Interview : Nabil Ben Yadir

On 24/01/2017 by Nicolas Gilson

Avec DODE HOEK (Angle Mort), Nabil Ben Yadir signe un thriller haletant mettant en scène Jan Verbeek, un commissaire de la police anversoise, qui quitte son poste pour briguer un mandat politique avant d’être rattrapé par son passé. Véritable film de genre, DODE HOEK flirte savamment avec les codes du cinéma d’action tout en mettant en scène les clichés qu’entretiennent les flamands à l’égard des wallons, et inversement. Un thriller belge au propos politique qui se révèle des plus percutant tout en étant un véritable « divertissement ». Rencontre avec le réalisateur.

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Le pari du film était de faire en sorte que le spectateur se fonde au ressenti d’un personnage a priori condamnable. - Je ne sais pas si j’ai réussi, mais Jan Verbeek demeure un personnage horrible dès le départ que l’on suit jusqu’au bout. Ce n’était pas évident, mais j’ai eu la chance d’avoir comme acteur l’extraordinaire Peter Van den Begin qui est à l’opposé du personnage qu’il interprète. L’exercice était super excitant parce que je pense que je suis la dernière personne au monde à pouvoir aimer ou supporter un mec comme mon personnage.

Vous nous aviez présenté DODE HOEK comme « un thriller politique, mais pas que ». Qu’entendiez-vous par là ? - Au-delà de l’aspect politique, de qui est Jan Verbeek et de où se situe le film, il y a l’humain. Le protagoniste va devoir faire en quelques heures des choix que l’on ferait en l’espace d’une vie. On va le sortir de sa zone de confort pour le ramener dans le plus profond des abysses. Va-t-il faire le choix de la raison, du coeur ou des idées ?

DODE HOEK est un vrai film de genre. Etait-ce facile d’imposer la production de ce type de film en Belgique ? - Non, d’autant moins en tant que francophone voulant faire un film en flamand. J’espère que ce film va décoincer les choses. Les flamands assument plus le film de genre, et c’est peut-être pour ça qu’il est en flamand car j’avais moins de problème à l’imaginer. Je pense qu’ils se cachent moins derrière un aspect « film d’auteur » ou sociologique. Maintenant, c’est bien si on arrive à combiner les deux.

DODE HOEK est un film belge au-delà de son ancrage narratif avec un casting mélangeant des acteurs francophones et néerlandophones. - C’est un film entièrement belge. On s’est amusé aussi à croiser des écoles, et ça marche. Les manière de préparer ne sont pas les mêmes. Côté francophone où on est plus instinctif. Peter Van den Begin est instinctif, mais il prépare beaucoup. Les acteurs flamands sont des faiseurs, des performeurs. Ils n’ont pas de stratégie de carrière. Ils veulent jouer. J’avais honte de proposer des mini-rôles à des grands acteurs flamands – trois jours de tournage à un type qui a été rôle principal – mais ils n’ont pas d’ego.

Dode Hoek - Nabil Ben Yadir - Angle Mort

Le film de genre offre la possibilité de travailler sur les clichés. Vous n’avez pas peur de noircir le trait. - C’est ce qui est intéressant. Quand tu as un facho commissaire de la brigade des stups d’Anvers qui a de l’humour un peu déplacer, c’est super de lui faire dire des choses… Un policier un peu extrême part de toute façon d’un cliché, mais on essaie d’aller au-delà. Je voulais travailler l’aspect thriller dans le pays surréaliste qu’est la Belgique. Comment une personne qui est numéro un aux sondages en Flandres peut-il être un parfait inconnu 60 kilomètres plus loin ? Les personnages sont sincèrement gras. C’est ce qui les rend attachants. L’équilibre se situe pour moi dans le personnage de Dries. Il va faire l’exercice, qui le marche pas, de la sur-intégration : devenir pire que son modèle. Dries est pire que Jan Verbeek ; il me fait peur parce qu’il oublie totalement qui il est en se façonnant à l’image de Jan Verbeek. Mais, il se rend compte que ça ne fonctionne pas comme ça. Il restera toujours ce qu’il représente physiquement.

Toujours au second plan, Dries est peut-être le personnage le pus fascinant. - Je me suis toujours demandé comment un mec de quartier peut se retrouver policier. C’est un milieu très dur que j’ai connu en étant de l’autre côté de la barrière. Des Dries, j’en ai connus. Ils veulent prouver à leurs collègues qu’ils ne sont pas des mecs de quartiers, et il se révèlent violents. Dires est dans une utopie totale jusqu’à changer l’orthographe de son prénom. C’est ce qu’on nous a vendu : on vit dans une société où il n’y a plus de juste milieu. Tout est manichéen, il n’y a plus aucune subtilité. Dans DODE HOEK, on essaie de mettre en scène des héros qui fonctionnent avec leur coeur… jusqu’à un final qui enlève toute nuance.

Tout à la fois héros et anti-héros, Jan Verbeek semble gravir chaque obstacle sans égratignure. Il tient du héros « à la sauce américaine ». - Il se relève quand même avec quelques égratignures et difficilement. Il roule dans une volvo diesel et est blessé très vite dans le film ; ce n’est pas un Brad Pitt ni un beau gosse super bien coiffé en permanence. Après, il avance. Son moteur est d’aller au bout de ses idées, et il va au bout de son délire – comme tous les personnages. C’est peut-être un peu à l’américaine dans l’idée du cinéma indépendant de la fin des années 1970. ce serait une bonne référence. En même temps, je n’ai pas grandi avec le cinéma polonais avec ce qui passait à la télévision, et donc en l’occurence le cinéma américain. J4ai grandi avec la VF et j’ai découvert ensuite les film en VO. Quand j’ai eu 20 ans, j’ai découvert la vraie voix de Sylvester Stalone et j’étais choqué.

Dode Hoek - angle mort - critique

Pour rebondir sur la « VF », il y a une version doublée en français de DODE HOEK. - Il y a des gens qui n’aiment pas la VO et on ne peut pas les juger. J’ai grandi avec la VF, et encore aujourd’hui je dois me battre avec certains de mes potes pour aller voir un film en VO – ou je ne leur annonce pas et ils sont coincés sur place. Il y a une partie des gens qui vont au cinéma sans savoir quel film ils vont voir, ils se décident sur une affiche ou une bande-annonce. Il ne faut pas oublier ce public-là. C’était aussi un exercice de faire un film belge doublé en Belgique par des voix belges. J’ai fait un casting qui a duré des semaines, et puis on s’est amusé : on a pris la voix du mec qui double le personnage de Jack Bauer dans « 24 heures chrono » et celle du mec qui fait la nouvelle voix de Robert de Niro. J’ai montré les VF à mon petit frère et ça a été un pur plaisir, on était à Disneyland.

Comment travaille-t-on un « VF » au niveau de l’écriture ? - Il y a d’abord une adaptation par rapport à ce qui est écrit et puis par rapport au « lipping ». Après, on revient dessus pour corriger des choses comme une négation qui n’est pas présente. C’est très très compliqué. Ça a été très long à faire, mais avec des gens qui avaient l’expérience. La Belgique est un pays du doublage. Plein d’acteurs belges vivent du doublage et du théâtre, et malheureusement pas de cinéma. C’est une culture très intéressante. Avec des plateformes de diffusion comme Netflix, la VF est aujourd’hui quelque chose d’indispensable.

Le « design sonore » du film est très surprenant. Comment l’avez-vous travaillé ? - L’avantage du film de genre, c’est qu’il permet d’être radical. J’ai travaillé avec Senjan Janssen qui avait créé l’ambiance sonore de KID de Fien Troch. Il n’y a pas de musique dans le film, ce ne sont que des ambiances sonores. On a essayé de rentré dans l’esprit du personnage de Jan Verbeek en mélangeant des sons, en les transformant voire en coupant totalement le son. On s’est amusé. C’est un vrai travail d’expérimentation de la part de Jan Janssen. J’ai l’impression que DODE HOEK est une réponse à LA MARCHE qui était très symphonique, très lumineux. Là, je suis dans quelque chose de plus radical, de moins naïf, dans la lumière aussi. Ça correspond peut-être à mon humeur plus pessimiste.

Le cadrage est très impressionnant, notamment les choix d’axe et de regard. Si on est fondus au ressenti du protagoniste, on entre dans un jeu d’observation très dynamique. - Ça a été un grand plaisir à faire. C’est tout le travail avec l’équipe technique et, pour le coup, avec le chef opérateur Robrecht Heyvaert. C’est la première fois que je travaille avec lui. Il a fait la photo de BLACK et de D’ARDENNEN. En oubliant toutes les références, on s’est dit qu’il fallait qu’on aille au bout de l’esthétique du film noir. Je n’ai jamais autant préparé un film avec un chef op. C’était presque un retour à l’école sur comment découper un film. Le personnage prête à ça : il a peur et il est parano, ce qui permet de s’amuser. (…) J’ai vraiment pris du plaisir à prendre le temps de préparer le film dont je suis aussi producteur. J’ai pu décider moi-même du temps que j’allais consacrer à ça. J’ai aussi pris, en grande partie, une nouvelle équipe et, du coup, ce ne sont plus les mêmes codes. Et j’ai tout réappris, ce qui est super.

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