Interview : Olivier Nakache (Le sens de la fête)

On 03/10/2017 by Nicolas Gilson

En 2011, Olivier Nakache  et Eric Toledano s’imposent dans le paysage cinématographique français grâce au succès d’INTOUCHABLES (qui vaudra à Omar Sy le César de meilleur acteur). Après avoir signé l’adaptation de SAMBA de Delphine Coulin, le duo de réalisateurs revient à ses premières amours, la comédie. Film de groupe, comme ils le qualifient, LE SENS DE LA FETE s’articule autour du personnage d’un traiteur en charge de l’organisation d’un mariage le temps d’une journée lors de laquelle, fatalement, rien en se passe comme prévu. Eric Toledano et Olivier Nakache s’entourent d’un casting des plus diversifié, emporté par l’interprétation de Jean-Pierre Bacri, et signent une comédie savoureuse. Rencontre avec Olivier Nakache.

Quelle a été la genèse du projet ? - Après SAMBA, on a eu envie de repartir dans un processus de création pure, même si c’est emprunt d’une certaine réalité. On a eu l’envie très précise de voir ce film dans les salles avec les gens. C’est un film pensé pour la salle. On avait envie de faire une pure comédie, comme une sorte de retour aux sources. On avait de retrouver le sentiment de jubilation que l’on avait eu en faisant NOS JOURS HEUREUX dans lequel il y avait beaucoup de monde. On a ajouté plusieurs contraintes, et pas des moindres : une unité de temps et une unité de lieu. La première envie c’était la comédie, mais notre ADN fait qu’il y a toujours quelque chose d’autre en-dessous.

Comment est-ce que l’objet principal, les coulisses d’un mariage, vous est apparu ? - Il y a une quinzaine d’années, quand on voulait faire des court-métrages, on a travaillé avec Eric dans le milieu de la fête pour pouvoir les payer. On a été animateurs, DJs, plongeurs, serveurs… on a vécu des choses qui ne pouvaient que ressortir. On a eu envie de parler d’une équipe qui travaille dans le contexte fou des mariages. On voulait filmer une équipe, de son point de vue, et on a imaginé des bras cassés qui organisent des mariages et du coup tout ne se passe pas exactement comme prévu.

Le casting du film apparaît comme un mariage entre plusieurs familles de cinéma. - On avait envie d’un film multi famille sans savoir avec qui on allait travailler. On avait évidemment quelques comédiens en tête comme Jean-Pierre Bacri, Gilles Lelouche et Jean-Paul Rouve, mais on voulait aller chercher dans des familles complètement différentes – comme dans la vraie vie – avoir des acteurs inconnus ou qui émergent, des acteurs qui viennent du cinéma d’auteurs et d’autres plus populaires. On avait envie d’un mélange.

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Le film se veut également métissé. - C’est la France d’où l’on vient avec Eric, c’est la France que l’on aime et, surtout, c’est la réalité. On a suivi des brigades de traiteurs, et dans n’importe quel resto vous croisez ce type de gens. On voulait être très fidèles à la réalité, d’où ces deux plongeurs Sri-lankais qui commentent toutes la soirée. Leur donner vie et leur donner la parole nous a animé.

Il y a un côté Muppet Show, qui nous place savoureusement à distance. - C’est comme un contre-point nécessaire à ce qui est en train de se passer.

Est-ce que vous aviez certains comédiens en tête au moment de l’écriture ? - En ce qui concerne Jean-Pierre Bacri, oui. Généralement on va voir l’acteur principal. Après, c’est purement mental. On savait que Jean-Pierre Bacri nous donnerait le fuel nécessaire pour écrire. On écrit en pensant à lui, mais sa musique, sa façon de parler est tellement reconnaissable que même sur le tournage on a réécrit des scènes parce qu’on l’avait dans l’oreille. En passant du temps avec lui, on reconnait son style… et on lui a taillé un costard.

Vous offrez à Gilles Lelouche un rôle savoureux de DJ raté. - C’était un vrai plaisir, pour nous comme pour lui. Quand on l’a appelé, on lui a fait lire le rôle en lui disant qu’il s’agissait d’un film choral et que ce serait avec Jean-Pierre Bacri. Il a dit oui sans lire, mais on l’a toute de même invité à le faire. Il nous a appelé deux heures après en nous disant qu’on était des malades et qu’on allait s’éclater à le faire. Il s’est donné à fond. Il a pris beaucoup de plaisir à jouer cet animateur ringard qui est tout de même touchant.
À la gestion particulière de nombreux comédiens sur le plateau s’ajoute celle de nombreux figurants. Comment avez-vous appréhendé cela ? – On se sent bien là-dedans. On a été animateurs de colonies de vacances… Je ne sais pas pourquoi, on aime le monde et on aime les gens. Ça s’est bien passé, même si tourner la nuit durant deux mois avait de quoi rendre fou. Le tournage a été fatigant et pas toujours simple. Ça a été assez épique, mais dans une franche bonne humeur.

On pourrait envisager LE SENS DE LA FETE comme un film à tiroirs tant vous mettez des éléments en place qui sont désamorcés petit à petit. - On a deux maladies : les bombes – on adore allumer des mèches qui explosent plus tard – et penser aux gens qui vont revoir le film. Les films choraux sont très propices à ça ; on peut partir d’un personnage limite caricatural au début que l’on nuance ensuite.

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Certains personnages sont dessinés à gros traits, d’autres s’affinent peu à peu. Comment dosez-vous cela ? - On a une maxime : il vaut mieux partir des clichés qu’y arriver. Quand il y a beaucoup de monde, il faut que ce soit clair dès le début. On place un cadre, puis on tourne beaucoup et on essaie beaucoup de choses. Le processus d’écriture ne s’arrête jamais, il continue pendant le tournage voire au montage. Le personnage d’Adèle était très écrit, mais on lui a écrit d’autres scènes parce qu’elle prenait une place particulière ; il y avait quelque chose de réaliste dans la relation du personnage avec celui incarné par Jean-Pierre Bacri. L’équilibre se fait au montage ; c’est comme un tamis où tout ce qui est en trop ou moins drôle part à la poubelle.

De nombreuses séquences fonctionnent « visuellement ». Est-ce un élément qui guide votre écriture ? - Il y a en effet dans ce film des blagues visuelles et même burlesques. Normalement, la technique d’écriture d’un scénario veut qu’on fasse d’abord un synopsis de quelques pages, puis un traitement d’une trentaine de pages et ensuite un séquencier. Nous, on commence par 20% du séquencier, puis on en a marre et on passe aux dialogues. Nos personnages naissent des dialogue et de quelque chose de visuel. Physiquement, on imprime des photos d’acteurs et on les colle au mur, sans quoi on n’arrive pas à avancer. On va choisir un acteur, qui n’interprètera pas le rôle, mais ça nous sert pour l’écriture. Ça nous a joué des mauvais tours, car notre bureau est truffé de photos et, comme on travaille dans une boîte de production où d’autres films se font, quelques fois des acteurs ne comprennent pas pourquoi ils ne se voient pas. On a une écriture qui est très physique.

Quand est-ce que le titre est apparu ? - Le titre est apparu au milieu du tournage, au début, c’était « Les temps difficiles » en référence à une chanson de Leo Ferré qui résonne encore aujourd’hui. C’était aussi en réponse à une séquence vue dans l’émission de Yann Barthès où l’on voit les voeux des Présidents qui, tous, disent que chaque année a été difficile. On a toujours l’impression qu’on vit des moments difficiles et que c’était mieux avant, mais c’est toujours compliqué. On s’est dit qu’on allait partir d’une engueulade pour dénouer peu à peu les choses grâce à l’humanité des personnages.

Vous signez tous vos films avec Eric Toledano. Comment travaille-t-on à deux ? - Sans prétention aucune, on a une grosse force de travail. On écrit beaucoup, tout le temps. On participe à chaque étape de la fabrication d’un film. On s’intéresse à tout sans avoir de spécialité. Et être à deux, ce n’est pas de trop pour faire avancer la préparation d’un film. On ne définit pas les choses, on s’organise selon la manière dont on sent les choses.

Le film est ponctué d’intertitres marquant l’évolution temporelle. Est-ce que cet élément était déjà présent à l’écriture ? - Oui. Comme on a une unité de temps, il fallait qu’on gère les ellipses. Quand notre producteur a lu le scénario, il nous a dit que c’était comme un film de braquage ; comme si on avançait vers quelque chose. Toutes ces petites horloges mettent en place un compte-à-rebours inéluctable. Il ne fallait pas en abuser, mais ça nous permettait de passer d’un groupe de séquences à l’autre.
Si la musique est a priori intradiégétique tout au long du film, les transitions s’opèrent avec un recours à des compositions de Avishai Cohen. Pourquoi ? – Le jazz d’Avishai Cohen est si particulier, si métissé, que tout est harmonieux. Il y a des morceaux qui sont disgracieux au début, mais au final tout est harmonieux. Comme dans le film : au début, ça sonne mal, c’est disgracieux, ça part dans tous les sens, mais au bout d’un moment chaque acteur est un instrument qui forme une partition jusqu’à la fin où il y a un morceau de musique pour illustrer cette harmonie.

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A l’image du principe-même de la choralité. - Exactement, on avait envie de ça ; que Jean-Pierre Bacri soit le chef d’orchestre, un peu comme une contre-basse dont les notes vont bien à son physique. On se dit que dans notre société, quand on essaie de s’accorder, ça se passe bien ; ça se passe mieux.

Est-ce que vous n’attaquez le montage qu’après le tournage ou est-ce que vous dérushez déjà la matière au fur et à mesure du tournage ? - On est fous. Pendant un tournage, on vit ensemble avec Eric. Le soir, on regarde tout ce qu’on a fait durant la journée pour repérer à la fois les choses imprévues et ce qu’on pourrait faire exploser plus tard. Mais on ne monte pas. On ne voit aucun montage pendant le tournage. Par contre, on est névropathes cycliques car on re-revoit tout ce qu’on a tourné. La post-production est très longue chez nous. (…) Tous nos films ont été monté par la même personne, Dorian Rigal-Ansous, qui nous prépare un ours de tout qui fait généralement trois heures. On va le voir, puis on repart à zéro.

Le lieu de tournage a-t-il été facile à trouver ? - On voulait un château qui n’en fasse ni trop ni pas assez. Celui-là était parfait, mais il n’y avait pas de salle et on a du créer la verrière sur le plan d’eau. Ça a été un bordel monstre. C’est un musée, donc c’était compliqué. Mais quand la châtelaine a su qu’on était les gars d’INTOUCHABLE selle a bien voulu nous rencontrer et elle nous a dit que pendant trois mois ce serait chez nous. On a pu faire ce qu’on a voulu.

Vous évoquez INTOUCHABLES : un passeport ou un élément de pression ? - La pression on l’a quoiqu’il arrive quand on fait un film. On sait qu’on sera comparés à ce film. C’est comme un phare qui va nous éclairer toute notre vie. C’est une bénédiction, un truc qui a complètement déraisonné. Tant mieux si le film a une vie. Jamais on n’aura un autre film qui aura cette carrière, mais on veut continuer notre route. On cherche à être sincères quoi que l’on fasse. Être deux permet de dilapider un peu la pression.

Olivier Nakache et Eric Toledano


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