Il était beau, hyper impressionnant, sensuel et animal, et il avait honte. Je trouvais intéressant ce paradoxe de voir un mec aussi sûr de lui cacher un secret profond et avoir un complexe. Comme un espèce de vampire j’y ai vu une super idée de film.

Quelle serait l’essence de cette idée ? - Je suis partie de ça, en me disant que ce serait intéressant d’être avec le personnage, dans son secret. J’ai été touchée profondément. Le sujet m’a à ce point obsédée parce qu’il racontait quelque chose sur le fait de ne pas s’aimer soi-même et le rapport aux autres. Un être humain ne peut jamais se foutre totalement de ce que pensent les autres. Il y a toujours cette question de comment l’autre va te regarder. Au-delà, la raison la plus profonde, c’est l’amour : comment l’intimité d’une histoire d’amour est à la fois la plus grande énigme et les plus grands échecs autour de moi. Quand tu es amoureux, tu te sens plus vivant, tu peux a priori être plus toi-même qu’ailleurs et en même temps toutes les névroses ressortent. Tu as des peurs de l’abandon. Tu découvres des choses hyper fortes en toi que tu dois gérer. Ça engendre une sorte de paradoxe qui fait que plein d’histoires d’amour finissent en échec. (…) L’état amoureux cristallise les choses de manière incroyable. L’intimité est tellement violente.

L’histoire d’amour que vous mettez en scène est absolue. - C’est un premier amour, c’est une première fois, donc il y a de l’absolu. Mais est-ce qu’il y a de l’absolu dans l’amour ? Je ne sais pas si on ne cherche pas plus à ce découvrir soi dans le rapport intime à l’autre, mais ce que je remarque c’est que tous les êtres humains cherchent l’intimité avec les autres.

Lorsque les personnages se rencontrent, leur attraction l’un pour l’autre s’impose comme magnétique. - Il y a une évidence parce qu’ils se reconnaissent l’un l’autre à des endroits qui ne sont pas forcément nommables. On pourrait dire que comme elle est bègue elle tombe amoureuse de lui parce que c’est un tchatcheur, et que, lui, il veut protéger cette fille fragile, mais c’est autre chose qui les rapproche. Ils ont une douleur en commun, ils se reconnaissent dans un certain masochisme. Ce sont des personnages sacrificiels : ils préfèrent se faire mal à eux plutôt qu’aux autres. Il y a quelque chose d’assez noble dans ce geste, et c’est là qu’ils se reconnaissent au début du film. C’est ce qui explique aussi qu’ils n’ont pas peur l’un de l’autre. Et au fur et à mesure du film, on désacralise ce masochisme. On se rend compte que se faire du mal à soi n’est pas mieux que faire du mal aux autres.

Photos-M-6-©Chifoumi-Productions

Il y a dans leur rapport une forme d’animalité comme s’ils étaient l’un et l’autre un animal meurtri. Dans l’intimité, le cérébral s’efface au profit d’une forme d’alchimie des corps et des sentiments. - Quand on est dans un intimité vraie, on sait que les mots ne comptent pas. Ce n’est pas ce qu’on doit qui est important dans une histoire d’amour. On retient des gestes, des odeurs, une présence ou pas ; les silences et les sensations. (…) La société nous « désanimalise » tellement ; on a quitté notre part animale pour aller vers quelque chose de plus cérébral ce qui me semble paradoxal par rapport à ce qu’on est génétiquement. (…) On est dans un société qui considère comme une sorte de graal le regard sur soi et le regard de l’autre sur soi. L’estime de soi comme de la part des autres est importante, mais ce n’est pas plus important que vivre sa vie. C’est ta vie, faut la vivre sur le moment et faire ton putain de truc. Faut pas passer à côté.

Le film se ressent plus qu’il ne s’intellectualise. Est-ce que ces « sensations » ont guidé votre approche ? - Je voulais que ça passe par le ventre, qu’on vive le film et pas qu’on le regarde. Je voulais qu’on vive l’histoire d’amour avec eux, comme si je te prenais et te mettais près de leur ventre. Je voulais qu’on ressente leur émotion. C’était mon obsession. Je voulais qu’on passe par de la sensation pure. C’est finalement le seul intérêt de l’art.

Lila s’exprime à travers la poésie. Celle-ci s’inscrit à l’écran et ponctue le film dont la structuration est assez libre, notamment dans l’emploie de la musique. - C’est omniprésent. Ça découle d’un même parfum. C’est une logique interne : ça fait partie d’elle. Un poète, tu le vois dans sa manière de capter un détail ; c’est son regard sur le monde qui est beau. C’est un chemin intérieur. Quand on aime la poésie de quelqu’un, on aime son chemin intérieur. Chez Lila, la poésie se ressent aussi par sa pudeur et sa manière de comprendre Mo sans jamais l’exprimer. Au début, elle ne réagit pas du tout à sa violence, et c’est magnifique. Elle le comprend et elle a une forme de maturité de femme alors qu’elle est hyper jeune. Elle a une forme d’indulgence, presque maternelle, comme si c’était acquis. Sa sensibilité – ou sa poésie, pour moi c’est la même chose – se ressent autant sur son visage que dans ce qu’elle écrit. (…) Tout a une forme de logique, ça découle comme la vie. C’est ce que j’aime dans la vie, quand il n’y a pas de mystère : tout découle de manière logique et sans importance. Les choses se passent de manière anecdotiques.

Vous filmez la sexualité sans détour. Il y a une scène de première fois singulière : sans aucune pornographie, on est littéralement confrontés à l’acte. - J’ai filmé l’excitation de cette fille. C’est parce qu’on est dans une société de consommation qui traite l’image de la femme de manière erronée qu’on n’a jamais vu ça. Alors que c’est du quotidien. Quand tu es dans une démarche sincère, tu ne sacralises pas les choses, mais tu les regardes de manière anecdotique dans ce qu’elles ont de plus beau. Mais le plan d’après, où elle se cache le visage, est fort : c’est beau d’avoir honte de mouiller, qu’il l’empêche de se cacher et qu’il commence à lui faire l’amour quand elle montre son visage. J’ai revu le film hier, et j’avais oublié qu’elle se cache le visage, qu’elle n’assume pas qu’elle mouille. C’est ça l’aspect « sans importance » de la vie, là où c’est juste la vie : oui, une femme, même si c’est sa première fois, si elle désire vraiment le mec avec qui elle est, elle mouille.

C’est surprenant que vous ayez oublié ce plan. La sensation l’emporte donc aussi au montage car on a grammaticalement un jeu d’ouverture et de fermeture qui parait très réfléchi ? - J’ai aussi monté le film et l’idée avec les monteurs était de ne pas intellectualiser, d’aller à la sensation. Tu le fais de manière instinctive, c’est clair. C’est comme une évidence. Et après tu revois ton film et heureusement des trucs te sautent à la gueule.

Sara Forestier © Pauline Willot © FIFF 2017

Sara Forestier © Pauline Willot © FIFF 2017

Entrevue réalisée dans le cadre du 32ème FIFF de Namur

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>