Interview : Paula Beer & Pierre Niney

On 06/09/2016 by Nicolas Gilson

Née en 1995 à Berlin, Paula Beer n’était pas née quand le mur s’est effondré. En un sens il n’a jamais existé pour moi, nous dira-t-elle. Comme Pierre Niney, né en 1989, elle est une enfant de l’Europe pour qui la confrontation au passé de l’Allemagne est parfois étrange. Réunis à l’écran dans FRANTZ sous la direction de François Ozon, les deux acteurs donnent vie à Anna et à Adrien, une Allemande et un Français qui se rencontrent en 1919 avec pour seul point commun Frantz, le fiancé dont Anna porte le deuil.

frantz-paula beer - Pierre niney

Comment avez-vous réagi à la découverte du scénario ?

Paula Beer : Je l’ai lu pour la première fois alors que je savais que j’avais le rôle d’Anna. J’avais passé deux castings auparavant sans le lire et découvrir cette histoire a été une grande aventure. C’est rare de lire un scénario tellement poétique et tragique, avec beaucoup de sujets comme l’amour et le mensonge. J’étais très émue en sachant que j’allais tourner avec Pierre Niney et François Ozon.

Pierre Niney : Je me suis senti très chanceux de faire le film. Quand j’ai lu le scénario, je trouvais que c’était une histoire très forte et très moderne sur ce que cette peur de l’autre dans laquelle on pourrait s’enfermer et ce retour aux frontières racontent aussi d’aujourd’hui. Le film combat ça d’une manière très poétique. Tous ces personnages sont motivés par l’amour et l’idée de faire le bien, de rendre de l’espoir. Ils mettent leurs peurs de côté en traversant cette frontière franco-allemande au lendemain d’une guerre qui a beaucoup marqué les deux pays. Ensuite, l’idée du mensonge et du questionnement moral, que je trouve très cinématographiques, me plaisait beaucoup. Je trouvais assez jouissif pour le spectateur de se poser la question de savoir si un mensonge qui peut ramener l’espoir de la vie est pardonnable.

Vous évoquez les frontières. Le film nous oblige à penser l’Europe, son histoire et son devenir.

P.N. : Ça fait partie du rôle de l’artiste d’être un marqueur, un témoin de son temps et de la société dans laquelle il évolue. C’est intelligemment fait dans le film de François qui n’est pas un brulot politique. FRANTZ reste un film divertissant, avec une romance, un « twist » qui joue sur le mystère, le suspens, la révélation. Il ne s’agit pas que d’une revendication politique, mais le film témoigne que la peur de l’autre amène à des décisions extrêmes qui sont rarement les bonnes dans l’Histoire. (…) Le film est vraiment construit en miroir entre les deux personnages, entre les deux pays. Il y a quelque chose d’un peu décroché de la réalité par moment et ça me plaisait bien. Ça ouvre des pistes et une ambiguité intéressantes sur ce que vivent vraiment les personnages ; ce qu’ils fantasment ou rêvent, sur la réalité ou le mensonge.

Le personnage d’Anna est pour l’époque des plus émancipé.

P.B. : Anna montre au public qu’il faut suivre ses sentiments. Elle sait qu’elle ne peut pas rester plus longtemps dans ce village, elle doit partir et avoir le courage de l’accepter sans savoir ce vers quoi ça va la mener. Sans avoir vécu la même expérience, je suis partie vivre à Paris quand j’avais 18 ans sans y connaître personne. Partir dans un pays que l’on ne connait pas où l’on parle une langue que vous ne maîtrisez pas permet d’apprendre beaucoup de choses sur vous-même. C’est ce qui rend Anna si forte.

frantz-pierre-niney

C’est la première fois que vous travaillez avec François Ozon.

P.N. : C’était génial. C’est un très grand raconteur d’histoires. Il sait exactement ce qu’il fait. J’ai beaucoup appris. Il se sent vraiment bien sur un plateau de cinéma. Le tournage n’est pas un moment de douleur pour lui comme ça peut l’être pour d’autres qui préfèrent l’écriture ou le montage. Il aime chaque moment du tournage et il a un vrai plaisir avec les acteur – ce qui se ressent car on a du temps pour travailler. Il est lui-même à la caméra et cadre tous les plans. Il est vraiment avec nous. Il n’est pas simple spectateur derrière un écran. Et puis ce film est un peu particulier pour moi, c’est la première fois que je vais faire autant de festivals et que je joue dans un film qui a autant de résonance politique. Je me sens très chanceux de faire partie de cette aventure.

Le tournage vous a demandé de travailler dans deux langues. Comment avez-vous géré cela ?

P.B. : C’était très important car quand on parle dans une autre langue, on se sent différent. C’était très inspirant. Lorsque deux cultures se rencontrent, c’est une nouvelle énergie. Dans les scènes très émotives, parler en français me demandait plus de concentration. J’ai du beaucoup travailler pour connecter mes émotions avec la langue française, pour me sentir la plus libre possible durant le tournage et me concentrer sur le rôle et sur l’histoire, et non pas sur la langue.

P.N. : C’était le coeur du film, et un vrai chalenge pour moi car je ne parlais pas un mot d’allemand. Ça me plaisait beaucoup de faire quelque chose de nouveau. Faire se rencontrer des gens qui ont des cultures différentes fait partie de la véracité que recherchait François Ozon avec ce film. La barrière de la langue crée aussi une forme d’érotisme dans cette rencontre. La langue est aussi quelque chose de romantique et de potentiellement érotique, ce qu’explore très bien François Ozon.

Le film se situe au lendemain de la première guerre mondiale. Les codes sociaux ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui, est-ce que vous avez travaillé cela, notamment dans l’interaction homme/femme ?

P.N. : Les costumes et les décors vous aident à vous projeter dans l’époque. Le fait de se plonger dans les archives et les documentaires replace cela. Après j’aime l’idée qu’il ne faut pas s’enfermer dans des codes historiques. Le propos de ce film est beaucoup plus moderne, pour moi « l’époque » est quelque chose de dangereux.

frantz_Paula_Beer

Le personnage d’Adrien est violoniste et Anna joue à un certain moment du piano. Est-ce que vous jouez vous-même de ces instruments ?

P.B. : J’ai appris le piano dès mes 6 ans puis j’ai arrêté d’en jouer. Du coup la première pièce de Chopin n’a pas été difficile à interpréter. Après, le morceau de Debussy était un véritable défi d’autant plus que la scène était chargée en émotions. Je ne savais pas si j’étais apte à le faire. Toutefois le piano ne fait jamais un son pour ne pas ruiner l’ensemble de la prise de son.

P.N. : Je ne jouais pas du tout du violon. J’ai dû apprendre et c’était très dur. Ça m’a rendu dingue plusieurs fois. La musique que vous entendez est jouée par un grand musicien. Je produisais les bonnes notes : il fallait que les arpèges et les mouvements d’archet soient justes.

Qu’est-ce que cela fait de se découvrir en noir et blanc ?

P.N. : Je pense que les films ne sont pas fait pour que nous nous les voyions. Quand on fait un film, on abandonne l’idée de pouvoir en profiter complètement. C’est en ça que la démarche artistique est généreuse de la part des réalisateurs, des écrivains et des peintres. Nous, on voit les strates de travail, tout ce qui s’est passé hors de la caméra. On ressent le travail qu’on a fourni, donc c’est pas beau pour nous. Puis se voir soi-même, mais c’est très personnel, ce n’est jamais un plaisir pour moi, que ce soit en couleurs ou en noir et blanc. Après je trouvais ça très judicieux de faire appel à cette espèce de mémoire collective de la première guerre mondiale. Ce noir et blanc a aussi quelque chose de très intemporel qui rend le film très moderne, notamment dans l’idée d’amener de la couleur.

P.B. : On n’est jamais capable de se voir comme les autres peuvent le faire. On porte en nous l’expérience du tournage. Il est donc compliqué de ne suivre que le récit. On se regarde et on en peut pas s’empêcher de voir ce qui aurait pu être mieux. C’est très compliqué de laisser ça de côté. Même si le noir et blanc aide peut-être à regarder le film plus facilement. C’est étrange de se regarder car il s’agit à la fois de nous et du personnage. Lors de la première je pleurais lorsque Anna pleurait : mais est-ce parce que j’étais émue ou parce que je me souviennais de l’émotion ressentie par Anna ?

Venice Film Festival 2016 Frantz affiche poster

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