Interview : Robert Guédidian (La Villa)

On 27/11/2017 by Nicolas Gilson

Invité pour la première fois en Compétition à Venise lors de la 74 ème Mostra, Robert Guédiguian y présentait LA VILLA, un très touchant « film bilan » au fil duquel il nous confronte à la réunion d’une fratrie et questionne la notion d’humanité et le devenir du monde. Retrouvant sa troupe – composée d’Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan – le réalisateur la projette une nouvelle fois dans une calanque près de Marseille et travaille le sentiment de nostalgie. A l’arrivée de l’hiver, trois principaux personnages font face à une père vieillissant et interrogent les valeurs qu’ils leur a transmises. C’est le temps pour Robert Guédiguian de se poser et d’observer le monde dont il est issu comme ses propres combats et son engagement. Une réflexion qui, comme ses personnages, est mise en perspective par la confrontation à une plus jeune génération, mais aussi à l’arrivée par la mer de ceux que l’on nomme les migrants. Rencontre.

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Quelle a été la genèse de LA VILLA ? - Je connais cette calanque depuis longtemps – j’y vais depuis que je suis tout petit – et en la voyant l’hiver, tout me semblait triste et beau. Il s’en dégage une certaine mélancolie. Je trouvais intéressant de faire un film dans ce théâtre-là avec pour contrainte un espace unique – qui demeure néanmoins vaste avec l’ouverture sur la mer et la colline. Après, comme pour tous mes films, le scénario s’est chargé de tout ce qui m’est passé par la tête à ce moment-là.

Notamment la réalité des migrants. - Je ne pouvais pas aujourd’hui faire un film qui ne traite pas, d’une manière ou d’une autres, des réfugiés. Car les réfugiés aujourd’hui en Méditerranée mettent l’humanité en question. À la fin de la guerre, on disait qu’on ne pouvait pas écrire un poème qui ne préoccupe pas de « ce qui vient de se passer » – les camps de concentration et l’extermination. Je crois qu’aujourd’hui on ne peut pas écrire un poème qui ne prennent pas les réfugiés en compte. Il y a l’arrivée, dans ce petit monde, du monde entier. On ne sait pas exactement d’où viennent ces enfants, c’est une histoire universelle.

C’est aussi la fin d’un monde et donc la possibilité d’un nouveau. - C’est la métaphore du film. Cette calanque est en train de mourir avec toutes les valeurs qu’elle représente comme la solidarité qui a pu exister dans le monde occidental, chez les ouvriers et chez les pauvres gens. Je ne sais pas si ça disparaît, mais ce n’est plus dans l’air du temps. C’est triste à dire, mais c’est considéré comme désuet. Les personnages s’en aperçoivent et sont en plein désarroi, et les enfants qui arrivent vont les remettre en marche. Ils vont leur permettre d’être à nouveau justes dans ce monde injuste.

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Il y a également une confrontation de générations : les idéaux des uns font face au pragmatisme des autres. - Il y a trois générations dans le film : les anciens-anciens qui ont tenté de bâtir un monde nouveau sur une base solidaire, la génération d’après qui est dans son dernier quart de vie et se pose la question de savoir ce qu’ils ont transmis, reproduis ou gardé – et s’ils s’ont responsables de l’état de lequel est le monde aujourd’hui – et puis, il y a les plus jeunes qui ne se posent pas encore la question et sont dans une logique « d’aujourd’hui », d’affaire ; une logique individuelle.

Ce contraste générationnel se traduit par une impossibilité de dialogue dès lors qu’ils n’ont pas le même vocabulaire. - Le père dit en effet à son fils qu’il parle comme un patron. Le discours a changé : les gens ne le mesure pas, mais les mots ont peu à peu changé de sens. C’est grave. Sans s’en apercevoir, tout le monde est devenu un peu capitaliste. Dans les gens qui réussissent aujourd’hui, il y a beaucoup de petits capitalistes. Il n’y a plus de salariés, tout le monde semble être auto-entrepreneur. On fabrique des emplois… Je voulais qu’il y ait dans le film une infinité de petits détails – dans les gestes, les regards, les mots – qui montrent comment le monde change au niveau aussi microscopique.

Vous vous posez en observateur. - Depuis toujours. Je pourrais formuler de manière théorique ce que je fais au cinéma. Je pourrais écrire un essai sur les changements du monde d’aujourd’hui, des idéologies et du vocabulaire. Le hasard et la nécessité ont fait que je raconte ça à travers des films et donc des émotions. Mais je fais un cinéma où il y a des discours.

Vous portez une attention particulière aux gestes, peut-être plus ici que dans vos précédentes réalisations. - LA VILLA est un film où, du point de vue de la scénarisation, il se passe peu de choses. Ce sont ces gens-là qui sont obligés d’être dans cet endroit-là et qui du coup se parlent et se disent des choses qu’ils ne se diraient pas s’ils n’étaient pas « coincés » dans cette calanque. Ils se racontent les changements du monde comme leur vie… Ils ont une conscience aiguë du temps qui passe et de leur vieillissement. Ils font des bilans.

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Il y a un rapport de miroir, notamment avec un flash-back où l’on retrouve les personnages – mais aussi les comédiens – jeunes dans cette même calanque. - J’avais tourné une séquence dans cette calanque en 1985 avec les mêmes acteurs et j’avais indiqué dans le scénario que je l’emploierai. Parce que je travaille avec la même troupe depuis des années, il m’est apparu saisissant de pouvoir d’un coup provoquer cet effet « diabolique » entre les personnages aujourd’hui et 30 ans plus tôt, alors qu’ils ont20 ans et veulent changer le monde. Il y a sur cet extrait la chanson de Bob Dylan, « I Want You ». Ils sont vivants, ce n’est pas comme si on montrait une photo.

Il y a justement un contraste entre ce mouvement et l’emploi de photos, notamment au début du film, qui ancrent une certaine pétrification d’un passé révolu. Cette complicité qui reprend vie devient annonciatrice d’un espoir possible. - Oui, avec l’effet miroir face à ces enfants réfugiés. Il y a une soeur et deux frères, et forcément on fait le lien. L’optimisme du film est là. Ça va les remonter pour un tour, comme les jouets mécaniques. Ils ne savaient plus quoi faire, ils savent à nouveau comment agir par rapport à leur idéal – moral, politique et intellectuel : vivre pour les autres aussi ; donner un sens collectif à la vie qui nous dépasse.

Vous évoquiez la notion de troupe : vous assumez la notion de représentation. - Il ne faut pas avoir peur de la représentation. Parfois une certaine tendance du cinéma contemporain la refuse. Pour moi, il faut croire au cinéma ; aux personnages et aux récits. Il faut scénariser les choses, inventer et faire du spectacle – pour employer une terme peu utiliser sur le cinéma d’auteur. Le cinéma doit être spectaculaire – et ce y compris quand des personnages parlent dans une calanque pendant deux heures. Deux personnes qui parlent c’est un spectacle dès lors que c’est écrire pour.

Un spectacle symbolique, poétique, mais avant tout sincère. - La sincérité est la condition même de la création : on ne peut pas prétendre « faire dans l’art », être créateur – même si je n’aime pas le terme – sans se mettre complètement à nu et dévoiler ses sentiments, sans calcul. (…) Je pourrais dire tout ce que disent les trois personnages des deux frères et de la soeur. C’est comme si je parlais au premier degré. Je suis d’accord avec tout ce qu’il pensent et tout ce qu’ils disent, avec leur sens du tragique.

LaVilla_120x160_Cineartinterview réalisée à Venise en septembre 2017

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