Interview : Naomi Amarger & Noémie Merlant

On 01/11/2016 by Nicolas Gilson

Retrouvant Marie-Castille Mention-Schaar qui les avait diriger dans LES HERITIERS, Naomi Amarger et Noémie Merlant campent dans LE CIEL ATTENDRA deux adolescentes dont les situations se veulent miroir mais qui jamais ne se rencontrent. La première tient le rôle de Mélanie, une jeune fille qui par le biais d’une rencontre virtuelle va peu à peu être embrigadée par un « prince » islamiste, tandis que la seconde donne vie à Sonia qui, arrêtée pour terrorisme, doit être dés-embrigadée. Rencontre.

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Vous étiez toutes deux au casting du précédent film de Marie-Castille Mention-Schaar. Comment êtes-vous arrivées sur ce projet ?

Noémie Merlant : Marie-Castille Mention-Schaar m’a envoyé un message en me disant qu’elle voulait me voir. Elle m’a dit qu’elle avait écrit le rôle de Sonia en pensant à moi. J’étais heureuse et super flattée car c’est la première fois que ça m’arrive et qu’en plus j’admire Marie-Castille dans son travail et humainement. J’ai ensuite pris connaissance du thème du film et du scénario. Le sujet est très délicat, mais j’ai tellement confiance en elle et le scénario était tellement bon et nécessaire, (pensé) avec la bonne distance pour essayer de comprendre les choses, que je me suis lancée dans l’aventure avec cette rage de vouloir comprendre et de ne pas rester dans une peur.
Naomi Amarger : Marie-Castille m’avait envoyé le même message énigmatique. Je me demandais vraiment pourquoi elle voulait me voir. Je ne m’attendais pas du tout à ce qu’elle veuille retravailler avec moi après LES HERITIERS. Après, ça s’est fait moins facilement parce que comme j’ai beaucoup moins d’expérience comme comédienne, et qu’elle voulait s’assurer que je pouvais le faire, elle m’a fait faire un casting qui ne s’est pas bien passé. Du coup elle a fait passer le casting à plein d’autres puis elle a accepté de me donner une seconde chance : je suis retournée en casting est ça s’est très bien passé. J’étais très heureuse tout en ayant très peur ; peur de la décevoir, peur de ne pas être à la hauteur du sujet aussi. Lors de la préparation du tournage, je me suis rendue compte de l’ampleur du problème de l’embrigadement que j’ai découvert. Je savais très peu de choses et j’avais plein d’apriori sur ces jeunes. Plus j’avançais et plus je me demandais dans quoi je m’étais embarquée : je ne savais pas si j’en serais capable et je me demandais si j’étais légitime. Il y avait à la fois tous ces questionnements et une vraie rage de comprendre.

Bien que vos personnages soient dans des situations en miroir, dé-radicalisation d’une part et radicalisation de l’autre, est-ce que la préparation s’est faite de manière commune ?

N.M. : Comme, quand le film commence, Sonia est déjà embrigadée, j’ai fait tout un travail pour comprendre l’embrigadement et comment une personne embrigadée réagissait – parce qu’elle n’a plus la même vision du monde, les mêmes réactions. Il y a des manières de parler, des mots (spécifiques), les prières aussi. Et même physiquement : comment on est lorsqu’on est finalement déshumanisé ? J’ai rencontré Dounia Bouzar par le biais de Marie-Castille, des groupes de parole – des parents et des jeunes filles, et j’ai travaillé plus particulièrement avec une jeune-fille en processus de dés-embrigadement. On a créé un vrai lien plusieurs mois avant le tournage. Et résonnait en moi le malaise qu’on ressent face à la société de surconsommation, de course au fric, aux marques et aux likes. On essaie de remettre du sens… Cette quête de sens, cette quête d’absolu m’a touchée. Et c’est ce qu’ils utilisent dans leurs vidéos de propagande en y mettant évidemment des réponses fausses. Il y a eu une grosse préparation avec aussi l’apprentissage des prières, les documentaires, les livres. Mais on ne l’a pas faite ensemble.
N.A. : Ce n’était pas la même chose pour moi : je n’ai pas rencontré Dounia ni de familles, et je n’ai pas participé à des séances de dés-embrigadement – puisque mon personnage, Mélanie, ne se fait pas dés-embrigadé. Je pense qua ça m’aurait bouleversée plus qu’autre chose. Je me suis renseignée en lisant. J’ai aussi rencontré une jeune femme qui m’appris à faire les prières et les ablutions. Mon personnage joue du violoncelle, comme je n’en avais jamais fait, donc j’ai eu des cours aussi. Je n’ai fait aucune lecture du scénario avec Marie-Castille. Au début j’étais complètement perdue, je ne comprenais pas pourquoi tout le monde en faisait sauf moi, mais je pense qu’elle m’a tellement choisie pour ce que je suis moi, dans ma personnalité : pour coller le plus possible au personnage, il fallait que je fasse le moins de travail autour du jeu pour être la plus naturelle possible. Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas faites avant le tournage. Je n’avais pas regardé de vidéos d’embrigadement pour que la première fois que je les découvre ce soit à travers le regard de Mélanie. Il y a des choses que j’ai moins poussé, soit parce que Marie-Castille ne voulait pas que je le fasse, soit parce que je me disais que je serais plus honnête dans mon jeu sans le préparer.

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Du coup le tournage s’est-il fait de manière plus ou moins chronologique pour respecter l’évolution du personnage ?

N.A. : J’ai l’impression que ma partie a été assez chronologique. Généralement Marie-Castille répond négativement à cette question. La partie de Noémie a été très décousue.
N.M. : Je ne sais plus trop. J’ai l’impression que ça a été plutôt chronologique, mais en fait non puisqu’on a terminé par Aix où elle est justement pleinement (embrigadée). Donc non, pourtant j’ai cette sensation de chronologie.
N.A. : Moi on a commencé par des scènes simples. Ma première scène je devais marcher dans la rue, puis on a fini par les scènes où Mélanie est embrigadée. Marie-Castille savait que ça allait mettre du temps à ce que je me sente bien dedans.
N.M. : Nous, c’était l’inverse. On a commencé par les scènes dans la maison qui sont les plus violentes, le moment où Sonia est dans une schizophrénie. Et puis, quand on a tourné la scène avec l’intervention du RAID, c’était le même jour que que RAID est intervenu à Saint-Denis. La réalité rattrapait complètement la fiction, ou l’inverse. C’était assez perturbant. On voyait l’intervention sur nos portables, les voisins pensaient que les gens du RAID étaient là. Tout le monde était un peu parano. C’était assez anxiogène.

Ce film vous a-t-il permis de découvrir la culture musulmane ?

N.M. : L’approche de la religion, on l’a eue par le biais de la religion prônée par Daesh qui n’est pas l’Islam ; qui n’est pas une religion et qui est l’islamisme. Personnellement, je ne connaissais pas bien l’Islam et j’ai fait un travail pour connaître cette religion. J’ai rencontré un imam et j’ai parlé avec des repenties – et souvent les repenties gardent la foi, justement, ce qu’elles cherchaient au départ. En apprenant les prières, en lisant le Coran, en m’intéressant à cette religion, j’ai vu comme c’est une très belle religion. Ça m’a aidé durant le tournage. Quand on prend l’essence de ce que l’Islam dit, c’est une ouverture à la tolérance, à la vérité et à l’amour. Ce sont des messages de paix. Comprendre ça a été très enrichissant. Le film montre bien le fait que l’islamisme n’est pas l’Islam, et que l’islamisme n’est pas une religion. Les gens peuvent très vite faire des amalgames, et il ne faut pas. Beaucoup de musulmans souffre de ça.

Jouant son propre rôle, Dounia Bouzar revêt une importance capitale dans le film à cet égard.

N.M. : Elle pose bien le cadre. Il permet de comprendre, ne serait-ce que le jilbab ou le nikab qui ne sont pas imposés par l’Islam. Par le dialogue, elle explique ça aux familles et aux jeunes filles qui, pour la plupart étant des converties, ne connaissent pas l’Islam et sont plus vite manipulables.
N.A. : Comme leur première approche de l’Islam est celle-là, elles sont du mal à ensuite comprendre qu’elles s’étaient fourvoyées. Il y en a effectivement beaucoup qui restent musulmanes alors qu’elles ne l’étaient pas à la base alors qu’elles sont bien dés-embrigadées. Et ça, c’est quelque chose qui fait obstacle à leur réintégration dans leur famille parce que les familles ne comprennent pas et pensent qu’être musulmane signifie être encore embrigadée.
N.M. : Alors que quand elles étaient embrigadées, elles n’étaient pas dans la foi. Il n’y avait plus de lien entre le coeur et la tête.

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Une prière suffit à se convertir. Une très belle symbolique dès lors qu’on a la foi.

N.A. : Je pense même qu’à la rigueur on n’a pas besoin de dire la phrase. C’est quelque chose que l’on sait soi-même, enfin je pense. Je ne suis pas croyante, mais je comprends les gens qui ont besoin de croire et qui croient.
N.M. : On ne croit pas forcément parce qu’on en a besoin ceci dit.
N.A. : C’est vrai. Mais Mélanie se convertit plus par amour que par véritable foi. Pour elle, c’est un rituel sacré et en prononçant ses mots c’est comme si sa vie changeait. Juste parce qu’elle a prononcé une phrase. C’est assez incroyable et en même temps c’est beau de se dire qu’il n’y a pas d’intermédiaire. Pour moi, c’est ça la foi : soi et Dieu.
N.M. : Mais là le problème c’est que l’intermédiaire, c’est Daesh. Un intermédiaire qui biaise tout.

Mélanie est aveuglée par la séduction. Elle tombe amoureuse en n’ayant rien en main, si ce n’est des doutes.

N.M. : Les doutes et les malaises que les jeunes ressentent à l’adolescence. Ils augmentent les angoisses qu’on peut ressentir par rapport à nous, au monde et à la mort. Ils s’infiltrent dans une brèche des questionnements vrais en donnant, petit à petit, des réponses fausses. C’est une bascule qui se fait petit à petit. Ils vont à chaque fois s’adapter au profil de chaque individu en fonction de ce qui fait le plus sens chez eux. Mélanie en l’occurrence, c’est l’amour et les injustices qui la révoltent.
N.A. : Après, je pense que les liens peuvent très vite se tisser de manière virtuelle. Il y a des choses qui résonnent beaucoup plus à l’écrit. Et ça ne m’étonne pas tant que ça qu’on puisse tomber amoureux de quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré.
N.M. : Et puis on se livre plus quand on est tout seul dans sa chambre. Il y a plus de mystère sur Internet.
N.A. : On se sent protégé même. Lorsqu’ils enchainent les vidéos, les jeunes n’ont pas du tout l’impression qu’on les manipule.
N.M. : Alors qu’on est plus fragile.
N.A. : Ils sont dans leur chambre face à leur ordinateur et se disent que rien ne peut leur arriver. Alors que c’est là que tout arrive.

Quel est votre comportement sur les réseaux sociaux, comme par exemple Facebook ?

N.A. : Moi, je n’ajoute pas les gens que je ne connais pas. Plus j’avançais dans mes recherches et plus je me disais que c’est quelque chose qui aurait pu m’arriver. Au début, quand Marie-Castille m’a parlé du sujet je ne pensais pas du tout que ce soit possible. Je n’avais pas Facebook lorsque j’ai eu ce type de raisonnements. J’étais un peu comme Mélanie. Et puis, il n’y a pas que Facebook. Je ne suis pas très douée pour ce qui est réseaux sociaux, et j’ai découvert qu’il y a des réseaux où on reçoit des messages de gens sans en avoir approuvé l’envoi.
N.M. : On est des proies faciles.

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Interview réalisée dans le cadre du Festival International du Film Francophone de Namur

Le ciel attendra - affiche

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