Interview : Pascal Bonitzer

On 21/06/2016 by Nicolas Gilson

D’abord critique de cinéma (il rejoindra les Cahiers du Cinéma en 1969), Pascal Bonitzer s’imposera comme scénariste en collaborant notamment auprès de Jacques Rivette, André Téchiné, Chantal Akerman et Raoul Riuz (excusez du peu) avant de réaliser un premier long-métrage, ENCORE, en 1996 qui séduira les critiques et le public. Au fil de sa filmographie, l’allégorie et le romanesque répondent à la cruauté du monde tandis que les mots revêtent une importance cruciale. Avec TOUT DE SUITE MAINTENANT le cinéaste signe une conte moderne non dépourvu, comme son cinéma, d’une certaine féérie. Rencontre.

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Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire le scénario de TOUT DE SUITE MAINTENANT ? - Mes films sont un peu comme des oignons, ils naissent de strates successives. Le point de départ était arbitraire, j’avais envie de retravailler avec Jean-Pierre Bacri parce qu’on s’était bien entendus sur CHERCHEZ HORTENSE. Il jouait le rôle d’un homme écrasé par son père, du coup je me suis dit qu’il jouerait le rôle d’un père un peu pénible avec sa fille. A partir de là, il fallait tisser un scénario. Pour une fois, je ne voulais pas partir d’un personnage masculin entre deux âges, mais d’un personnage jeune, plutôt d’une jeune femme, qui au lieu d’être quelqu’un de désenchanté, qui regarde en arrière, serait quelqu’un qui regarde en avant. Je me suis dit qu’il fallait que cela prenne place dans un microcosme qui reflète le monde d’aujourd’hui et c’est comme ça que je suis arrivé au monde de la finance – un monde brutal où on doit faire ses preuves très vite – où cette jeune femme se transformait en jeune ambitieuse avec, évidemment, quelque chose sur les épaules qu’elle ne contrôle pas.

Elle sera rattrapée par « le destin » de son père. - Il y a effectivement ce qui s’est passé avant elle : sa famille, son père. En pénétrant dans cette boîte où elle gravit assez vite les échelons, elle s’aperçoit que son patron et son père se sont connus autrefois. On a une histoire quelque part à deux vitesse : une histoire au présent – avec une intrigue professionnelle et sentimentale qui s’entremêlent – et une histoire au passé qui va interférer. J’ai mis assez longtemps à trouver cette histoire et à en écrire le scénario avec ma co-scénariste Agnès de Sacy. On a mis pas loin de deux ans à l’écrire.

Les dialogues offrent aux spectateurs beaucoup d’éléments informatifs par touches impressionnistes. - Le dialogue est très important chez moi. C’est un exercice qui est un peu l’ossature de mes films. Je ne fais pas des films d’action et ça cause beaucoup dans mes films – en particulier dans celui-ci. Il faut donc que le dialogue soit précis, qu’on ne parle pas juste pour parler et que ce soit, en même temps, spirituel. Il faut que le dialogue informe et porte les émotions… Finalement, c’est intéressant quand on y mêle plusieurs choses : les émotions – ce film parlent au fond des sentiments –, l’esprit – il faut que ce soit pétillant – et en même temps tout ce qui a trait à ce qu’on pourrait appeler « l’information » qui porte le récit. J’aimerais bien quelque fois faire des films où les gens parlent moins, mais je n’y arrive pas.

Le microcosme de la fusion-acquisition semble très réaliste. - Ne connaissant pas du tout ce monde-là, il a fallu qu’on se documente de très près. Par chance Agnès avait dans sa famille quelqu’un qui dirige une boîte de fusion-acquisition auprès de qui on s’est beaucoup documenté (ndlr Marc Sabatier). On a rencontré d’autres personnes, mais il nous a raconté beaucoup d’anecdotes et il nous a beaucoup apporté tout ce qui de l’ordre du professionnel – le vocabulaire, la façon de se comporter voire même l’intrigue proprement dite.

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L’espace paraît prépondérant, notamment dans sa structuration. Comment l’avez-vous travaillé ? - Il fallait que les lieux soient comme des personnages, qu’ils reflètent la personnalité, la psychologie et l’âme des personnages. On a essentiellement tourné dans un établissement désaffecté de la Banque du Luxembourg, mais les bureaux des patrons ont été créé par le décorateur. Il fallait les contraster car ce sont deux personnalités à l’opposé l’une de l’autre. (…) C’est un espace segmenté qui implique une hiérarchie. Il est évident que quand on est dans l’open-space on est « moins » que quand on est dans un bureau isolé sans fenêtre, que dans un bureau sans fenêtre on est « moins » que dans un bureau avec fenêtres, et qu’au premier étage on est « moins » que quand on est au deuxième étage – c’est d’ailleurs le découpage qui crée ce deuxième étage.

Le titre est apparu à quel moment ? - Marc Sabatier nous a parlé du principe TDSM, « tout de suite maintenant », qui dans le jargon de la finance régit ce monde-là. Je trouvais ça intéressant parce que ça donnait quelque chose de dynamique qui ne parle pas seulement de la finance et qui dénote à la fois de l’urgence de la passion – puisqu’il s’agit après tout d’une histoire d’amour et de haine – et qui évoque le monde d’aujourd’hui où l’instantanéité est devenu le mot d’ordre – à cause d’Internet – où l’information se substitue au savoir. Il y avait aussi un petit élément presque de superstition : mon premier film s’appelait ENCORE, et j’ai un deuxième film qui aura un titre adverbial.

Dans la mesure où le désir de retravailler avec Jean-Pierre Bacri était là en amont, le casting a-t-il influé l’écriture ? - À part pour le personnage de Jean-Pierre, auquel je tenais – mais si ça ne l’avait pas intéressé j’aurais cherché quelqu’un d’autre – le casting a pris un tour décisif lorsque j’ai donné la version définitive du scénario à mon producteur qui m’a dit que le rôle de Nora était pour Agathe. Dans un premier temps, j’ai eu un mouvement de recul en me disant « attention ». Un film de Pascal Bonitzer avec Agathe Bonitzer dans le rôle principal, ça peut être perçu comme agaçant par les critiques et le public. Je lui ai demandé s’il était sûr, et il m’a dit que ce n’était pas la peine de chercher plus loin. À la réflexion je me suis dit qu’elle était parfaitement capable de jouer ce rôle. C’est une jeune actrice mais elle a joué dans beaucoup de films, y compris des rôles principaux. C’est là que j’ai imaginé Isabelle Huppert pour jouer le rôle de Solveig.

Agathe Bonitzer Vincent Lacoste Tout de suite maintenant

Vous aviez déjà dirigé votre fille. - Oui, elle a joué dans plusieurs de mes films, mais la plupart du temps des petits rôles. Mais je savais qu’elle était parfaitement à même de jouer ce rôle-là, y compris par rapport à de très grands comédiens comme Bacri, Isabelle Huppert et Pascal Grégory avec qui elle avait déjà joué. Je ne voyais aucune incompatibilité ni difficulté particulière. Je voulais qu’elle incarne le rôle comme je le souhaitais, et ça a été le cas. Comme le disait je crois Rohmer : la direction de l’acteur, à 90%, c’est le choix de l’acteur.

Vous avez tout de même une idée précise des intentions de jeu. - Les intentions de jeu sont dans le scénario et dans le dialogues. Je répugne à mettre des parenthèses avec des indications de jeu, elles doivent être implicites dans le dialogue-même ou dans la scène-même. Les acteurs ont ensuite une marge d’interprétation.

Vincent Lacoste est surprenant, il insuffle un réel volume à son personnage. - Vincent faisait effectivement, je pense, quelque chose de très nouveau pour lui – de même qu’Agathe d’ailleurs qui dit que c’est la première fois qu’elle devait jouer une jeune femme avec un bagage et non plus une jeune fille avec des états d’âme. C’est la première fois que Vincent n’avait pas à défendre un personnage qui soit uniquement comique ou hurluberlu, mais qui peut dire des choses très dures. C’est un acteur qui peut être excellent dans le drame aussi. J’étais très content qu’il me donne ce côté-là.

Outre Jean-Pierre Bacri vous retrouvez Lambert Wilson. - Pour être franc, Lambert Wilson n’était pas mon premier choix. Il a lui-même hésité quand je lui ai envoyé le scénario. Étant plus jeune que Pascal Grégory et Isabelle Huppert, il n’avait pas trop envie de se vieillir. Je lui ai présenté que comme il incarnait le rôle du méchant, il était normal que, d’une certaine façon, il soit plus jeune que ses victimes comme ils les avaient un peu cassées. Mais il avait d’autres résistances, il trouvait que son personnage était d’un cynisme excessif qu’il avait du mal a endossé. Effectivement, Lambert est quelqu’un d’extrêmement tendre, mais c’est un rôle de composition. Et ce qui est justement intéressant, c’est qu’il a humanisé ce personnage en montrant ses failles ou, en tout cas, une tendresse sous-jacente sous sa carapace.

Ce cynisme est nécessaire à l’allégorie. - Il personnifie toute la dureté de ce monde dont il assume entièrement toutes les règles – y compris celles qui s’affranchissent des lois. Et, effectivement, ça lui retombera dessus.

Pascal Bonitzer InterviewInterview réalisée dans le cadre du 14 ème Brussels film Festival

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