Interview : Nadège Loiseau

On 28/11/2016 by Nicolas Gilson

Diplômée de l’Ecole supérieure des arts appliqués (ESAAT), Nadège Loiseau fera carrière dans la communication avant de se tourner vers le cinéma. Signant une première réalisation pour une série de court-métrages commandée par Canal+, « Les films faits à la maison », l’apprentie réalisatrice tournera ensuite LE LOCATAIRE, prémisse à son premier long-métrage, LE PETIT LOCATAIRE. Pétillante, elle insuffle à son premier long-métrage une énergie singulière, pleine de couleurs et de hiatus. Un film entier, quitte à nous laisser coi, où se rencontrent la comédie et le drame. Rencontre.

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Avant LE PEIT LOCATAIRE, vous avez signé en 2012 LE LOCATAIRE, un court-métrage abordant le même sujet. Comment est née cette envie de cinéma ? - « Le locataire » est né dans mon esprit, et surtout dans mon corps, lors d’une première grossesse. C’est comme cela que j’appelais mon bébé et j’ai alors écrit quelque chose de très personnel entre le journal intime et le roman sans fin. Il m’a fallu quelques années de digestion pour parvenir à prendre de la distance, et tout d’un coup il y a eu cette idée de film. Je ne venais pas du cinéma et c’était super de pouvoir m’exercer dans un court. C’était déjà cette histoire de Nicole et de sa famille. Quand on a fait le court, j’ai dit à mes producteurs que j’avais envie d’aller plus loin, de boucler les boucles… Et c’est comme ça qu’est né LE PETIT LOCATAIRE.

Il est surprenant de trouver Sylvie Pialat à la production du film. Comment cela s’est-il mis en place ? - C’est une histoire assez particulière. J’ai été produite par des jeunes producteurs chez Sylvie Pialat. On a fait le court-métrage ensemble et c’est un premier long-métrage pour eux aussi. Sylvie chapeaute ça de loin et les regarde grandir. Ce n’est pas le cinéma habituel des films du Worso, et c’est déjà en soi une histoire incroyable. Il y avait cet enjeu de faire chez elle un type de film qu’elle ne fait pas habituellement. J’aimais l’idée qu’elle n’a pas complètement les codes de la comédie pour que ça reste justement un film de comédie d’auteur. Ils ont été très bienveillants avec moi et m’ont laissée très libre.

A-t-il été aisé de vous distancier du court-métrage pour écrire le scénario ? - J’avais envie de traiter du sujet de la maternité et une fois que j’ai eu l’idée de ce « locataire » qui arrive là où ce n’est pas du tout le moment, les choses se sont enchaînées très facilement. Nicole est née tout de suite, puis Jean-Pierre… Mais après c’est du travail. Je viens de la communication et de l’image, j’ai du apprendre à écrire. Du coup j’ai monopoliser beaucoup d’attention chez mes producteurs pour qu’ils puissent lire, relire et me faire avancer. Au bout de trois ans, alors que mon scénario était dialogué mais tellement trop long, Sylvie m’a fait rencontrer Fanny Burdino et Mazarine Pingeot qui sont arrivées en script-doctors pour m’apprendre à couper et à identifier ce qui était nécessaire à l’histoire et ce qui était là juste pour me faire plaisir.

Comment définiriez-vous la tonalité du film ? - C’est une comédie d’auteur… En le faisant, lorsqu’on me demandait si je faisais une comédie je répondais que je faisais un film. Je ne voulais pas, sous prétexte de chercher à faire rire, m’empêcher de faire pleurer ou, au moins, d’aborder des thèmes que la comédie s’interdit. Je voulais aller entièrement dans un sens comme dans l’autre. Je voulais jouer de rythme et de ruptures. C’est très compliqué de définir le film. Il ressemble à la façon dont on l’a fait : il est libre, indépendant, et il a sa propre forme.

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Les couleurs sont très « pop ». - C’est d’abord parce que j’ai du mal à vivre sans couleur. Au départ j’imaginais tourner le film en été ou au printemps, mais finalement selon les disponibilités de Karin (Viard) on est parti sur l’automne. Comme on tournait sur la région de Chambéry mon chef op a eu un peu peur en pensant ne jamais avoir la lumière nécessaire. Du coup, j’ai dit à ma costumière que, comme on ne savait pas le temps qu’on allait avoir, nous allions nous envoyer la lumière et les couleurs. Donc on n’a pas fait semblant. On a balancé de la couleur partout. Parce que ma vie est en couleur et, parce que je dois avoir des petits problèmes de distinction et que je ne vois pas les nuances, il faut que je pousse. Et ce qui est dingue, c’est qu’au final on a eu la lumière – en tout cas sur les scènes clés. Je me suis effectivement fait quelques fois la réflexion qu’on était allés un peu loin ; mais ce n’est pas grave, c’est ce film qui accueille la couleur. Et puis, ça fait du bien.

Et pour le coup, ce jaune est vraiment bien jaune. - C’est assez marrant parce que ce jaune imprime vraiment la rétine et pourtant Nicole n’est qu’une seule fois en jaune, pendant les cinq premières minutes du film. Elle n’est plus jamais en jaune après. Et bizarrement on se souvient de cette couleur. C’est étonnant. C’est un film que j’ai fait sans calcul. J’ai fonctionné aux coups de coeur avec ma costumière et avec mon chef déco. Il se peut qu’il y ait parfois du mauvais goût, mais tant mieux parce qu’on est souvent au cinéma dans une exigence castratrice d’une direction artistique « très pincée ». J’en suis très cliente, je trouve ça très beau, mais je voulais ramener « ma réalité ». Et je me rends compte que ce n’est pas « la réalité », mais c’est ce film. Je suis très à cheval sur la direction artistique, mais je ne voulais pas que ce soit trop léché. Je cherchais la faute de goût et voir jusqu’où cette famille la supportait.

Il me semblait important de parler de la possibilité de l’avortement aujourd’hui en France : il existe, il est là et à aucun moment on ne remet en question cette possibilité.

Quel serait le message du film ? - Il y en a plein je pense. Le premier est de s’aimer en famille – au moins en famille. Après, si les hommes se disaient qu’à la maison ça les arrange que madame soit la taulière, si les femmes pouvaient se dire qu’elles ne laissent pas non plus une liberté folle à leur mari pour qu’il prenne le relai parce que quand il le prend ça ne va pas. Après il y a des sous-messages qui ne sont pas vraiment le coeur du film. Il me semblait important de parler de la possibilité de l’avortement aujourd’hui en France : il existe, il est là et à aucun moment on ne remet en question cette possibilité. Il me semblait important d’arriver avec des vrais sujets comme ça en faisant semblant de ne pas y aller. Et puis, il y a des petits messages de-ci, de-là : dites bonjour aux caissières de péages – parce que c’est important et qu’elles vont disparaître – et surtout marrez-vous parce qu’on n’a qu’une vie.

Vous n’avez pas peur de jouer avec les clichés. - Non, voire de les pousser un peu. J’essayais d’être dessus, mais « finement »… ou pas. Pour témoigner qu’une femme enceinte a une vie hormonale qu’elle ne maîtrise pas et des rêves, je ne fais pas semblant d’aller loin. Quand on voit la manière dont on traite les vieux aujourd’hui, ça me faisait plaisir d’aller loin avec le personnage de Mamilette dans un esprit taquin. D’un coup, on a le droit de toucher aux vieux pourvu qu’on le fasse avec amour.

Comment avez-vous travaillé la musique du film ? - Je baigne dans de la musique quoiqu’il arrive à la maison : la musique a été composée par mon mari. Il y avait un morceau, « Happiness », qui était déjà dans le court-métrage et que je voulais à nouveau dans LE PETIT LOCATAIRE. Avant de partir en tournage, je l’ai fait travaillé sur le générique du début car j’en avais besoin pour imaginer le rythme et les images qu’il me faudrait. Inversement, il s’est basé sur les images et le tournage. Ça a été un tournage très dansant, la musique était tout le temps présente ; on donnait le « go » de la journée sur du Rihanna. Du coup, par exemple, la scène du scooter qui ne devait pas être mise en musique au départ, je lui ai dit que je voulais que ce soit la musique d’Arielle (ndlr le personnage alors mis en scène). (…) Je me rends compte qu’il n’y a pas tant de musique que ça dans le film, mais pour autant, quand elle est là, elle est vraiment là. Ça a été un jeu de ping-pong entre mes demandes et ses propositions. Ça a parfois été un sujet de désaccords, mais ça a surtout été un expérience incroyable. C’est sa première musique de film et j’ai chanté sur à peu près tous les morceaux. C’était super de poser ma voix avec eux, avec tout ça.

Comment le casting s’est-il dessiné ? - En finissant l’écriture je ne voyais pas qui d’autre que Karin Viard pourrait camper ma Nicole. Je voyais ce que j’étais en train d’écrire, je voyais que j’avais besoin de rythme et de force, mais aussi de cet élément en plus que la comédienne pourrait m’apporter. C’était une évidence. Je suis fan de Karin Viard depuis toujours. Elle a lu le scénario, trois jours plus tard on s’est rencontrées et c’est pendant ce rendez-vous que Philippe Rebot s’est glissé dans le rôle de Jean-Pierre. Au départ Philippe était dans le film, mais pas dans ce rôle. Karin m’a convaincue. Une fois qu’on avait ce couple, il fallait trouver la Mamilette.

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Comment Hélène Vincent qui donne vie au personnage de la grand-mère est-elle arrivée sur le projet ? - Le nom de Hélène Vincent a été évoqué alors qu’on discutait avec la directrice de casting. Je suis originaire de Roubaix, donc j’ai vu, vu et revu LA VIE EST LONG FLEUVE TRANQUILLE. Quand on a évoqué le nom de Hélène Vincent, je me suis dit que ce serait un super clin d’oeil à l’enfant que j’ai été. On lui a envoyé le scénario, on s’est rencontrée et elle a voulu faire le film tout d ensuite. Il était hors de question qu’on fasse le film sans elle. « Enfin une comédie portée par des femmes ». J’ai eu un instant d’hésitation car dans la vie Hélène Vincent n’est pas du tout Mamilette : elle a certainement 15 ans de moins que le rôle, elle est extrêmement féminine et dynamique. Elle m’a dit de la vieillir. Je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté d’une telle actrice qui m’offrait de la vieillir. Pour les autres rôles, ça a été l’école du casting. Il y en a qu’on connait à la télé – mais que je ne connaissais pas.

Même Antoine Bertrand, le Québécois ? - Antoine, ça a été une évidence quand j’ai vu STARBUCK. Je me suis dit que ce mec-là était de ma famille et que je travaillerais avec lui un jour. Au début Toussaint devait être Antillais dans mon esprit – d’où son nom de Toussaint – et en découvrant Antoine Bertrand il est devenu Québécois. Je suis une grande fan d’accents, et cet accent québécois est dingue. Quand j’ai fini le scénario, je le lui ai envoyé et il m’a répondu que c’était fou qu’une française pense à lui, qu’il adorait le film et qu’il viendrait. (…) Il y a eu un vrai esprit de famille sur ce tournage.

La scène d’ouverture est très intrigante car elle est quelque peu abrupte : alors qu’on découvre Nicole en mouvement on peut se demander si le projectionniste ne s’est pas planté. - Je voulais qu’en arrivant dans ce film ce soit déjà le bordel et qu’on ait déjà loupé des informations. Je voulais qu’on arrive à la bourre et qu’on les quitte dans ce même bordel. Je voulais que cette famille ait vécu avant nous et vive après. Dans la vie de Nicole, un moment posé n’existe pas : elle est à l’efficacité ; chaque minute doit être rentable car elle a trois journée à faire entrer dans une. Je voulais arriver très abruptement sur la féminité. Nicole est très apprêtée et pourtant elle gère à la fois son brossage de dents et son rasage de jambes. Moi qui ai fait beaucoup de publicités, là pour le coup ça tenait de l’anti-publicité. Je voulais aussi qu’on ne comprenne pas forcément tout, pour découvrir les choses par la suite, parce que c’est une famille qui n’attend pas. La première projection en public, je me suis dit que, effectivement, ça allait vachement vite… Mais voilà, c’est le film.

Le générique de fin, très ludique, met en scène l’équipe de tournage. Pourquoi ? - Je suis très heureuse de ce générique même si au départ j’ai du un peu me battre avec mes producteurs. On a fait le film avec une espèce d’énergie de malade. C’est un film très fragile, avec un petit budget. Quand j’ai attaqué la post-production avec cette famille dans mon coeur en ayant pris conscience qu’un film se fait avec une équipe. Je réfléchissais à une dédicace pour les remercier. Comme on est une génération très Instagram on avait fait beaucoup de photos sur le plateau. La musique était déjà présente et cette idée est venue tout à la fin. Et j’en suis très fière. Il marque les gens, et puis il incite à rester et à voir un tout petit peu de l’autre côté de la caméra.

Asia Argento déplore que les gens ne regardent plus les génériques. - Ce qui est infernal, c’est que la lumière se rallume avant la fin du générique. On ne laisse pas leur chance aux gens qui sont cités, alors que c’est ça qui est important. La longueur d’un générique témoigne du monde qui a travaillé sur un film. Ici, je vois que les gens enfilent leur manteau puis commence à regarder, profitent de la musique et puis, d’un coup, ils se passent quelque chose. C’est important, en tout cas en salle, d’essayer de dire que le cinéma c’est pas juste téléchargeable, il y a du monde qui bosse dessus.

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