Interview : Sadek

On 13/12/2016 by Nicolas Gilson

Originaire de Seine-Saint-Denis, Sadek est un jeune rappeur qui a fait ses armes dans des battles et freestyles parisiens avant d’être repéré par un producteur. Enchainant depuis les albums et les clips, il sera impliqué sur TOUR DE FRANCE par l’intermédiaire de Clément Demoulin (aka Animalsons) qui, en charge de la musique du film, lui demande d’y apporter une touche. Il rencontrera le réalisateur, Rachid Djaïdani, qui lui proposera de faire un essai. Il décroche alors le rôle de Far’Hoork, un rappeur de 20 ans qui, suite à un règlement de compte, est obligé de quitter Paris et à faire le tour des ports de France en compagnie du père de son producteur. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a décidé à dire oui au rôle de Far’Hook ? - Le fait que ce soit un film social qui parle de rencontres de la vie de tous les jours. J’ai été séduit par le fait que le personnage d eSerge, joué par Gérard Depardieu, soit un prolétaire qui subit le système, tout comme Far’Hook, mais d’une manière différente. Ça leur donne deux perspectives différentes de la société. Je me retrouve assez peu dans le personnage en fait si ce n’est qu’on fait tous les deux de la musique. On a des parcours différents, mais je reconnais tout ce qui se passe dans la société actuelle : un clivage qui n’est pas voulu par ceux qui le subissent. C’est beaucoup de bêtise, et ça prouve que rester enfermé dans un espace restreint comme un camion permet de se rencontrer à travers le rap. J’ai aimé que le film ne soit pas larmoyant. Ce n’est pas un conte de fées moderne où à la fin tout le monde se prend dans les bras. Ils retournent à leur vie avec une expérience nourrie par le rite initiatique qu’ils ont partagé.

TOUR DE FRANCE met en exergue la notion de transmission, à travers deux générations et autant d’origines qui sont confrontées à leurs aprioris. - La transmission agit dans les deux sens. Far’Hook peut avoir des réflexions stupides sur Vernet, mais dire tout de même des choses pertinentes qu le personnage de Serge remarque. Lui-aussi apprend des choses de Far’Hook. Le film montre que peut apprendre de toute part, de tout le monde et à n’importe quel moment de sa vie. C’est une valeur dans laquelle je me reconnais.

Tour de France_3

Comment avez-vous envisagé votre travail sur la musique du film ? - Rachid m’a laissé une liberté de choix sur les textes, mais il m’avait fait comprendre clairement qu’il voulait revisiter La Marseillaise en rap. Je pense qu’il faut cesser de se mentir et de ne pas accepter que le rap soit la musique la plus écoutée des Français et qui se vend le plus en France. C’est la musique de la jeunesse, et si on exclut ça, on exclut toute une part de la population. Je pense qu’on a tout à fait le droit de revisiter La Marseillaise en hip-hop, en reggae ou en rock, sans être pour le sacrilège. Je défends la possibilité de « recréer » de laisser la possibilité à tout le monde de s’exprimer.

Cette idée de recréation se retrouve développée dans le film à travers le concept de réappropriation. - On a un vrai problème d’identité en France. J’ai par exemple beaucoup de mal à me considérer comme Français et pourtant j’habite en France depuis ma naissance, je parle français, j’ai été à l’école française et je vis selon les lois française, mais quand la première question qu’on me pose est de savoir de quelle origine je suis. À force, on ne peut pas nous en vouloir de ne pas nous sentir français. Et encore, je peux me sentir un minimum Français parce que j’ai la chance de voir d’autres choses. Mais les gens de mon quartier ne se considèrent pas du tout comme Français. Les Français issus de l’immigration n’ont pas une rapport à l’identité comme aux Etats-Unis où on est noir-américain ou latino-américain. La notion d’Afro-Européen est très difficile à inclure pour nous parce qu’on est vraiment rejetés. Il faut cesser de se mentir : il faut dire les choses et il faut que ça pète, c’est comme un bouton de pus qu’il faut péter pour que le visage redevienne joli.

Comment est-il dès lors possible prendre sa place ? - Il faut la prendre par l’art et ne pas avoir peur de croire en ses convictions et de se battre pour. Les acquis vont avec le mérite. C’est bien beau d’exiger des choses, mais il faut avoir les actes qui vont avec. On y arrive petit à petit, dans les actes. C’est en se battant, en allant au front tous les jours qu’on obtient des acquis sociaux.

Le tournage du film vous a-t-il conduit à faire un vrai « tour de France » ? - Oui, c’est un road-movie. On a commencé à Dieppe, puis Caen et toutes les villes portuaires. On est passé par Bordeaux pour redescendre vers Marseille.

La nourriture est très présente dans le film et constitue à la fois un élément de tradition et de transmission. - La nourriture, c’est ce qu’il y a de plus humain. Si on laisse de côté la politique, on n’a que trois besoins : dormir, boire et manger. Boire et manger, ça rapproche les êtres humains. Et dans les quartiers populaires on aime bien beaucoup manger. J’aime bien la bonne bouffe, avec un ami on va de temps en temps dans les grands restos parisiens et on fait ce qu’on appelle « la tournée des grands ducs ». On aime bien la bonne bouffe. Après je ne mange pas de cochon, mais j’aime bien taper tout ce qui est fromage, bonnes viandes, pommes rissolées ou purée maison. (…) Le vin n’est pas un alcool que j’apprécie. Si je bois, et c’est de plus en plus rare, je préfère directement de la vodka, du whisky ou du champagne. Je suis assez night-club. (…) J’aime bien resté concentré. J’ai peur d’être pris dans une forme d’addiction, et ça je ne le supporterais pas. J’aime bien avoir tout ce que je fais sous contrôle. Même mon addiction au chocolat je l’ai perdue. Quand on est dépendant à quelque chose, c’est qu’on n’y prend plus de plaisir.

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Dans quoi est-ce que vous prenez du plaisir ? - Vraiment dans la musique. Je ne vends pas énormément de disques en France, je m’épanouis à travers ça. Je prends énormément de plaisir à la faire. Elle m’a apporté beaucoup de choses dans la vie. J’aime bien me retrouver en studio avec mon ami « le gitan », partir de rien, construire une « instru »… C’est le plaisir de l’instant et je ne me vois pas arrêter ça. La musique, je l’envisage comme quelque chose pour relâcher sa frénésie et se détendre. J’essaie avec « l’art » de faire en sorte que les gens s’évadent. Je n’essaie pas de faire du rap politique. Je crois que chaque disciple à sa fonction : la politique c’est pour gérer, la philosophie pour penser et l’art pour s’évader. On peut m’écouter dans les prisons, donc j’espère que je les aide vraiment à s’évader.

Comment êtes-vous arrivé vers la musique ? - Très petit j’ai eu un accident de voiture qui m’a immobilisé pendant un an. J’habitais au cinquième sans ascenseur et je ne pouvais pas sortir. J’ai commencé à écrire. Le film 8 MILES m’a beaucoup inspiré. J’ai directement apprécier le rap parce qu’on peut le faire tout seul dans sa chambre. On n’a pas besoin d’écrire, il suffit de trouver un rythme. Tout le monde peut en faire. C’est quelque chose qui s’apprend sur le tas. Ce n’est pas une question d’origine sociale. Il y a même un côté très fictif, très « spectacle » dans le rap qui le relie au cinéma : il y a du rap fantastique. En même temps, c’est la musique qui synthétise le plus de musiques.

Êtes-vous spectateur de cinéma ? - Oui. Je suis très cinéphile, mais j’adore les films comme CASINO, LEGEND. Je ne suis pas très cinéma d’auteur. Un film avec un pianiste aveugle dans un kibboutz ne m’intéresse absolument pas. J’aime les grands Martin Scorsese, les grands films d’actions, d’Histoire, les biopics. Je n’ai aucun problème avec les blockbusters. J’aime aller au cinéma et voir quelque chose qui n’existe pas dans la vraie vie, comme par exemple LE SEIGNEUR DES ANNEAUX. J’aime beaucoup le fantastique comme STAR WARS. Je trouve ça extraordinaire de voir comment on peut mentir durant une heure et demi au spectateur, et créer un tout nouvel univers. Jamais avant d’entrer dans une salle de cinéma on n’avait ces références-là. Et ça nous habite.

Aviez-vous quelque appréhension quant à rencontrer Depardieu ? - Si j’aime les blockbusters, ça va forcément être ASTERIX ET OBELIX en France. Et j’ai vraiment l’impression d’avoir rencontré Obelix. C’est encore plus beau car c’est quelqu’un de très bienveillant et de très vrai. Par mon éducation j’ai beaucoup de mal à aller vers les gens et, si je ne peux pas dire qu’il est venu vers moi, il ne m’a en tout cas pas fuit et on a passé de très bons moments ensemble. Ça a été une belle expérience.

Avez-vous envie de continuer à travailler comme acteur ? - J’ai déjà fait un autre film avec Erick Zonca – avec Vincent Cassel et Romain Duris. J’ai la volonté de continuer car c’est quelque chose qui me plait. J’ai beaucoup de chance et j’essaie d’être à la hauteur de ce qu’on me propose.

Sadek - FIFF 2016 © MaraDeSario

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