Interview : Sabrina B. Karine

On 15/03/2016 by Nicolas Gilson

Réalisé par Anne Fontaine, LES INNOCENTES prend vie sous les plumes – ou les claviers – de Sabrina B. Karine et d’Alice Vial. L’aventure commence en 2009 et se tisse à partir d’une rencontre autour d’une passion commune pour l’écriture scénaristique. Les deux jeunes femmes sont alors encore novices et ce scénario deviendra leur manuel. Rencontre avec Sabrina B. Karine qui revendique – et défend – le statut fort déprécié en France de scénariste.

Sabrina B Karine - Alice Vial

Vous signez avec Alice Vial le scénario du film LES INNOCENTES, quelle a été la genèse de ce projet ? - En 2009, nous étions, Alice (Vial) et moi, finalistes du Prix Sopadin – dédié au scénario. C’est là qu’on s’est rencontrées. Philippe Maynial, le petit neveu de Madeleine Pauliac, en est le Président. On avait, Alice et moi, écrit des scénarios avec des personnages féminins très forts – le mien parlait des femmes en France pendant la guerre – et, du coup, il nous a demandé si on serait intéressées par écrire l’histoire de sa grand-tante. Elle était héroïne de la Résistance, médecin pour la Croix Rouge, partie à Varsovie pour y reconstruire l’hôpital et rapatrier les soldats français qui étaient éparpillés partout en Europe. Pendant cette mission, elle aurait rencontré des Soeurs qui auraient été violées et qui seraient tombées enceintes.

Quelles autres éléments avez-vous eu en main ? - C’était le point de départ. On n’a rien eu de plus. Philippe nous a dit que Madeleine Pauliac avait écrit un journal mais il a préféré ne pas nous le donner, peut-être pour ne pas nous influencer. On a alors vérifié l’existence des faits, pas forcément ceux-là précisément, mais de manière générale. Et on a découvert pas mal de témoignages sur le viols de Soeurs durant la guerre. On s’est senties légitimes à raconter cette histoire. A partir de là, on est parties sur quatre années d’écriture, à se poser des tonnes de questions, notamment sur le personnage de Madeleine Pauliac. Bizarrement, on pourrait croire qu’on personnage qui a existé est plus facile à raconter mais, en fait, c’est tout l’inverse. Il y a un processus qui consiste à se détacher du personnage ; d’oser l’abimer quelque part, la remodeler. Ce qui a pris pas mal de temps. Après, le scénario a été sélectionné au Festival des Scénaristes de Valences en 2011 – le seul festival dédié au scénario en France. On avait pour marraine Isabelle Grellat, qui est la productrice de chez Mandarin. C’est comme ça qu’elle a découvert le projet.

Vous avez alors trouvé un producteur ? - Elle ne nous a pas suivi tout de suite, elle a regardé le projet évoluer. On a été sélectionnées dans des résidences d’écriture comme LeGroupe Ouest et le Torino Film Lab. (…) On a travaillé à peu près trois ans sans producteur. En mai 2013, Anne Fontaine est entrée sur le projet. Les frères Altmayer sont allés la voir à Cannes en lui présentant un traitement je crois. Et quand elle s’est vraiment engagée dessus, en septembre ou en octobre 2013, on était sur une « V2 dialoguée » (ndlr deuxième version dialoguée du scénario complet), bien avancée et bien validée, et on a fait une « V3 » ensemble avec Anne. Après, elle a fait une dernière version avec Pascal Bonitzer.

Comment avez-vous réagi à la découverte du film ? - La première fois que j’ai vu le film, j’y suis allée avec la boule au ventre. C’était une version qui n’était pas terminée. Ça a été un sentiment de soulagement. En tant que scénariste, on a toujours peur de voir quelque chose de complètement différent. Toute l’âme du projet, tout ce sur quoi on avait travaillé pendant 4 ans était toujours là. (…) Il y a eu un travail d’élagage et de simplification qui a fait ressortir les personnages. On avait commencé à parler du personnage interprété par Vincent Macaigne avec Anne, mais ils en ont vraiment fait ce qu’il est aujourd’hui dans le film. Il y a aussi un beau travail qui a été fait sur les dialogues, même s’il en reste quand même de nous : Pascal a apporté une forme de maturité aux dialogues, surtout en ce qui concerne la religion. On devait avoir 26-27 ans et son expérience a apporté beaucoup de finesse.

Vous avez donc vu LES INNOCENTES plusieurs fois ? - J’ai vu le film quatre fois. La première fois, c’était d’abord un soulagement : voir que tout était là. J’ai trouvé Vincent Macaigne incroyable. Je me souviens qu’à l’écrit je n’aimais pas le personnage du médecin, j’étais contre même Du coup ça m’a soulagée. Au deuxième visionnage, je n’ai pas aimé le film. Je ne sais pas pourquoi, c’est comme si je m’étais focalisée sur tout ce qui n’allait pas. À la troisième fois, je l’ai adoré. Je ne sais pas combien de temps est nécessaire à un scénariste pour regarder un film comme s’il n’y avait pas participé. Et je ne sais pas si c’est en fait possible. Là, j’en suis contente et voir le retour des gens, comment ils ne voient pas les petits défauts que moi je peux voir.

Les-Innocentes-Agata Kulesza

Les défauts que vous voyez sont plutôt d’ordre narratif ou tiennent plus de la réalisation. - Un petit peu les deux. En fait, il faut faire le deuil du film qu’on avait fantasmé, tout simplement. Ce qui en veut pas dire que le film est moins bien ou qu’il aurait été mieux. Il est juste différent, parce que nos sensibilités sont différentes. Au départ, pendant très longtemps, le personnage de Lou de Laâge était une femme qui avait presque la quarantaine et qui, du coup, avait consacré sa vie à la médecine. Elle était plus cynique aussi – un peu plus comme le personnage de Vincent Macaigne. Au final, aujourd’hui, j’en suis super contente.

Quel est votre rapport à la musique qui, dans LES INNOCENTES, souligne une ponctuation narrative ? - C’est un peu particulier. Quand on a vu le premier montage, non terminé, il y avait beaucoup plus de musique, notamment dès le début. Une des raisons pour laquelle au deuxième visionnage, j’ai été surprise, c’est qu’Anne avait tout enlevé. Il n’y avait plus de musique sur le début du film et je me souviens que ça m’avait emporté. Du coup ça m’a vachement perturbé, je ne comprenais pas pourquoi elle l’avait enlevée. Après, ça fait partie de sa mise en scène et ça fait sens.

Est-ce que la musique est un élément présent dans votre écriture ? - Ça dépend. Je n’ai pas vraiment l’oreille musicale à la base, mais quand j’écris il m’arrive d’écouter des musiques de films qui correspondent à une ambiance. Du coup je peux écouter des musiques en boucle pour me mettre dans l’ambiance du film que j’ai envie d’écrire. Et des fois, as du tout. Ça dépend du film qu’on écrit aussi. Il y a des films bavards, des films qui se prêtent à ne pas avoir de musique et d’autres à avoir une magnifique composition avec un thème et un orchestre. Mais une musique qui donne le ton, ça peut aider à l’écriture, notamment pour le rythme.

Dans le cas du film LES INNOCENTES, 7 années séparent le début de travail d’écriture de la sortie en salles. Une période qui se construit étape par étape ou dont vous aviez une vision plutôt globale ? - Je pense que ça se construit étape par étape, mais c’est très étrange parce que c’était vraiment notre premier scénario. Ni Alice ni moi n’avons fait une école de scénario, donc c’est un peu le scénario sur lequel on a tout appris. L’écriture a duré entre 4 et 5 ans, mais ce n’était pas 5 années de doutes. On avait un scénario très complexe, avec beaucoup de couches et de personnages. C’était un peu notre école. La FEMIS en filière scénario dure 4 ans, et, à travers les différentes résidences auxquelles on a participé, c’est un peu la durée de notre apprentissage. Et puis, on n’a pas passé 4 ans à temps plein, on travaillait beaucoup autour des résidences, mais entre les résidences, c’était autant de temps de pause permettant de faire mûrir le projet et de prendre du recul. On n’a jamais eu l’impression que ça prenait du temps ou que c’était compliqué. En plus, on a trouvé une productrice assez rapidement. Et Mandarin Cinéma ce sont quand même des gens qui font leurs films, donc on savait que le projet allait se concrétiser. C’était la petite carotte qui nous a aidé à avancer. Après, une fois que Anne a récupéré le projet, comme on a toujours plusieurs projets en parallèle, on l’a laissé partir et on a travaillé sur d’autres projets.

La sortie du film est-elle vécue comme un accomplissement ? - Elle prend place plus de deux ans après qu’on a arrêté (l’écriture). C’est magnifique mais en même temps on est passées à autre chose. C’est un peu la cerise sur le gâteau, surtout quand ça marche, mais on en vit pas autour du projet. Entre temps j’ai travaillé sur le série 10 POUR CENT, on a signé un long dans une autre boîte de production avec Léo karmann et il y a quelques projets en cours, donc quelque part « c’est passé ». (…) On est très contentes du résultat, après il y a toujours des petites choses qu’on aurait faites autrement, mais au final c’est juste une question de goût. Il se trouve que les gens apprécient le film alors on est contentes.

Sabrina B. Karine - résidence

Qu’est-ce qui vous a conduit à être scénariste ? - J’ai toujours voulu faire des films, mais sans avoir dans quelle mesure au départ. Comme je pensais qu’il fallait que je réalise, je me suis rendue compte que je m’autocensurais dans l’écriture à la hauteur de ce que j’étais capable de réaliser. Le jour où j’ai décidé que je ne volais pas réaliser, il s’est passé un sorte de déclic où je me suis dis que je pouvais tout écrire. Il suffit de bien travailler le scénario pour ensuite le donner au réalisateur qui aura les épaule pour le porter. Ça m’a libérée. Mais c’est très dur en France parce qu’on est dans une politique de l’auteur-réalisateur où un réalisateur ne va être considéré comme bon que si il écrit.

Le statut de scénariste s’en trouve donc affecté. - En tant que scénariste, c’est assez effrayant parce qu’on se dit que dès lors qu’un projet est donné à un réalisateur, il va falloir qu’il le réécrive pour avoir l’impression de mériter son statut de réalisateur. Ce qui ne se passe pas aux Etats-Unis où on les respectent en temps que réalisateurs purs et durs. Il y a un gros travail à faire en France et j’ai l’impression que la jeune génération est plus ouverte à une collaboration scénariste/réalisateur dans le respect du travail de chacun. Enfin, j’espère. J’en ai l’impression.

Vous vous positionnez pour une reconnaissance des scénaristes, mais quelles sont vos armes ? - C’est un travail au quotidien. Par exemple la négociation des contrats, ce que l’on va mettre dedans – comme faire ressortir le nom au générique ou sur l’affiche. La Guilde des Scénaristes, le syndicat dédié aux scénaristes, existe depuis quelques années et se bat vachement pour ça. Mais en cinéma, c’est dur. En télévision, on commence à s’intéresser aux scénaristes. Mais en cinéma, ça va être compliqué un moment encore. Il faut trouver les bonnes personnes et travailler, montrer ce que l’on peut faire. Quand on dit qu’on est pas reconnus, ça passe pour un problème d’égo, mais quand les autres le disent, ça passe un peu mieux. Je ne pense pas qu’on puisse faire une révolution, il faut juste être patient et attendre que les choses se fassent.

Vous travaillez ou devez travailler sur plusieurs projets en même temps. S’agit-il d’une position paradoxale, voire handicapante, ou est-ce plutôt appréciable ? - Je sais que j’en ai besoin au-delà de l’aspect financier – pour un long-métrage sur lequel on passe trois ans, on est souvent moins payé qu’un épisode de série télé sur lequel on passe deux mois. Si on veut faire du cinéma, soit on vient d’une famille riche, soit on doit cumuler plein de projets – voire cumuler des projets de télé et de cinéma. Je sais que j’ai besoin de travailler sur plusieurs projets car ça me permet de voir plus clair. Je peux mettre un projet de côté et travailler sur d’autres projets ; je peux alterner les projets. J’ai toujours quatre ou cinq projets en développements, mais certains dorment un peu ou sont à des stades différents. Après, ce sont des méthodes de travail. Je mets à peu près 2-3ans à écrire un projet mais j’en écrit trois (parallèlement).

Si vous vous êtes, en un sens, improvisée scénariste avec LES INNOCENTES, comment se retrouve-t-on scénariste de DIX POUR CENT ? - Ça n’a rien à voir avec LES INNOCENTES, mais c’est marrant parce que ça a aussi commencé au Festival des Scénaristes de Valences. J’y ai rencontré Benjamin Dupas, qui travaille beaucoup sur des séries en France. Il a monté le SAS, un collectif de scénaristes qui se retrouvent tous les 15 jours et il m’a proposé de le rejoindre. De là, sont nées plein de rencontres avec plein de scénaristes principalement de télévision. Les membres du SAS lisent leurs textes pour avoir des retours, parlent beaucoup du métier,… Parmi eux, il y avait Quoc Dang Tran, un scénariste qui était directeur de collection sur FAIS PAS CI FAIS PAS CA. Il m’a proposé de faire un épisode et ça a commencé de cette manière. Fanny Herrero, qui est aussi la directrice de collection de 10 POUR CENT, fait également partie du SAS, comme ça s’est bien passé sur FAIS PAS SI… elle m’a proposé 10 POUR CENT.

Vous avez monté votre propre collectif avec Alice Vial, « Les indélébiles ». - Le principe des collectifs est vraiment de mettre ne place une entre-aide. Avec « Les indélébiles », on se retrouve tous les 15 jours pour une lecture de texte, on se fait des retours et on s’aide à avancer. On connait les projets les uns des autres et on s’aide aussi à trouver du boulot. Ce n’est pas du copinage. Ce sont des gens qu’on connait par coeur, dans leur sensibilité, et c’en devient facile de travailler ensemble. Après, on se retrouve encore entre groupes ; on se conseille. Depuis quelques années, il y a une vraie émulation des groupes de scénaristes. On n’était que 4 ou 5 pendant quelques années, et là, depuis 2-3 ans, ça explose de partout. On se rend compte qu’on en a besoin. C’est un métier qui est très solitaire et on a besoin de s’entraider ; de travailler ensemble.

Ces collectifs jouent-ils également un rôle d’agent dans la négociation des contrats ? - Non, on a des agents. Les collectifs permettent un échange de conseils, d’expériences avec les producteurs et les acteurs. On se raconte un peu notre quotidien. On grandit ensemble.

Comment rencontre-t-on, comment trouve-t-on un agent ? - Au tout tout début, quand j’écrivais à des agents, jamais personne ne me répondait. En fait, j’ai rencontré mon agent, Fanny Mary, alors qu’elle n’était pas encore agent. On est d’abord devenues amies et quand elle est devenue agent je l’ai rejointe. Au début, c’est très dur de trouver un agent. (…) Aujourd’hui, « Les indélébiles » comptent 14 membres. On était 7 ou 8 au début. On fait des rencontres, on intègre des gens. Et quand ces auteurs n’ont pas d’agent, on les recommande. Ça marche comme ça aussi. Du coup, on est plusieurs à être chez le même agent.

Sabrina B Karine

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