Interview : Samuel Collardey

On 24/04/2016 by Nicolas Gilson

D’abord technicien, Samuel Collardey travaillera pour la télévision avant d’entamer des études d’image à la Fémis. Il réalise son rêve et devient chef opérateur avant de répondre à l’envie de filmer ses propres images. Il signe en 2005 DU SOLEIL EN HIVER qui sera présenté à la Quinzaine des Réalisateurs et remportera de nombreux prix avant qu’on ne lui propose d’en faire un long-métrage. Il réalise alors L’APPRENTI en 2008 qui remportera notamment le Prix de la Semaine Critique à la Mostra de Venise. Suivent COMME UN LION (2012) et TEMPETE (2015) qui, sélectionné à Venise dans la section Orizzonti, vaudra à son comédien principal, Dominique Leborne, le Prix d’interprétation. Présenté en Compétition au 30 ème FIFF de Namur, le long-métrage y décrochera les Bayard d’Or de Meilleur Film et de Meilleur Comédien. Rencontre avec celui pour qui la réalisation n’était pas une finalité.

TEMPETE met en scène Dominique Leborne et ses enfants dans leur propre rôle. Quelle a été la genèse de ce projet où s’entremêlent fiction et réalité ? - Catherine Paillet, la scénariste avec qui je travaille, est issue d’une famille de marins-pécheurs. Cela faisait longtemps qu’elle avait le désir qu’on fasse ensemble un film sur la pêche. En réfléchissant à notre prochain film, elle m’a dit qu’elle voulait me présenter quelqu’un dont l’histoire pouvait m’intéresser. Elle est amie avec Dominique Leborne depuis une dizaine d’années. A chaque fois qu’ils se croisaient, Dominique lui racontait sa vie – comme un copain peut donner des nouvelles – et Catherine a engrangé cette histoire. Nos films sont en lien avec la filiation, le rapport père-fils, et la transmission. Il y avait dans l’histoire de Dominique à la fois tous ces thèmes-là et la possibilité de raconter le monde de la pêche.

TEMPETE, Samuel Collardey

Vous fictionnalisez le réel en donnant aux personnes réelles la possibilité d’incarner leur propre personnage. Pourquoi cette démarche ? - J’aurais pu demander à Dominique si je pouvais adapter son histoire au cinéma et puis prendre Vincent Lindon pour interpréter le rôle mais en tant que réalisateur j’aime bien travailler cette matière documentaire – comme travailler avec des acteur non-professionnels – dans l’attente de l’imprévu. Ils n’ont pas de technique de jeu donc c’est beaucoup plus difficile de les diriger. Quand on veut quelque chose de précis – et dans le film il y avait des dialogues très précis – c’est beaucoup plus laborieux. Vincent Lindon a de la technique et au bout de la deuxième prise on en a déjà une de bonne, après on affine. Avec Dominique, on faisait 25 prises pour commencer à avoir quelque chose de juste mais, à côté de ça, je pouvais aussi le filmer dans des moments d’improvisation, de captation documentaire, où on arrive à avoir une véracité, une justesse, un effet de réel très fort qu’on ne peut pas avoir avec un acteur professionnel. L’acteur professionnel est là pour renvoyer au metteur en scène son désir. Comme metteur en scène, ça m’excite un peu de me dire que ça ne va pas se passer comme prévu.

A-t-il été compliqué de convaincre Dominique Leborne et ses enfants, Matteo et Mailys, de participer au projet ? - Cela n’a pas été compliqué pour Dom car c’est quelqu’un de curieux et l’aventure lui plaisait. J’arrivais par l’intermédiaire d’une de ses très bonnes copines, la confiance s’est installée très rapidement. C’était plus compliqué avec Mailys. Je lui ai dit que le film allait se faire avec elle ou ne se ferait pas du tout. Je ne voulais pas embaucher une comédienne pour jouer son rôle. Si elle refusait de jouer, ça voulait dire qu’elle refusait le film ; qu’elle n’assumait pas que quelqu’un s’approprie son histoire. Du coup, soit elle faisait le film, soit on en le faisait pas. Il ne s’agissait pas de lui mettre la pression, c’était au tout début du processus : il n’y avait aucune problème si ça ne se faisait pas. Elle a pris un temps de réflexion et au bout de trois semaines elle m’a appelé pour me dire qu’elle était d’accord. Elle ne m’a jamais pourquoi, mais je pense que c’était une façon de renouer avec son père, d’avoir la possibilité de passer du temps avec lui sans qu’elle ne fasse le premier pas.

En les faisant personnages de leur propre vie, vous leur donnez un en sens la possibilité d’en devenir consciemment les acteurs. - Ils ont la chance de pouvoir rejouer ce qu’ils ont vécus. C’est comme RETOUR VERS LE FUTUR. Ils peuvent changer le cour des choses…

Si on part d’une scénarisation d’un récit « véridique », on dépasse un en sens toute notion de « représentation ». - On modifie sans cesse le curseur de la maîtrise sur le réel. Parfois je laisse les acteurs complètement libres et je me retrouve à faire de la captation documentaire, et parfois je mets les choses en scène de manière très très précise. Ce curseur bouge tout le temps, à chaque scène, pour qu’au montage on puisse faire un savant mélange et qu’on ne voie pas, qu’on ne sente pas les coutures ; pour que l’on soit touchés par un récit, une dramaturgie, qui nécessite cette maîtrise tout en ayant l’impression de voir quelque chose de réel et de non-maîtrisé. En même temps, on est dans la représentation. Il y a notamment une scène que Dominique et Mailys n’avaient pas vécue : c’est moi qui provoque leurs retrouvailles et la discussion qui est en fait presque le noeud de leurs problèmes. C’est le cinéaste qui leur demande de parler de ça. C’est une situation très bizarre : ils sont dans un quelque chose de très intime, de très privé, où ils vont parler de quelque chose d’essentiel dans leur relation tout en sachant qu’ils sont filmés et que cette image va être projetée – ils sont donc aussi en représentation.

Tempete - Dominique Mailys Leborne

Vous avez néanmoins fait appel à quelques acteurs professionnels. - En fait, il n’y a que trois acteurs professionnels dans le film : le banquier – parce que les banques n’ont pas voulu jouer le jeu – le patron du bateau – pour le coup il n’était pas très bon acteur et avait quelque chose de trop gentil – et l’ex-femme de Dominique – elle n’était pas contre le film, mais elle ne voulait pas apparaître. Sinon tout le monde joue son propre rôle.

L’écriture évolue-t-elle dès lors en fonction des interactions, à l’instar des séquences très intimes avec la gynécologue ? - Pour les scènes avec la gynécologue, les dialogues ne sont pas écrits. Je ne peux que lui faire confiance. Elle a le dossier de Mailys, elle a vu ce qui s’est passé. Après, elle fait son job. Ce serait contre-productif de lui mettre les mots dans la bouche.

Qu’est-ce qui guide la position de votre caméra, qui peut quelque fois être très proche des personnages tout en gardant une distance très juste. Est-ce une question de sensation ou y a-t-il un découpage assez précis ? - C’est instinctif. Il n’y a pas de découpage. Autant quand je travaille comme chef opérateur ou comme réalisateur de commande, je découpe beaucoup et je prépare beaucoup, autant là j’essaie de ne pas trop prévoir pour vivre l’instant présent du plateau.

Vous évoquez les films de commande, en quoi un plateau comme celui de la série LE BUREAU DES LEGENDES nourrit votre cinéma ? - Quand je fais LE BUREAU DES LEGENDES, je me retrouve avec une grosse équipe, deux caméras et des acteurs professionnels à tourner en studio. C’est à des années lumière de ce que je fais, c’est une autre manière de travailler et c’est pour ça que ça m’intéresse. Je ne sais pas exactement comment ça me nourrit. Peut-être que ça me donne une assurance. Ça me permet de faire quelque chose que je ne fais pas dans mon propre cinéma, ce qui m’intéresse en tant que metteur en scène. C’est une aventure que j’aime bien.

Est-ce qu’un projet comme TEMPETE est difficile à mettre en place en termes de production ? - Ce n’est pas très compliqué parce que le film ne coûte pas cher. Finalement, on monte les financements assez facilement. Le film coûte 1,5 million, c’est un petit budget. Comme je m’entoure d’une toute petite équipe technique, on a une masse salariale faible ce qui permet de faire un film pas cher. Et même si c’est un petit budget, je n’ai jamais été bridé : mon producteur m’a encouragé à tourner en 35 mm, on a fait des plans d’hélicoptère et on est allé en Irlande… J’ai une petite équipe sans que ce soit une contrainte économique : quand on a la prétention de filmer l’intimité et de s’intégrer dans le quotidien d’une famille, on ne va pas venir avec la grosse artillerie.

tempete-samuel-collardey

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