Interview : Philippe Van Leeuw (Insyriated)

On 10/10/2017 by Nicolas Gilson

Après nous avoir confrontés au génocide rwandais avec LE JOUR OU DIEU EST PARTI EN VOYAGE en 2009, le réalisateur belge Philippe Van Leeuw nous plonge littéralement dans la réalité de la guerre syrienne telle que vécue par les civils avec INSYRIATED (Une famille syrienne). Le film se dessine comme un huis-clos que le réalisateur appréhende le temps d’une journée. Il s’intéresse au quotidien d’une famille syrienne qui est isolée dans un appartement encerclé par des snippers tandis que l’absurdité de la guerre fait rage. Une troublante immersion au coeur du conflit syrien. Présenté au 67 ème Festival du Film de Berlin dans la section Panorama, INSYRIATED y a notamment remporté le prix du public. Rencontre.

Vous offrez comme titre au film un néologisme qui condense la réalité dont vous nous faites les témoins. - J’ai imaginé le terme « insyriated » pour le film. J’ai essayé de trouver un titre qui soit un mot-concept, un peu à l’image des termes de balkanisation ou finlandisation. Sans être unique, la situation en Syrie m’apparaît exemplaire. Je constate que depuis Hiroshima et le bombardement de l’Allemagne en 1944-45, ce sont les civils qui sont les cibles. Les conflits et les combats n’ont plus lieu entre soldats uniquement, mais prennent d’abord les civils comme cible. Et dans INSYRIATED, on parle des civils.

Après avoir mis en scène la réalité du génocide rwandais, qu’est-ce qui vous a conduit à aborder le conflit syrien ? - Je me fais attraper par ce que je regarde à la télévision. Pour LE JOUR OU DIEU EST PARTI EN VOYAGE, j’ai eu cette douleur de voir ce massacre à l’oeuvre et d’être incapable de faire quoi que ce soit. Il m’a fallu 10 ans pour comprendre que j’avais la possibilité de faire quelque chose de cette colère et d’agir à mon niveau. Ici, je n’ai pas voulu attendre. J’ai été tout de suite profondément choqué par rapport à ce qui se passait. J’avais passé pas mal de temps au Liban, qui est voisin, en m’approchant de leur guerre. Au printemps 2011, on tournait le dos à la Syrie. On n’a rien fait. Et là, je me suis dit que je ne pouvais pas attendre.

INSYRIATED © Altitude 100 : Virginie Surdej

Comment avez-vous trouvé votre angle d’approche ? - En décembre 2012, une amie syrienne évoque le fait que son père est enfermé dans son appartement à Alep depuis trois semaines sans qu’on ne sache vraiment comment ça se passe car le téléphone ne marche pas vraiment. J’ai eu l’image de cet homme enfermé chez lui depuis plusieurs semaines. Ça a été une clé, et je suis parti de là. Ça m’a permis de rentrer dans le sujet. Plutôt que d’avoir un homme seul, j’ai eu une famille ; plutôt que des hommes, j’ai mis des femmes parce que je pense qu’elles sont celles qui restent, derrière, une fois que les hommes sont partis.

Tout comme dans LE JOUR OU DIEU EST PARTI EN VOYAGE vous nous fondez à un point de vue féminin. - Ici, ce sont des personnages féminins parce que les hommes sont partis, pour différentes raisons. J’imagine que le mari de Oum Yazan est plutôt un commerçant qui essaie de protéger son stock contre le pillage, en se disant qu’une fois que les choses vont se calmer il faudra quand même recommencer à vivre et à gagner sa vie. En attendant, ce sont les femmes qui gèrent et qui se débrouillent. Ce sont les femmes qui assurent le quotidien et qui font en sorte qu’il existe. Quelque part, pour ne pas devenir folles, elles essaient de préserver au moins l’illusion de la normalité : quelque chose qui nous permet de nous rattacher à ce qu’on a connu tout en espérant que ça revienne. C’est un travail d’équilibriste un peu fou.

Le personnage de Oum Yazan, interprété par Hiam Abbas, refuse de partir. Elle dira que cet appartement est toute sa vie, comme si l’abandonner revenait à s’abandonner elle-même. - Décider de partir, de refermer la porte de la maison en se disant qu’on ne reviendra pas, demande énormément de courage et de clairvoyance. Oum Yazan s’est construite des racines et cette maison est son oeuvre. Le bon sens nous dit que quand il y a de pareils combats autour de chez soi, il faut s’en aller. Il y a en effet cette question de pourquoi ils sont encore là. Il y a aussi des occasions manquées. Depuis le début du projet, je pense beaucoup aux juifs d’Allemagne qui se sont d’abord sentis Allemands avant d’être juifs, qui sont restés et qui ont été exterminés. (…) On se dit que ça va se tasser, que « c’est pas encore si grave que ça » parce que les combats ne sont pas tous les jours à notre porte même si la vie à l’extérieur est complètement marginalisée. Mais une fois que les combats investissent le quartier, c’est trop tard. Il n’y a plus moyen de bouger ni même de sortir. C’est une surprise ; c’est quelque chose que l’on refuse de voir venir. On est dans l’espoir – comme quand quelqu’un est dans le coma.

Le film se construit à la fois dans une unité de lieu et de temps. Pourquoi ? - Je ne voulais pas attendre 10 ans avant de faire le projet ; je voulais que le film existe toute de suite et il fallait qu’il soit facile à faire – j’aurais été très heureux s’il avait pu exister dès la fin de l’année 2013, mais la réalité d’un film fait que les financements prennent du temps. L’idée du huis-clos s’est imposée d’elle-même en pensant à cet homme piégé dans son appartement. Je voyais des personnages dans un appartement avec pour principe de rester avec eux ; de passer par eux ; que mon point de vue ne soit jamais différent du leur. L’idée était de savoir comment ça se passe. Le condensé sur 24 heures permet d’avoir une série d’événements marquants qui se déroulent au cours d’une journée parmi d’autre – de l’aube à l’aube. Il y en a d’autres comme celle-là qui l’ont précédées, et d’autres suivront.

Berlinale-2017-Insyriated-Philippe-Van-Leeuw

Cette dynamique est justement soulignée par l’approche esthétique : il y a une forme de circularité qui nous conduit de l’extérieur à l’intérieur tout en nous confrontant à un jeu de regard, celui du patriarche à travers lequel on va balayer l’appartement et découvrir la vie et la réalité de ceux qui y demeurent. - Il y a en effet de la « circulation » dans le film. On est bien à l’intérieur d’un appartement dont on ne sort jamais – ou quasiment jamais et à l’intérieur duquel on tourne, comme eux. Ils y sont enfermés. On est effectivement dans un cercle.

Vous mettez en scène plusieurs générations. - Il y a trois générations parce que les familles sont faites de ça. Le sens de la famille est une chose très dynamique dans la région et devrait être similaire chez nous si nous étions confrontés à la même situation.

Si l’on se penche sur votre casting, il nourrit imperceptiblement le scénario premier : Hiam Abbas porte en elle un vécu palestinien tandis que Diamand Bou Abboud est Libanaise, supposant le vécu d’une autre guerre. - Oui, c’est impressionnant. Dans LE JOUR OU DIEU EST PARTI EN VOYAGE, Ruth Nirere qui joue le rôle du personnage principal était une rescapée du génocide, une rwandaise ayant toujours vécu au Rwanda. Je voulais que ce qu’elle avait en elle se lise, quelque part, sur son visage. Ici, je m’appuie beaucoup aussi sur le vécu des acteurs. Hiam vous dira le contraire, et elle a raison. Elle se défend d’être aussi exposée, ce qui est normal puisqu’il faut qu’elle puisse aussi être l’actrice. Pour être actrice, on ne peut pas être à nu comme ça ; on doit porter un personnage. Mais, il se trouve que Hiam a connu les passages de rockets et les bombes en Palestine du Nord. Diamand est Libanaise, elle a grandi à Beyrouth et elle était enfant pendant la guerre. Et tous les autres sont Syriens. Il sont tous réfugiés à Beyrouth. Le mari d’Halima est un jeune acteur de Damas et le grand-père est un acteur de théâtre. Tous ces gens viennent de Syrie et il me semblait capital de les associer à l’écran. Je voulais qu’ils participent au film pour qu’il puisse leur appartenir d’une certaine manière. Ils transmettent au film quelque chose de leur propre vécu.

Théâtre de la réalité, l’appartement se dessine comme un réel personnage. Quels ont été vos critères pour le choisir ? - Je voulais un appartement à l’occidental auquel n’importe quel spectateur occidental puisse se raccrocher en se disant que ça pourrait se passer ici. L’objectif était de mettre en évidence le fait qu’on est bien en Syrie, mais que finalement ça pourrait être n’importe où.

Le tournage s’est fait à Beyrouth, dans un vrai appartement. Pourquoi au Liban ? - Il me semblait important d’être au Liban à défaut de pouvoir être en Syrie parce que je ne voulais pas fabriquer un décor. J’aurais bien voulu travailler en studio, mais en studio à Beyrouth. Je voulais être dans une continuité culturelle avec la Syrie que je ressens et que je sais exister au Liban. C’est ce tissu qui m’intéressait. Je voulais que le film soit imparable au niveau de son authenticité car je ne suis pas Syrien. Je devais pouvoir compter sur tout et tout le monde. Et tous les Libanais qui ont participé au film en tant que techniciens ont été autant de regards précieux.

INSYRIATED

Pourquoi auriez-vous préféré travailler en studio ? - Pour une question de son. Beyrouth est une ville hyper bruyante et chaotique, les murs sont en bétons et ça résonne dans tous les sens. Il faut ajouter à ça un bébé qui a besoin de pleurer de temps en temps. Or, nous sommes dans un espace qui devrait être silencieux puisque tout autour c’est la guerre. Pour moi, la rumeur de la ville a cessé ; on n’entend plus que ce qui se passe de manière dramatique comme les coups de feu et les explosions. On a du se résoudre à un décor naturel faute de moyens et la découverte de cet appartement a été un miracle.

La force du film est de nous confronter à la fois à la singularité d’un conflit et à l’universalité de toutes les guerres. - C’est ce qu’on me dit, et c’est un vrai cadeau. Cette historie ne peut pas nous ressembler parce que, depuis 60 ans, on n’a pas connu la guerre en Europe, mais elle nous touche parce qu’on est en empathie avec ces gens. On se rend compte que tout ce qui leur arrive pourrait nous arriver. Après, je me pose la question de savoir ce qui m’amène à explorer ce genre de situation et pourquoi je le fais du point de vue du citoyen ordinaire. Je regarde ces gens et comment, malgré tout, dans une situation aussi dramatique, ils sont debout et ils tiennent. C’est ce que nos grands-parents ont fait.

Comment est-ce que vous vous êtes documenté ? - J’ai d’abord écrit un premier jet en imaginant les situations que j’ai fait lire à des gens concernés au premier chef – en l’occurence des réfugiés syriens. Il sont revenus avec un retour sur la réalité telle qu’elle est pour eux. Au final, tout était conforme. Mon imagination a fonctionné dans le bon sens. Je m’étais beaucoup appuyé sur ce que j’avais vu à Beyrouth, et il y avait quelques différences quand même. Par exemple, le personnage de Delhani, la domestique, est plus rare dans les familles syriennes qu’il ne l’est au Liban. Mais ce personnage a une telle valeur, cette fille est tellement extraordinaire, que j’ai fait une petite incartade. Mais ce n’est pas irréaliste. C’est un personnage magnifique qui est d’autant plus important qu’en étant le regard opposé à celui de Oum Yazan, il devient quelque part sa conscience.

Comment avez-vous travaillé la langue ? - Je ne parle pas l’arabe, mais je comprends maintenant les mots clés pour me situer dans le contexte de ce que je connais. J’avais un accès direct à mes comédiens qui parlaient français ou anglais, à l’exception du grand père et du petit garçon. Avec eux, je devais passer par un interprète qui était là de toute façon pour vérifier que la langue syrienne était bien respectée par souci d’authenticité. Juliette Navis, qui interprète Delhani, a tout fait en phonétique car elle ne parle absolument pas un mot d’arabe. J’étais dans mes petits souliers. Puisque j’avais écrit les dialogues je savais ce qu’ils se disaient, et mon rapport au jeu a été plus animal, plus instinctif. Je les écoute et je les regarde – ce que j’ai toujours fait en tant que chef opérateur ; je vois si le visage est juste, si « l’acteur est dedans » comme on dit. Je n’avais pas d’autre moyen que de les sentir.

une_famille_syrienne  ©Afcinéma


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