Interview : Olivier Assayas (Personal Shopper)

On 10/12/2016 by Nicolas Gilson

Lauréat du Prix de la mise en scène lors du 69 ème Festival de Cannes*, Olivier Assayas signe avec PERSONAL SHOPPER son 15 ème long-métrage de fiction. Retrouvant Kristen Stewart qu’il avait dirigé dans CLOUDS OF SILS MARIA, il propose le portrait singulier d’une jeune femme qui doit faire face à la mort de son frère jumeau et trouver sa place dans un monde qui, en bien des points, lui semble hostile. Flirtant avec le fantastique – son héroïne Maureen est persuadée de pouvoir entrer en contact avec l’esprit de son frère – le réalisateur ne cesse de nous surprendre empruntant plusieurs virages narratifs jusqu’à nous plonger dans un thriller. Un pari osé, mais néanmoins réussi dès lors que le film, longtemps après sa découverte, nous habite par flash, impressionnant nos sens et notre mémoire. Rencontre.

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Lors de la présentation de PERSONAL SHOPPER à Cannes vous avez évoqué l’envie motrice de retravailler avec Kristen Stewart. Etait-ce vraiment le moteur du projet ? - Rétrospectivement, oui. Mais sur le coup, ce n’était pas si clair que ça. Après CLOUDS OF SILS MARIA, je devais faire une film américain, situé à Chicago à la fin des années 1970 ; un film d’époque, donc relativement cher. Du fait de son coût et de ses difficultés logistiques, ce film ne s’est pas fait ; il est tombé à l’eau de façon assez violente à un stade tardif avant le tournage. J’ai été obligé au fond de changer de stratégie et de changer de plans. Et je me suis laissé porté, peut-être plus que je n’en avais envie, par la dynamique de CLOUDS OF SILS MARIA. Encore une fois, avec cette logique qu’on fabrique rétrospectivement, je crois que j’ai eu envie de prolonger la présence de l’invisible et la rencontre avec Kristen Stewart.

Comment cela s’est-il mis en place ? - J’ai sans doute eu envie de déployer, de prolonger notre collaboration parce que j’avais le sentiment d’avoir en face de moi l’une des grandes actrices contemporaines et surtout de pouvoir la filmer à un moment essentiel de sa carrière où elle se découvre elle-même : plus on lui donne d’espace au cinéma, plus elle se déploie et se révèle à elle-même. En écrivant je n’étais pas sûr que ce serait elle qui ferait le film. Je pense qu’il a été inspiré par elle, ne serait-ce que parce que je n’avais pas 150 modèles pour cette jeune femme américaine. J’avais en tête ce que je connaissais d’elle et je m’en suis sans doute servi. En écrivant, tout était encore assez brumeux. Ça s’est matérialisé lorsque Kristen a lu le scénario et qu’on s’est dit qu’on allait le faire ensemble.

Une fois digéré, infusé, PERSONAL SHOPPER semble répondre à CLOUDS OF SILS MARIA. - Plus j’y réfléchis et plus ça me parait clair, mais y compris en le faisant je n’en étais pas si sûr que ça. J’avais l’impression d’aller dans une autre zone, et je me rends compte que ce sont en fait deux films qui sont associés l’un à l’autre.

Qu’est-ce qui a guidé la dynamique d’écriture ? - La dynamique au sens le plus pur du terme : l’arrêt du film précédent à été tellement violent que j’étais porté par le désir de surmonter ce traumatisme. J’ai eu envie d’écrire relativement vite quelque chose d’assez intime qui me permette d’effacer ce que j’avais vécu comme une calamité.

Olivier Assayas - interview - tournage - personal shopper - kristen Stewart

Vous vous appropriez de manière assez singulière le film de genre. - Oui, mais je ne le dirais pas comme ça. J’ai plus une sorte d’usage que j’espère assez libre de la syntaxe du film de genre. Dans le sens où je me donne cette liberté d’utiliser des éléments dans un cadre qui n’est pas le leur, parce que j’ai le sentiment qu’ils m’apportent une tonalité, une couleur, une sensation – y compris physique – dont j’ai besoin à ce moment-là dans mon récit. On peut dire que le film est plutôt une exploration du personnage de Maureen, mais il y a des moments où il faut parvenir à faire partager physiquement les angoisses et les peurs de ce personnage solitaire, traversé par le doute et la souffrance. Les figures du cinéma de genre me donnent cette note-là. Pour moi, c’est comme une couleur sur un tableau : à un moment donné, j’en ai besoin et je m’en sers.

La séquence d’ouverture est d’autant plus impressionnante qu’elle conduit le spectateur au doute : a-t-il vu ce qu’il pense avoir vu. - C’est fait pour ça et pour imposer très vite dans le film qu’on est dans un monde où l’hypothèse de la communication avec l’Au-delà n’est pas à écartée. Elle est possible. On est dans la quête de quelqu’un, et on n’est pas d’emblée persuadé que Maureen est complètement cinglée et que sa quête est vouée à l’échec. On a le sentiment que tout peut arriver. On est dans un monde où il y a des portes ; de la circulation avec l’Au-delà. On se demande si Maureen y arrivera sans se dire que c’est perdu d’avance.

La géographie de l’espace comme l’hypothèse sonore impressionnent singulièrement notre attention. - Souvent on est dans des éléments de cinéma de genre où la différence entre ce que je fais et un film qui adopterait les codes est que je n’utilise pas de musique – ou du moins je ne me sers pas de musique dans ces scènes-là – et tout d’un coup ça produit quelque chose de nature différente. La bande-son devient troublante et apporte la tension d’une façon plus sourde ou plus troublante que ne le ferait une musique électronique un peu codifiée que l’on aurait tendance à imaginer un peu automatiquement dans ces situations-là.

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Le film questionne la féminité : Maureen se révèle à elle-même presque en changeant de peau. - On est avec un personnage qui est incomplet dans le sens où elle est un peu en suspension. On la découvre dans un moment suspendu de sa vie parce qu’elle est en deuil de son frère jumeau et donc elle se retrouve coupée en deux avec la nécessité – et le droit – de redevenir une. C’est un moment d’exploration d’elle-même, de doutes. L’interrogation autour de sa féminité fait partie de sa quête de façon essentielle – notamment la nature-même de son désir. Elle a une espèce d’androgynie. Le jumeau qu’elle a perdu est un garçon. Le genre, au sens américain du terme, est une question qu’elle se pose.

Vous mettez aussi en exergue deux mondes : celui des stars que vous confrontez à la réalité des petites gens. - J’avais envie qu’il puisse y avoir une sorte d’identification au personnage de Maureen. Elle est inscrite dans le monde contemporain en tant que « prolétarienne » du monde de la mode, dans le sens où elle fait un travail qui n’est pas gratifiant, aliénant, ingrat et dans lequel elle ne trouve pas d’accomplissement personnel. En ce sens-là, elle est semblable à la plupart des gens aujourd’hui qui essaient de faire bien un travail qui ne leur donne pas de satisfaction intime – qu’ils trouvent dans leur vie quotidienne, dans leur rapport à leurs rêves et aux idées, et éventuellement à l’art. J’avais besoin de cette dimension-là pour définir Maureen. Elle est, en plus, en rapport avec ce qu’il y a de plus superficiel dans les excès du monde contemporain. Je me sers de manière ironique du monde de la mode pour raconter ça. Avec cette idée que, comme la plupart des gens, elle travaille pour quelqu’un qu’elle ne voit jamais. Au fond, les gens travaillent pour des entreprises dont ils ne connaissent pas les patrons – en admettant qu’ils existent puisque quelques fois ce sont des conseils d’administration opaques…

Cette « personnalité » est néanmoins une forme de divinité contemporaine. - Oui, et l’incarnation d’une sorte de pouvoir concentré.

Vous créez une dynamique de thriller avec un objet contemporain, un téléphone portable. - Il n’est plus si contemporain que ça, ça fait 20 ans qu’on se balade avec. Mais, le SMS est une forme de communication contemporaine avec toutes ses potentialité dramatiques. Je ne sais pas si j’aime bien le SMS, mais je m’en sers comme tout le monde. Ce qui m’intéresse ici, c’est sa spécificité : c’est un usage très particulier des mots, présentant une forme de sècheresse, de brutalité, de clarté et d’immédiateté qui a sa propre dramaturgie. Ça m’intéressait de voir ce que cela donnerait de transposer ça au cinéma.

Olivier Assayas - interview - Personal Shopper

Vous évitez beaucoup d’écueils, ou du moins vous parvenez à rendre ça passionnant. - Je voulais filmer ces échanges de la façon la plus véridique possible. J’ai eu besoin d’intégrer la totalité des éléments : les erreurs de frappe, les temps entre les échanges, les trois petits points qui clignotent… Tout cela fait partie de la dramaturgie. Je pensais que ce serait simple, mais c’était très difficile à faire. C’est extrêmement difficile de trouver le bon timing, les bonnes durées. Du coup, on a tout tourné « live » parce que j’avais besoin que Kristen joue ses réactions en tant réel, mais il y en a plein que j’ai refait en post-production parce que j’ai changé les phrases, les mots ou les rythmes. Il y a un nombre extravagants de micro réglages pour arriver à ce que ça fonctionne. Avec comme résultat que ça a largement excédé la durée de tournage prévue.

La fluidité de montage, même si on est dans un rapport de tension, permet de montrer qu’on est dans la banalité de l’échange. - Je voulais créer une tension avec une scène où il ne se passe rien, dans le sens où elle va à Londres et elle en revient. Néanmoins, la juxtaposition de la tension de l’échange se communique au rythme de l’action très superficielle à laquelle on assiste.

Vous recourrez à plusieurs ellipses marquées par des fondus au noir. Pourquoi ? - Ça, c’est vraiment une forme d’écriture. J’aime bien, lorsque je lis, de sauter des chapitres ; j’aime bien la coupure par chapitre. Les fondus au noir sont pour moi une manière de passer au chapitre suivant en soulignant l’idée que quelque chose se finit et quelque chose repart. Ça crée une dynamique au sein du film.

Vous avez à nouveau une fin ouverte. - J’ai toujours une fin ouverte dans le sens où on n’est plus dans un monde où l’on peut mettre le mot fin. J’ai l’impression qu’il y a un rapport à une forme de narration ou de récit moderne qui, pour le coup, empêche la fermeture du livre. Il me semble que, dans la manière dont je raconte les histoires, elles ont commencé avant le film et elles continuent après. Rien n’est fermé, mais il y a une sorte de résolution pour le personnage qui comprend que c’est en elle qu’elle trouvera ce qu’elle cherchait en dehors d’elle.

Qu’est-ce que le personnage de Maureen vous a apporté ? - Il me semble qu’elle m’a apporté exactement ça. Ce que je vous raconte là, je ne l’aurais pas formulé de la même manière avant de faire le film. Je pense que je les ai découvertes et comprises au fur et à mesure ; et j’ai découvert pourquoi j’ai eu envie de faire ce film. Maureen a répondu à ma question.

Olovier Assayas Cannes 2016 Personal Shopper

*Prix remis ex-aequo à Olivier Assayas pour PERSONAL SHOPPER et à Cristian Mungiu pour BACALAUREAT

Interview réalisée dans le cadre du Film Fest Gent 2016

Personal Shopper affiche

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