Interview : Nekfeu & Thierry Klifa (Tout Nous Sépare)

On 07/11/2017 by Nicolas Gilson

Thriller au coeur duquel Thierry Klifa met en scène la rencontre de deux mondes au-delà de leur confrontation, TOUT NOUS SEPARE révèle le talent d’interprète de Nekfeu (Ken Samaras) à qui le réalisateur offre un premier premier rôle au cinéma. Face à Catherine Deneuve, Nicolas Duvauchelle ou encore Diane Kruger, Nekfeu donne vie à Ben, une petite frappe de Sète qui décide de faire chanter Louise, une riche bourgeoise selon lui, pour payer une dette et rêver d’une vie meilleure. Rencontre croisée avec le comédien et le cinéaste à l’issue d’une longue journée de promotion – la première pour Nekfeu – et d’une rencontre avec le public namurois (aux alentours de 23h40).

Klifa Nekfeu

TOUT NOUS SEPARE est un véritable pari : un premier rôle pour Nekfeu dont c’est le premier film. Qu’est-ce qui d’une part vous a décidé à accepter et de l’autre vous a conduit à porter ce choix ?

Nekfeu : Je m’intéresse beaucoup à la réalisation et j’aime le cinéma, mais la possibilité de jouer ne m’avait jamais traversé l’esprit. L’histoire m’a plu et ce qui m’a ensuite décidé c’est le fait que j’ai senti que ce n’était pas un bourbier. J’allais pouvoir travailler avec quelqu’un de compréhensif et ça m’a rassuré. Et le casting était incroyable : qu’est-ce que je pouvais faire ?

Thierry Klifa : En fin d’écriture avec Cédric Anger, je suis tombé sur une photo de Ken en couverture des Inrockuptibles dans lequel il était en interview croisée avec Virgine Despentes. Il avait un physique très intéressant qui pouvait correspondre au personnage de Ben. Comme j’aime bien mêler des acteurs qui ont beaucoup d’expérience à d’autres qui en ont peu, voire pas, je trouvais intéressant de le contacter.

Comment s’est passée cette rencontre ?

T.K. : On a pris un café, je lui ai donné le scénario et il a répondu favorablement. On a fait des essais après lesquels j’ai été totalement convaincu. Bien que je l’étais déjà avant, parce que je sentais en lui quelque chose de fort et de volontaire. Ken est quelqu’un d’assez discret dans la vie, qui peut très bien passer inaperçu volontairement, et je suis allé le voir en concert au Zénith et j’ai été très impressionné de voir son assurance et à quel point il avait une forme d’insolence. A sa sortie de scène je lui ai dit que c’est là qu’il trouvera le personnage de Ben, qu’il lui fallait puiser là-dedans. Et il a compris ce que je voulais dire.

Le casting était alors déjà défini ?

T.K. : En ce qui concerne les personnages principaux, oui. L’idée de casting de Diane (Kruger), Catherine (Deneuve) et Nicolas (Duvauchelle) était là.

Vous formez avec Nicolas Duvauchelle et Sébastien Houbani un groupe très soudé. Trois personnages auxquels on ne peut pas réellement donner d’âge.

Nekfeu : C’était cool, ça justement. Néanmoins Rudolph est plus âgé : c’est les grand frère de l’équipe. Le trio a tout de suite fonctionné. On s’est très bien entendu. On a un peu le même background ou le même délire.

T.K. : Il y a quelque chose d’assez beau dans le personnage interprété par Nicolas : dès le départ, quand ils sont dans cette sorte de bourbier, il pourrait très bien s’en laver les mains, mais il va tout faire pour les sauver. Il est totalement solidaire. J’ai l’impression que, de plus en plus, les générations deviennent ceux avec qui on grandit ; avec qui on s’élèvent. À un moment donné, dans le film, le personnage de Ken demande à celui de Sébastien Houbani « depuis combien de temps ils se connaissent », et il lui répond « depuis toujours ». Ils ont grandi ensemble, comme des herbes folles. Il y a une différence d’âge, mais au final il y a une sorte de solidarité entre eux. Ils se sont trouvés et ils ont trouvé à se compléter.

Vous mettez en scène cette complicité avec ses contradictions, notamment lors d’une scène de baignade.

T.K. : Cette scène où ils se baignent ensemble dévoile une sorte d’adolescence retrouvée. Le regard de Ken qui ne peut pas se baigner à ce moment là suggère qu’ils ont fait ça toute leur vie.

C’est aussi un excuse facile, cette main, pour ne pas se baigner.

Nekfeu : Oui, il n’a pas la tête à ça à ce moment-là.

Mais au-delà, il est impressionnant de constater que tout se ressent en un regard. Comment avez-vous travaillé cette justesse-là ?

T.K. : On ne peut rien laisser au hasard quand on fait un film. Je les implique dans tout ce que je ne peux pas connaître comme les dialogues. J’écoute ce qu’ils peuvent me dire et après on peut ne pas être d’accord. Je peux vouloir quelque chose en sachant que ce n’est pas la réalité, mais on l’a décidé ensemble. On sait que ce sera mieux pour le film. Après, je ne cessais de le questionner sur la justesse du costume et il me donnait son avis. Ça me plait énormément. Je n’aimerais pas avoir des acteurs qui viennent juste dire leur texte et qui repartent ensuite chez eux. Je suis intéressé par l’implication de chacun : de Catherine Deneuve qui a plein de films derrière elle à Ken dont c’est le premier film. Je pense qu’il l’a tout de suite senti. J’en aurais été malade de faire un film avec des expressions qui n’existent pas ou qui n’existent plus ; des expressions qui appartiennent plus à ma génération qu’à la sienne.

Nekfeu, comédien dans le film Tout nous sépare  © Boris Radermecker

Impossible de ne pas évoquer la rencontre avec Catherine Deneuve. Si c’est certainement là la question qui doit le plus êtres posée, elle renvoie paradoxalement au film où le personnage de Louise rencontre celui de Ben. Le mythe semble s’inverser : elle est fascinée par lui.

T.K. : Oui, parce que je pense qu’il y a quelque chose d’expiatoire dans sa démarche. Elle veut donner de l’argent pour effacer sa mauvaise conscience. Au départ, il y a quelque chose de cet ordre-là, de très naïf. C’est en effet elle qui a une démarche vers lui, plus que l’inverse. Certes il vient lui demander quelque chose, mais on sent bien que le premier regard de compassion vient d’elle. Après, il y a le fantasme des gens par rapport au cinéma et par rapport à Catherine Deneuve qui est l’actrice la plus connue et reconnue dans le monde, mais quand on travaille avec elle, elle veut qu’on oublie « Catherine Deneuve ». Sur un tournage il y a quelque chose de très artisanal : elle a le trac, elle a peur, elle ne sait pas comment elle va jouer les choses, elle se lance et elle a besoin d’un partenaire. Et là, elle trouve quelqu’un qui lui plait, qui l’intéresse et qui a du répondant. C’est comme une partie de tennis : ils se renvoient la balle en essayant de s’apporter quelque chose.

Il s’agissait tout de même d’un baptême du feu.

Nekfeu : S’il fallait plonger dans le bain pour ne plus en parler, c’était le meilleur moyen de le faire. Thierry m’a fait tourner comme première scène celle où j’entre dans le bureau de Catherine Deneuve et je la menace car elle ne s’est pas présentée au rendez-vous. D’entrée de jeu, on a bien brisé la glace. Après, je ne pouvais que donner le meilleur de moi. Ce n’était pas facile de me sentir à ma place, mais grâce à l’ambiance de tournage je me suis senti en confiance.

T.K. : C’est vrai qu’il y a quelque chose de très familial sur le tournage. À la fin de cette fameuse première journée, je l’ai vue impressionnée par ce qu’il faisait, et elle m’a dit : « ça va être très bien ». Pour le coup, elle était pleinement rassurée – car tant qu’un acteur ne s’est pas retrouvé face à la caméra, avec l’équipe autour de lui soit-elle rassurante, on ne sait pas si il ne va pas perdre tous ses moyens. Et non.

Au fil de la ligne dramatique, où le personnage de Ben fait chanter Louise, l’hypothèse de domination se module jusqu’à possiblement s’inverser : Ben a d’abord le pouvoir, mais en imposant ses propres règles Louise semble se l’approprier.

T.K. : Vous êtes encore plus pervers qu’elle.

Nekfeu : Pour moi, Louise prend les rennes en main et, pour sa fille, ne fera pas marche arrière. Je ne suis certain qu’elle soit impressionnée par Ben. C’est comme si elle jouait un jeu de désespérée pour protéger sa fille, mais à plusieurs reprises elle ne se rend pas au rendez-vous ; elle négocie. C’est elle la personne la plus forte. Ben est désemparé, mais à aucun moment il ne sera violent physiquement à son encontre. Et c’est quelque chose qu’elle sent. Il y a quelque chose de surréaliste car il y a soudainement quelque chose de « vrai » dans leur vie. En étant peut-être malsain, c’est un jeu où personne ne sait où il va.

T.K. : Ils ne savent pas comment ça va se terminer.

Nekfeu : On a la certitude qu’il ne lui fera pas de mal. Et elle le sait.

Il y a aussi une forme d’érotisation des rapports. Il y a une dimension, si pas sexuelle, de séduction.

T.K. : Bien sûr. Elle est séduite par lui et il est séduit par elle, et peu importe que ce soient des générations différentes. Ils sont séduits par l’affection qu’ils se portent. Ils ressentent un intérêt l’un pour l’autre. Elle aura d’ailleurs le désir de le protéger à tout prix, et lui de même. Il a d’ailleurs un côté presque chevaleresque dans son attitude. Et ça, c’est quelque chose qu’ont les grands amoureux.

Nekfeu : Je pense qu’il y a une tendresse et un rapport presque maternel. Ils se reconnaissent l’un dans l’autre, en dehors de leur réalité sociale et de leur mode de vie, dans ce qu’ils ont de vrai. Ce qui les rapproche. C’est ce qui fait que leur relation commence à évoluer : Ben est admiratif de son caractère car elle ne se laisse pas démonter, et il commence alors à comprendre qu’il y a quelque chose en dessous. La relation entre Louise et sa fille est aussi un genre d’amour cassé et assez malsain.

T.K. : Un vrai rapport de dépendance, oui.

Nekfeu : Ce sont des amours mal dirigées qui font qu’ à un moment donné on se raccroche à toute forme de relation. Louise et Ben ont ça en commun.

Interview réalisée lors du 32 ème FIFF de Namur

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