Interview : Rachid Djaïdani

On 02/12/2016 by Nicolas Gilson

Ancien maçon, Rachid Djaïdani a grandi dans la cité des dans la cité des Grésillons à Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines. Ecrivain, acteur et scénariste, il signera plusieurs documentaires avant de réaliser un premier long-métrage de fiction, RENGAINE, fruit de 9 années de travail acharné. Alors repéré par les sélectionneurs de la Quinzaine des réalisateur, Rachid Djaïdani retrouvera les honneurs de la section parallèle cannoise avec TOUR DE FRANCE dans lequel il dirige et confronte, Gérard Depardieu et le rappeur Sadek incarnant deux personnages qui entament ensemble une traversée de l’Hexagone. Rencontre.

Comment est né TOUR DE FRANCE ? - En 1999, j’avais écrit un premier roman intitulé « Boumkoeur ». Des jeune producteurs de musique m’ont à l’époque sollicité pour écrire un texte sur lequel ils voulaient poser de la musique. Ils faisaient une sorte de tour de France pour enregistrer des rappeurs à travers tout le pays. Je trouvais ça incroyable et je les ai suivi à certaines étapes. L’idée est alors née de raconter un jour un histoire autour de la France. L’écriture s’est mise en place ensuite. Au fur et à mesure de cette trajectoire d’écriture, le personnage de Joseph Vernet, qui a peint les ports de France, s’est intégré. J’ai profité de ce peintre marine pour intégrer une histoire qui raconterait la rencontre entre une jeune rappeur et un Français à la limite raciste.

Le rencontre se fait également entre deux générations. - De prime abord tout les oppose, mais au final ils vont se rendre compte qu’ils ont beaucoup de points en commun comme leurs origines prolétaires, le sentiment d’avoir toujours été mis à l’écart de la société et l’envie d’en découdre. Ils vont se dire, l’espace de ce voyage, leurs quatre vérités. C’est un film au départ sans bon sentiment ; il s’agit de se dire les choses de manière directe.

Tour de France_3

Vous ouvrez à travers cette rencontre un dialogue entre deux France qui ne pensent pas composer un même pays. - J’ai eu ce privilège en faisant ce film. Mon quotidien est fait de rencontres, mais je me rends compte que je suis le lien entre des gens qui ne se parlent pas : à aucun moment mon voisin de 80 ans ne parle au mec du quartier d’en bas, à aucun moment m’ont pote flic ne parle à telle personne. J’ai le privilège d’être dans un brassage. Le film est l’opportunité de permettre aux gens, le temps d’une trajectoire, de se parler. Mais au-delà de ça, j’ai surtout envie de raconter des histoires. Je ne voulais pas stigmatiser ni aller dans les clichés, mais offrir à ces personnages une humanité tout en étant sans concession dans les choses qu’ils ont à se dire.

La rencontre se fait également à travers le processus créatif : Serge peint, Farouk rappe, mais vous intégrez aussi des images vidéos, captées par le personnage de Farouk, qui nous permettent de nous fondre à son point de vue. - Au quotidien, je suis comme ça. J’ai acheté le plus gros stockage de giga pour mon téléphone. J’adore filmer. Ces plans, c’est moi qui les ai fait. L’idée était de filmer ça avec le regard d’un gamin qui découvre la France. Il était important de redécouvrir en moi le souvenir du gamin partait pour la première fois à la mer. Quand tu te retrouves face aux institutions – comme le CNC – qui dans un premier temps te certifie cinéaste non-conforme, il m’a fallu expliquer que mon personnage n’avait jamais vu la mer, qu’il ne sait même pas ce qu’est un port et que je voulais rendre la beauté de la France à travers un regard novice et pur. Ce n’est pas pour rien qu’on dit qu’on est des graines de bétons. Au début du film il est complètement égaréJe voulais montrer l’évolution de son regard : il est émerveillé par la nature. C’était aussi une manière de m’approprier la démarche de Terence Mallick. Derrière tout ça, derrière les clichés qu’on se fait des rappeurs, il y a aussi la rencontre avec l’amour. C’est un film sans concession, fait avec poésie et beaucoup d’espoir.

Tour de France_2

Le dialogue claque. - Dans le jargon urbain, on pourrait dire qu’il y a pas mal de punch lines. Ça claque. Les choses sont dites de manière très violente, très brutale et sans préliminaire. Mais une fois que l’on comprend que cela fait avancer tant la dramaturgie de l’histoire que les personnages, ça apporte des respirations. Il y a beaucoup d’humour aussi, ce qui permet de désamorcer les choses.

Il y a de votre part un vrai plaisir pour les mots. - J’adore ça. Dans ma trajectoire de vie, j’ai écrit trois romans et j’ai fait un premier long-métrage, RANGAINE, où tout a été improvisé. Ici, j’ai tout écrit, rien n’est improvisé. C’est assez jouissif de voir, dans le palais de ses acteurs, éclore les mots que tu as écrit, dans ton petit salon de thé, de La Ruche à Miel, 19 Rue d’Aligre, Paris douzième. C’est beaucoup de travail, et j’y ai mis beaucoup de moi. J’aime les mots, j’aime les faire couler, mais c’est beaucoup plus compliqué sur un scénario ou dans un roman. C’est une vraie douleur. Il y a quelque chose de plus jouissif dans l’écriture d’un scénario. Ecrire un roman, pour moi, c’est une sorte de malédiction tellement c’est douloureux. C’est dur, c’est de la souffrance. Dans un scénario, tout passe par l’image. Il y a simplement quelques indications : ce que l’on voit et ce que l’on entend. Dans un roman, il y a également ce que l’on ressent.

Les mots ne transparaissent pas comme écrit. - Il y a une direction d’acteurs derrière et beaucoup de travail. Dans le cadre de Tonton (ndlr Gérard Depardieu), c’est de l’ordre du génie. Cet homme est tellement incroyable. Il tient du sublime. Avec lui, c’est à la vie, à l’amour. Il a une telle humanité. Il est bouleversant. (…) Sadek est très connu et reconnu dans le monde du hip-hop. J’aimais bien l’idée de confronter deux corps aussi – deux espaces, deux virilités et deux corps aussi. Tonton et Sadek – comme Far’Hook et Serge – quand on les regarde, ce sont des enfants. Ce sont deux enfants blessés et plein d’humanité. Il y a eu une réelle communion entre eux. La complicité perdure aujourd’hui encore alors que le film est terminé. On a vécu quelque chose de très fort. Tonton a été mon allié sur le tournage et m’a protégé de certains Aliens.

Interview réalisée lors du 31 ème FIFF de NamurRachid Djaïdani

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