Interview : Nahuel Pérez Biscayart & Arnaud Valois

On 23/05/2017 by Nicolas Gilson

Dans 120 BATTEMENTS PAR MINUTE, Nahuel Pérez Biscayart incarne Sean, un militant d’Act-Up Paris séropositif, dont s’éprend Nathan, un séronégatif qui s’engage au sein de l’association, à qui donne vie Arnaud Vallois. Nous les rencontrons au lendemain de la première du film au Festival de cannes, encore émus. L’un est frêle, l’autre en impose par sa carrure – ce qui ne les empêche pas d’être complices, de répondre presque communément. Acteur argentin trop peu « exploité » dans le cinéma français, Nahuel a été recommandé à Robin Campillo par Rebecca Zlotowski (avec qui il travailla dans GRAND CENTRAL). Arnaud Valois, lui, n’avait plus fait de cinéma depuis longtemps. Le réalisateur a simplement vu sa photo sur Facebook, s’est dit que ça pouvait coller physiquement et a contacté son agent. La raison de ce retour devant la caméra de celui que la maquilleuse surnomma « Angelina Jolie » ouvre un dialogue autour d’un film troublant, essentiel et sensuel. Rencontre croisée.

Arnaud Valois - 120 battements par minute

Qu’est-ce qui vous a décidé à retourner vers le cinéma ?

AV : Du masochisme, certainement. C’était mon rêve d’enfant, mais j’ai arrêté parce que je n’étais pas heureux avec la façon dont ça se passait. J’avais commencé à Cannes en 2006 avec sELON CHARLIE de Nicole Garcia. J’étais tout jeune, j’avais 22 ans, et je pensais que ça allait s’enchaîner et s’intensifier. Ce n’a pas été le cas. J’ai tourné dans d’autres films, des très bons films, mais j’avais des petits rôles. JE n’avais pas grand chose à défendre ou à exprimer. Plutôt que devenir aigri, rance ou jaloux, j’ai préféré aller me réaliser ailleurs.

Pour rebondir sur le masochisme, est-ce que faire du cinéma en tant qu’acteur en comporte une part ?

AV : Il y a une partie de ça. C’est pour moi un métier qui apporte des émotions tellement fortes que c’en devient une drogue. Après, je ne suis pas sûr que ce métier, en lui-même dans sa globalité, puisse rendre heureux. Je pense qu’il faut développer d’autres choses à côté pour trouver une forme d’équilibre et ne pas tout reposer sur ça. C’est là où est le danger, et où ça peut devenir masochiste.

Nahuel Pérez Biscayart : Je n’ai pas envie de parler de masochisme dans une ambiance comme celle-ci. Il y a évidemment des moments de souffrance extrême dans notre travail, mais je pense qu’en jouant on est toujours à la recherche des moments que l’on a vécu et on a conscience de leur importance. Ces instants nourrissent ceux de créativité et de rencontre avec nos partenaires. Il y a évidemment de la souffrance, mais c’est la vie qui veut ça. C’est comme dans la vie, il ne faut pas envisager le cinéma comme un aventure masochiste, sinon on se retrouverait inévitablement dans une situation de souffrance.

Question bateau, mais incontournable : que connaissiez-vous d’Act-Up ?

N.P.B. : Je suis né et j’ai grandi en Argentine où il n’y avait pas Act-Up. Donc c’était pour moi le triangle rose que j’avais vu quelque part, dans des images d’archives, sans connaître leurs actions. Il y avait des associations équivalentes en Argentine qui menaient des actions similaires, mais ce dont je me souviens c’est plutôt un tabou généralisé et une stigmatisation par rapport aux gens qui mouraient dans un étrange mystère. Quand j’avais 10 ou 11 ans, je me souviens d’une femme trans à la télévision qui a soudainement disparu. On en parlait peu. On se demandait ce qui s’était passé. On savait juste qu’elle était morte. C’était tout. Je trouvais ça bizarre ; je ne comprenait pas qu’on en parle pas de quelqu’un qui venait de disparaitre. Il y avait toujours un mystère.

A.V. : Moi je suis français, et je me souviens qu’on voyait Act-Up dans les journaux télévisés. J’avais une dizaine d’années à l’époque où est situé le film, et ça me semblait surtout être du spectacle : la capote sur l’Obélisque ou quand ils se couchaient par terre. Je me souviens de quelque chose de très sensationnel et de spectaculaire. C’était quelque chose de très fort, mais je n’avais conscience ni du SIDA ni des gens qui mourraient. C’est venu après, quand on m’a expliqué. (…) J’ai été élevé dans une famille ultra tolérante sur tout et je n’ai jamais entendu de jugement de valeurs sur des minorités.

N.P.B. : Le film donne vraiment accès aux coulisses de l’association. On les comprend, et on se dit même par moment qu’ils n’étaient pas si radicaux que ça. Alors que la situation était tellement désastreuse – ils mourraient, leurs amis mourraient – ils ne faisaient « que ça ». C’est très intéressant de pouvoir élargir la vision d’Act-Up, d’en connaître l’intimité, et de comprendre pourquoi ils étaient là.

120 battements par minute campillo

Une préparation particulière a-t-elle été nécessaire ?

N.P.B. : On a bien bossé lors des séances de travail. Les essais que l’on a fait constituaient déjà le début du travail. Ces séances sont à mes yeux la seule vraie manière de savoir si on va travailler ensemble ou pas. Le groupe, la constellation, que Robin a pu construire a été une force pour mon travail personnel. J’ai beaucoup agi, mais j’ai beaucoup réagi aussi. C’est une véritable création collective : si on joue bien, c’est parce que les autres jouent bien aussi.

A.V. : Il m’a été nécessaire d’avoir aussi une préparation physique car Robin me trouvait trop musclé. Il avait peur que quand Nahuel allait perdre du poids dans le film la différence soit trop forte visuellement. Je fais beaucoup de sport et j’ai arrêté durant trois mois. Je suis allé courir tous les jours pour fondre. J’ai perdu moi aussi 7 kilos, mais ça ne se voit pas de la même façon comme c’était en amont. Ça m’a aussi aidé parce que j’ai l’habitude d’être porté par ma carrure, qui me donne une certaine confiance, et Robin avait anéanti ça. Mon personnage arrive un peu tout penaud, très fragile. Avec sa direction, ça m’a beaucoup aidé. J’ai très peu réfléchi pendant le tournage, Robin a une vision tellement forte et accompagne les acteurs de manière très précise. J’essayais d’être juste reposé et disponible intellectuellement.

A quel moment avez-vous découvert le film et quel a été votre ressenti ?

A.V. : On l’a vu à Paris, 10 jours avant sa présentation à Cannes. Robin avait envie de nous le montrer à al fois pour que l’on puisse répondre aux questions des interviews et pour ôter le « choc » du premier visionnage. Honnêtement en sortant de la première cannoise, j’étais heureux de l’avoir vu une première fois.

N.P.B. : On avait vu le film quelques jours avant sa présentation à Cannes, pour être près pour la presse. C’est toujours difficile de se voir jouer comme de voir un film dans lequel on a travailler, mais comme c’est un très bon film, j’ai pu voir un ensemble. Et ça, c’est parce que c’est un très bon film. À la deuxième projection, j’ai découvert les autres couches que je n’avais pas vues lors de la première séance. Et c’est toujours agréable de voir de bons films plusieurs fois.

AV : Au deuxième visionnage, d’autres dimensions s’ouvrent. Je recommande vraiment de le revoir.

Le montage est pleinement organique. Est-ce que cette sensation était présence dès l’écriture ?

AV : Dès la lecture on voyait le rythme et le cadre. C’était très impressionnant. Du coup, ça se lit d’une traite.

N.P.B. : Je ne savais pas comment Robin allait poser sa caméra, mais l’organicité de la structure du film était déjà archi-présente dans le scénario. À la lecture, je voyais déjà un film qui ressemble beaucoup au film qu’on a vu – qui est évidemment mille fois meilleur parce qu’il y a l’image. On a lu quelque chose de très sincère. Le son, le rythme, la musique comme l’enchainement physique des scènes étaient présents dans le scénario.

Aussi mortifère puisse-t-être le contexte, il y a une dimension ludique. Le film montre également le souci de prévention avec notamment une action dans un lysée. Une séquence qui confronte plusieurs points de vue, mais joue également avec le regard du spectateur sur les intentions de certains.

A.V. : Comme dans tout le film : jamais on ne prend le spectateur par la main en lui disant ce qu’il va voir ou découvrir. On lui donne une information qu’il doit ensuite digérer. C’est à lui d’en faire ce qu’il veut, de la réécrire avec sa grille de lecture, son vécu et ses projections. Ce que j’adore dans ce film, c’est son universalité : chacun peut trouver quelque chose à un moment dans un personnage. On peut se retrouver dans Sean comme dans Nathan, ou dans tous les autres. On peut se sentir maman aussi – alors que je ne suis pas une femme et que je n’ai pas d’enfants, mais la mère de Sean me bouleverse.

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Les scènes de sexe sont très sensuelles. Aviez-vous des appréhensions à les tourner ou à les découvrir ?

A.V. : On est même dans des scènes d’amour.

N.P.B. : Les scènes de sexe ne sont pas les plus courantes sur un tournage. C’est assez difficile car toute l’équipe est très tendue.

A.V. : Plus que les comédiens, même. Il y a une gène de le part des techniciens qui en arrivent à s’excuser.

N.P.B. : Le travail est donc centré sur le fait de se détendre pour pouvoir jouer. La scène est difficile car on s’ouvre l’un à l’autre. C’est très subtil, on ne peut pas être tendus car ça se voit et ça s’entend dans la respiration. Il fallait vraiment être détendu, et être si exposé posait un contraste assez clair. Le côté physique était assez technique, voire chorégraphié, parce qu’il fallait avoir conscience du cadrage pour ne pas tout montrer. Il fallait intégrer tout le côté technique pour ensuite pouvoir disparaître et être présent dans l’échange intime qui est la naissance de cette relation. C’est là qu’on se dit tout et qu’on est prêts à partager.

Si on montre beaucoup, l’approche demeure pudique. Est-ce que vous aviez discuté de cet élément avec le réalisateur ?

A.V. : Franchement, pas trop. Mais le fait d’avoir vu EASTERN BOYS nous a mis en confiance. Robin n’allait pas se réinventer sur les scènes de sexe sur ce film-ci. JE n’étais pas inquiet.

N.P.B. : De toute façon, pour la production, si on veut un sexe en érection, le film ne peut pas passer à la télévision… Mais de toute façon, Robin aime bien suggérer les choses, pour que ce soit plus excitant.

A.V. : Je ne pense pas que ces scènes soient gênantes pour le spectateur. Mais troublantes, oui.

N.P.B. : Après, des comédiens, qui ont conscience de comment se fabrique un film, m’ont posé la question de savoir si on avait baisé pour du vrai ou même si on était en couple. C’est qu’il y a quelque chose qui marche

A.V. : Mais, en fait, c’est du cinéma.

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120 battements par minute: Extrait HD st en par cinebel

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