Interview : Océanerosemarie & Cyprien Vial (Embrasse-moi)

On 04/07/2017 by Nicolas Gilson

Océanerosemarie a plusieurs vies et plusieurs noms (ou orthographes). Sous son pseudonyme, elle est notamment auteure, chanteuse et comédienne. Lesbienne bien visible, elle est aujourd’hui scénariste et réalisatrice, et signe avec Cyprien Vial une comédie romantique colorée dont elle tient l’affiche aux côtés d’Alice Pol. Hommage savoureux au genre proposant plusieurs séquences qui feront date, EMBRASSE-MOI met (enfin) en scène des amours lesbiennes animées par la fatalité du coup de foudre et questionnant la sacro-sainte notion de l’engagement. Rencontre avec les deux réalisateurs-scénaristes bien complices.

Océanerosemarie & Cyprien Vial

Vous signez ensemble le scénario et la réalisation de EMBRASSE-MOI. Comment est née cette collaboration ?

Cyprien Vial : J’étais fan du premier spectacle d’Océanerosemarie, « La Lesbienne invisible », et je rêvais de travailler avec elle. Il aura fallu l’intervention d’une amie commune, un petit ange, pour nous faire nous rencontrer dans le travail.

Océanerosemarie : J’avais signé avec Nolita Cinéma, nos producteurs, et comme je n’avais jamais écrit de scénario je ne me sentais pas légitime d’écrire seule. J’ai proposé à une amie scénariste d’être consultante, et elle m’a recommandé Cyprien. Je l’ai rencontré et ça a été un coup de coeur immédiat. Du coup on est devenu co-scénaristes et par extension co-réalisateurs. Il me semblait évident qu’on devait réaliser le film ensemble car on connaissait bien la matière et, entre-temps, Cyprien avait réalisé son premier long-métrage, BEBE TIGRE, dont je suis fan.

Etait-ce une évidence de passer au cinéma après le spectacle ?

ORM. : Il y avait au départ le désir de donner une représentation positive des lesbiennes qui est d’abord passée par la spectacle car c’était plus simple à mettre en place. Depuis mon adolescence, je rêvais qu’il existe une comédie romantique avec deux filles qui soit joyeuse, solaire, et qui finisse bien sans être un film sur le coming out. J’ai fait le mien il y a plus de 20 ans, et j’ai juste envie de voir une histoire d’amour avec deux personnes qui galèrent pour se rencontrer. A un certain point, il faut évacuer cette histoire de coming out et parler d’autre chose.

C.V. : On a grandi dans les années 1980-90, et on s’est retrouvé sur un manque commun dans nos adolescences. On s’est construit sur des films très forts, très comme comme, pour ma part, mes films de Chéreau ou de Téchiné qui traitait de façon sensible du coming out notamment. Dans notre épanouissement personnel, les comédies romantique ont compté. Mais il n’y en avait pas avec des héros gays ou des héroïnes lesbiennes. On s’est rendu compte qu’il n’y allait peut-être pas en avoir si on ne l’a faisait pas. Le film est un peu celui qu’on aurait aimé voir adolescents et il est du coup teinté d’une couleur, d’une naïveté et d’une candeur très eighties. Il nous semblait important que le film soit naïf comme le personnage d’Océanerosemarie.

Le point fort du film est qu’à aucun moment l’homosexualité n’apparaît comme un problème en soi.

ORM. : Le films qui parlent de coming out m’apparaissent être une façon d’altériser les homosexuels ; de dire qu’ils sont différents et qu’ils ont un problème. C’est un message inconscient. Qu’importe les bons sentiments du film, il y a un caractère paternaliste et condescendant de la part du « groupe dominant ». Pour moi, le film doit être à égalité. On n’a pas besoin d’être protégés ni qu’on ait pitié de nous.

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Il n’y a pas de scène de douche ni de baignoire.

ORM. : Exactement. Et c’est un film féministe aussi ! Il y a une majorité de rôle féminin, et ça commence à bien faire ces films où les filles sont toutes minces et fragiles, et pleurent sous la douche. EJ voulais de scènes où mon personnage soit physique, musclé, avec du gras aussi ; qu’il coure et s’approprie l’espace. Ce sont souvent des choses réservées aux hommes, y compris au cinéma. Je voulais un rapport très terrien. C’est pour ça aussi que le personnage est ostéopathe : c’est quelqu’un qui met son corps en jeu dans sa vie professionnelle comme dans sa vie quotidienne.

C.V. : C’est le seul endroit où elle est à l’aise et centrée, en tout cas au début du film. Ça nous amusait de donner une image de cordonnier mal chaussé. Océanerosemarie sait faire du bien à ses patients, là où elle éprouve plus de difficultés dans sa vie personnelle. Elle ne maîtrise pas son corps en dehors du cabinet.

ORM. : Si, quand elle danse, quand même. Jim Carrey avec son corps à la fois maladroit et très agile est une espèce de modèle. Océanerosemarie est touchante parce qu’elle en fait trop.

Vous vous réappropriez les codes de la comédie romantique.

ORM. : Il nous semblait important de nous fondre dans cette forme. On sait que la fin sera positive.

C.V. : Mais on ne voulait pas réinventer la forme. Faire un film avec des héroïnes lesbiennes dont on n’a rien à faire qu’elles soient lesbiennes est en soi suffisamment nouveau. L’idée est de toucher les spectateurs qui aiment les comédies romantiques.

ORM. : Ce qui compte, c’est la question de l’amour : tomber amoureux et essayer de séduire la plus belle femme du monde à nos yeux. C’est assez identifiant pour tous le monde. Hétéros ou homos, les gens rigolent et passent un bon moment. Les gens qui ont peut-être comme apriori que le
film soit communautaire ressortent très rassurés : ils se sont juste marré et ils se rendent compte que les lesbiennes et les gays ont les mêmes problèmes qu’eux.

ORM. : Le couple formé par la mère et le beau-père d’Océanerosemarie est un couple mixte et a un enfant métisse. À aucun moment ce n’est une question.

C.V. : Le film est aussi un film d’anticipation en donnant l’image d’une société dont on peut rêver pour dans quelque temps – elle est déjà un peu comme ça, mais pas chez tout le monde. Le film est donc volontairement un peu bisounours. Il y a tout de même quelques incursions d’une forme d’homophobie ou de violence que les filles lesbiennes peuvent vivre au quotidien. Mais on voulait que ces incursions soient très vite rejetées par le film. Un cri de fille éjecte un mec relou dans la rue ; et une insulte homophobe est fièrement transformée en revendication de soi.

ORM. : Quand un mec au carrefour dit : « Ta mère la gouine ! » Je réponds : « C’est moi la gouine ». C’est toute l’histoire de la fierté gay : s’approprier l’insulte. D’ailleurs les seuls moments où il y a cette confrontation, c’est lorsque des hétéros beaufs cherchent à faire ressentir une différence qu’on ne ressent pas comme telle.

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Vous jouez la carte, si pas de l’artifice, de la représentation.

C.V. : Il y a dans l’univers scénique d’Océane quelque chose de très pictural qui relève presque de la bande-dessinée. À mes yeux, elle impose sur scène des images fortes et des mimiques corporelles aussi. Ça a été un plaisir de figer des instants similaires dans le film. Le film est très simple dans sa mise en scène et se révèle en effet très frontal parce que la caméra devait être assez figée pour que le corps puisse s’exprimer dans un cadre fixe. C’est un personnage agité et la caméra ne devait pas l’être afin de la suivre. A contrario, le personnage d’Alice introduit quelque chose de plus aérien et permet du coup du mouvement. (…) Pour le coup, il y a peut-être un hommage à la comédie romantique un peu fauchée des années 1980, aussi simple et naïve. Ça donne au film son caractère pop. On a voulu que le film ne se prenne pas au sérieux, et le dispositif aide à ça. Mais le film est assez hybride et se situe entre les genres.

ORM. : On assimile les codes du genre tout en s’en moquant, par exemple avec la scène d’essayage qui est incontournable même mythique. On s’en moque avec beaucoup de tendresse parce qu’on aime les films comme LA BOUM ou PRETTY WOMAN. C’est un hommage, certes un peu moqueur.

On plonge presque dans l’univers des années 1990.

ORM. : Toute la conception esthétique renvoie à cette époque-là – de la musique avec « Pump Up the Jam » et « Take On Me » aux costumes et aux couleurs.

C.V. : Comme on n’avait pas non plus un budget énorme, mais qu’on voulait jouer le jeu de la comédie romantique où les tubes reflètent les états-d’âme des personnages, il était important qu’on ait pas mal de chansons. On a demandé à notre compositeur, Thibault Frisoni, d’écrire des chansons qui puissent se fondre avec notre univers visuel et avec nos deux références musicales. Il a demandé à Jeanne Added de les chanter. Ça a été une invitation pour elle à se fondre dans une forme plus pop.

Dans la caractérisation des personnages, le trait est assez épais sans pour autant tomber dans le cliché. Au contraire, vous jouez avec.

C.V. : C’était un plaisir à écrire. L’univers d’Océane part de son personnage, son « persona », qui est à la fois une version améliorée d’elle-même et pire. C’est un personnage excessif. On avait notre du de comédie à partir du moment où son amoureuse est plus posée, plus intérieure. Autour, on s’est beaucoup amusé avec des figures caricaturales. On a poussé le curseur très loin pour certaines : le personnage de Fantine, interprété par Laure Calamy, est par moment peu crédible. On voulait réunir dans un seul personnage le pire de ce que peuvent être les ex tout en le rendant attachant. Afin de ne pas tomber dans la caricature, il nous fallait une comédienne de haut niveau comme Laure pour l’interpréter. La mère d’Océane Rose Marie interprétée par Michèle Laroque est aussi éminemment caricaturale. Comme la représentation du couple gay est déjà plus fréquente, on pouvait y aller franchement.

ORM. : On flirte aussi avec quelque chose d’assez réaliste puisqu’on dit souvent que les lesbiennes sont des psychopathes. J’ai eu des ex qui sont pires que Fantine en réalité. (rires)

C.V. : C’était intéressant et difficile à la fois de flirter avec le « nunuche » emblématique de la comédie romantique des années 1990 sans tomber dedans et avec la caricature sans en faire trop.

ORM. : Avec une grande sincérité et beaucoup d’amour pour nos personnages.

C.V. : Je suis très fier d’avoir mené à bien ce projet avec Océane en pensant aux adolescents pour qui ce n’est pas forcément facile. Il y a encore aujourd’hui plus de suicide chez les adolescents gays et je serai content si ce film peut apporter un peu d’apaisement.

Embrasse-moi Michèle Laroque

Le montage offre au film un rythme lui-même assez pop. Comment l’avez-vous équilibré ?

C.V. : Au bout d’un moment de travail, le film impose un rythme et tout le monde est forcément d’accord. C’est vraiment le film qui a dicté son rythme.

ORM. : La comédie romantique impose aussi un certain rythme. On aurait pu prendre le temps sur certaines séquences ou offrir plus de liberté à l’improvisation – autant de chose qu’on avait dans la matière, mais on a choisi de garder un certain classicisme dans la forme avec un rythme de séquences qui s’enchainent assez vite.

Comment est apparu ce titre, « Embrasse-moi » ?

C.V. : Le film s’est longtemps appelé « Le bisous du dragon » qui est une manipulation ostéopathique étrange qui permettait au personnage d’Océane Rose Marie d’endormir ses patientes.

ORM. : Ca faisait référence dans une version soft au film de kung-fu que j’adore, LE BAISER DU DRAGON.

C.V. : Mais c’était un peu trop troisième degré. Et un jour Océane parlait à une chèvre et…

ORM. : Je me suis dit qu’il fallait qu’on trouve un titre qui ressemble au personnage et qui soit simple. Cette idée de « Embrasse-moi » est venue assez naturellement.

C.V. : Son corps réclame qu’on l’embrasse durant tout le film et elle ne prononce jamais ces mots.


Embrasse-moi !: Trailer HD par cinebel

Embrasse-moi affiche

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