Interview : Paul Verhoeven

On 24/05/2016 by Nicolas Gilson

Avec ELLE, Paul Verhoeven retrouve après un certain passage à vide les honneurs de la Compétition cannoise où il avait défendu BASIC INSTINCT en 1992. Réalisateur controversé de ROBOCOP, TOTAL RECALL, SHOWGIRL ou encore STARSHIP TROOPERS, il a été la coqueluche de Hollywood avant d’en être mis au ban. Trop impertinent sans doute comme le qualifie Isabelle Huppert. Il rêvait d’adapter le roman Oh… de Philippe Djian aux USA, il le fera finalement en France… et en français. Rencontre.

Paul verhoeven cannes 2016

Le film a reçu un très bel accueil à Cannes, la presse riant même de bon coeur. Comment réagissez-vous à ceux qui disent que vous faites du sujet viol une comédie ? - C’est la façon la plus simple de voir les choses. Basiquement, ça ne met jamais venu à l’esprit. Je ne le vois pas comme ça. À mes yeux simplement toucher une femme qui n’aime pas ça, c’est déjà une forme de viol. Je ne l’ai jamais fait et je ne le ferais jamais. C’est un comportement que je condamne. Mais il s’agit ici d’un film et de personnages, le violeur et surtout sa victime, qui prennent une non-direction. On a essayé de ne pas connecté le passé du personnage à ce qui lui arrive pour ne pas banaliser les choses. Je donne au public des informations sur ce qui lui est arrivée quand elle était enfant, mais à aucun moment je ne laisse entendre que ce qui lui est alors arrivé explique sa réaction. Pour moi, le film s’ouvre à l’interprétation du spectateur. Le film ne dit pas tout et laisse des portes ouvertes aux spectateurs qui ont la liberté de combler.

Dans quelle mesure pensez-vous au regard du spectateur lorsque vous réalisez le film ? - C’est ma propre morale qui me guide lorsque je fais des films. Quelque fois cela fonctionne, d’autres fois pas. Pour moi, il faut travailler à l’instinct. Si on se met à trop penser aux spectateurs, on se compromet.

Si le film est singulièrement « verhoevenien », il est également à 100% « huppertien ». Isabelle Huppert semble s’approprier le dialogue. - Bien sûr. Je ne pouvais pas prévoir ce qu’Isabelle Huppert apporterait au film. C’est en travaillant avec elle que je me suis rendu compte qu’elle apportait quelque chose d’inimaginable au film – je n’avais vraiment pas l’idée que cela pouvait même exister. Je vais vous donner un exemple. Lorsqu’elle raconte son histoire à Patrick, joué par Laurent Lafitte, lors du repas de Noël, à la fin de son récit, elle se tape la cuisse et dit :  « pas mal, hein ». Eh bien, ça c’est Isabelle.

Elle-Isabelle_huppert_cannes-2016

Comment Isabelle Huppert s’est-elle impliqué dans le film ? - Elle y était impliquée avant même d’en faire partie. Elle voulait faire ce film. Elle a appelé Philippe Dijan, parlé à Saïd (ndlr Saïd Ben Saïd, le producteur du film) qui lui a dit qu’on comptait faire un film américain avec des acteurs américains. Quand j’ai lu le livre, je voulais le transposer à Seattle. J’ai d’ailleurs travaillé avec David Birke, un scénariste américain qui vit à Los Angeles. Une fois le scénario terminé, on a voulu voir la réaction de comédiens. La réponse, à une lecture certainement guidée par les préjugés, fut telle qu’on a réalisé que c’était une mauvaise idée. On a compris que le film serait considéré comme « amoral », parce qu’il n’y a pas de vengeance, et on s’est dit qu’il fallait replacer l’histoire à Paris.

Qu’avez-vous fait alors ? - On est allé trouver Isabelle Huppert en lui disant que ça ne se passait pas très bien aux Etats-Unis, en lui disant qu’on avait échoué et en lui demandant by the way si elle était toujours intéressée.

D’où vous est venue l’idée d’intégrer les jeux vidéos dans votre scénario ? - Ma fille m’a suggéré l’idée. Dans le livre, Michelle est à la tête d’une société qui supervise une équipe de scénaristes qui travaillent pour la télévision et le cinéma. Mais avoir dans un film un personnage qui parle des scénarios d’autres films ne me semblait pas être une bonne idée. J’avais peur que ce soit pénible. J’ai évoqué ça lors d’un dîner de famille et ma plus jeune fille a évoqué cette idée. Je ne connaissais rien aux jeux vidéos mais, mon scénariste en connaissait tout. Il m’a dit que ce n’était pas un problème parce qu’il est lui-même gamer depuis toujours et qu’il connait tous les termes. J’ai vraiment eu la chance que ma fille me glisse l’idée et que David l’étreigne. C’est devenu très fonctionnel dans le film, créant des contre-sens narratif ou, au contraire, faisant écho à l’évolution narrative – à l’instar du viol. Beaucoup d’éléments étaient visuels mais cela crée un impact dans la mesure où cela crée des lignes narratives parallèles.

La petite hache qui apparaît dans le film est-elle un clin d’oeil au pic-à-glace de BASIC INSTINCT ? - En fait, le personnage de Michelle se rend au magasin pour acheter du gaz lacrymogène. Cet objet était dans le décor, et on l’a ajouté alors qu’on travaillait la scène.

Elle -Isabelle Huppert - Paul Verhoeven

Comment avez-vous travaillé la musique qui entremêle une composition originale et des morceaux populaires ? - J’utilise les musiques que j’aime. Il y avait aussi Bowie dans le film mais on a coupé la scène au montage. En ce qui concerne la musique d’Anne (Dudley), nous avons parlé de plusieurs compositeurs que l’on n’utilise pas mais dont on s’inspire pour faire ressentir des émotions ou par moment créer une attente. Quand on travaillait à la musique de BASIC INSTINCT, je me rappelle que j’avais apporté au compositeur, Jerry Goldsmith, le morceau de Stravinsky String Orchestra qu’il s’est réapproprié.

Vous prenez un roman français, un scénariste américain et vous faites un film singulièrement vôtre. Comment avez-vous créé votre propre univers ? - Il y a eu un vrai travail de storyboarding, bien sûr, sans quoi c’eut été dangereux même pour les acteurs. Mais je ne savais pas ce que je faisais, ma réelle angoisse avec ce film, qui m’a donné des maux de tête durant six mois avant le tournage, fut la langue française. Même si j’avais vécu un an en France quand j’étais jeune, cette langue n’était plus la mienne. J’angoissais à l’idée de diriger une équipe et de parler au comédiens en français. Ça s’est dissipé une fois que j’ai réalisé que je pouvais le faire.

Est-ce similaire à votre expérience lorsque vous aviez réalisé ROBOCOP aux Etats-Unis ? - Oui, mais à l’époque je n’avais pas de maux de tête. J’étais beaucoup plus jeune. J’ai eu de sérieux problèmes avec la langue américaine.

Avez-vous vu le remake de ROBOCOP et qu’en avez-vous pensé ? - Ils en ont fait quelque chose d’extrêmement lourd. Ils ont fait ce qu’on avait justement évité de faire. On voulait faire quelque chose d’assez léger. Il n’avait pas conscience d’être un robot, alors qu’ici il le sait pertinemment. On donnait quelques éléments de son passé, par flashes, de manière à donner une émotion, mais on ne développait pas les problèmes utilisés dans le remake. J’ai trouvé ça vraiment trop lourd.

Vous avez connu une période faste aux Etats-Unis. Avec le recul comment l’envisagez-vous ? - De 1985 à la fin des années 1990, j’ai été au paradis. À l’époque, les producteurs se disaient que la seule erreur qu’il pouvait faire avec un film était de prendre le mauvais réalisateur. Un fois que le réalisateur était choisi, c’est lui qui était à la tête du projet. C’était comme faire des films en Europe. Le réalisateur était important et respecté, de la même manière qu’en France aujourd’hui. Mais bon, je m’adapte facilement même si, depuis SHOWGIRL, on considère que je suis apte à faire des films de science-fiction mais pas du cinéma réaliste. Je pourrais très bien refaire un film aux Etats-Unis, si on me propose quelque chose d’un peu novateur. Ce qui ne m’est pas arrivé depuis 10 ans. Ça peut être de la science-fiction comme un film de super-héros, mais il faut que ce soit quelque chose que personne n’a encore fait. Mais aucun projet américain que j’ai lu ne me rend enthousiaste.

Paul Verhoeven sur le tournage de ELLE avec Isabelle Huppert - Cannes 2016

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