Interview : Muriel Coulin

On 07/09/2016 by Nicolas Gilson

Assistante caméra puis directrice photo avant de devenir réalisatrice, Muriel Coulin travaille de concert avec sa soeur Delphine. Après quelques court-métrages, elles signent en 2011 un premier long qui aura les honneurs d’une sélection à la semaine de la Critique à Cannes en 2011 : 17 FILLES. Collaborant au scénario de SAMBA, d’après un roman de Delphine, Muriel Coulin adapte avec Delphine son ouvrage « Voir du Pays » proposant un film brillant et d’une rare sensibilité. Sélectionné au Certain Regard lors du 69 ème Festival de Cannes, VOIR DU PAYS y reçoit le prix du meilleur scénario.

Vous adaptez avec votre soeur son roman éponyme « Voir du Pays ». Qu’est-ce qui vous plaisait dans ce récit et à partir de quel moment avez-vous envisagé de l’adapter ? - On parle longtemps avant de s’arrêter sur un sujet et il se trouvait qu’on était interpellées par ces femmes en treillis dans la rue. On se demandait pourquoi ces femmes décidaient de s’engager et, en même temps, Delphine s’interrogeait sur la violence féminine. Pourquoi est-ce que ça nous fait toujours bizarre quand les femmes sont en uniforme ? Est-ce que les femmes peuvent être aussi violente que les hommes ? On pensait à ça très en amont pour un film, puis Delphine a développé le sujet dans un roman. Et, à un moment, quand elle m’a fait lire ses premières épreuves, on s’est demandé pourquoi ne pas adapter le livre puisqu’on avait une histoire et des personnages forts. Puisqu’on avait auparavant travaillé ensemble à l’adaptation de son roman « Samba pour la France » avec Olivier Nakache et Eric Toledano, et que ça c’était super bien passé, j’étais partante pour l’adaptation. Je savais que je pourrais trouver ma place.

Comment avez-vous justement travaillé cet axe d’adaptation ? - Je lis tous les romans de Delphine dès l’étape du manuscrit. Il m’a fallu me replonger dans le roman. Je suis partie à l’écart, je l’ai lu, relu, rerelu afin d’en retirer la quintessence et de voir ce qu’il contenait de cinématographique. Ensuite, on a vraiment commencé à adapter ensemble. Par exemple, on sentait que toute la partie sur adolescence des personnages était un écueil assez difficile et on a décidé de la retranscrire par des dialogues, en connaissant le passé des personnages, mais sans le remettre en scène. Ensuite, à chaque chapitre, on se demandait ce qu’on prenait et si on gardait le dialogue. (…) Delphine a une écriture très visuelle : la réalité virtuelle et les séances de débriefing composaient une matière très intéressante pour le cinéma.

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Le film se déroule sur trois jours en un lieu symbolique tant Chypre peut-être vue comme le carrefour des mondes qui s’y rencontrent ou s’y opposent. - Chypre est le seul territoire européen vraiment coupé en deux entre l’Orient et l’Occident, entre la Grèce et la Turquie, (c’est) un point éminemment névralgique. Dans notre histoire, c’est aussi le point de partage entre deux mondes : entre ces soldats qui reviennent de la guerre et ces touristes qui sont là pour profiter à fond de la mer, du soleil et du monde capitaliste – puisque c’est le genre d’hôtel où l’on peut boire et manger du matin jusqu’au soir. Quand on a pris conscience que ce sas de décompression se passait là, on se demandait s’il n’y avait pas là quelque chose de très symptomatique de notre monde contemporain entre cette violence qui se développe de plus en plus et ce monde capitaliste qui court à sa perte avec une frénésie de la consommation. En trois jours, avec nos personnages, on pouvait réfléchir à ce qu’on a fait de notre monde, aujourd’hui, à cet endroit de la faillite de l’Europe. Car si Chypre essaie de sortir la tête de l’eau, à un moment donné elle symbolisait une faillite de l’Europe, du monde contemporain et des conflits qu’on est allé mener à l’extérieur et qui n’ont pas toujours été une réussite – loin de là. C’était une manière de parler, avec des personnages attachants, d’une réalité du monde contemporain.

Les dialogues ont une résonance très forte. Peu importe ce que l’on gagne, « l’important c’est de gagner ». - Beaucoup de situations font réfléchir à ce après quoi l’on court, à ce que l’on veut. Quelle est cette paix que l’on veut à tout prix ? Est-ce qu’on veut avoir la paix pour aller boire et manger à outrance sur une plage pendant une semaine ? On interroge aussi nos valeurs. Qu’est-ce qu’on veut quand on a 25 ans ? Le titre du film et du roman résume aussi ce que l’on pense : beaucoup de ces gars et de ces filles s’engagent parce qu’on leur dit qu’ils vont voir du pays, et finalement qu’en voient-ils ? Rien du tout. Même quand ils reviennent et qu’on leur dit qu’ils vont passer trois jours de vacances, ils ne voient pas non plus ce dont ils avaient rêvé. Sur certains le sas marche, sur d’autres il va révéler des douleurs enfuies. Comme on a beaucoup de personnages, on donne la possibilité au spectateur de se faire son propre raisonnement là-dessus. Tout en s’amusant. Ce sont aussi des jeunes de 25 ans qui ont décidé de prendre du bon temps durant ces trois jours dans un hôtel 5 étoiles.

L’égalité est là, sur la papier, mais le combat commence quand, en face, on n’en veut pas pour vous.

Le film présente, dans le prolongement de 17 FILLES, une forte dimension féministe. En partant de la position des femmes dans l’armée, il y a une résonance sur la société en tant que telle. - Oui, ça fait résonance sur un sujet assez grave. Comme 17 FILLES, car même s’il y avait beaucoup de fantaisie, cette grossesse que toutes ses adolescentes ont voulu ensemble, dans le monde contemporain qu’on leur proposait, c’était une manière de dire que ce n’était pas ce dont elles avaient rêver ; qu’elles rêvaient d’une autre utopie. Là, dans VOIR DU PAYS, les deux héroïnes ont aussi rêvé d’être l’égal des hommes, de faire leur place dans la société. On découvre que ce n’est pas si facile. L’égalité est là, sur la papier, mais le combat commence quand, en face, on n’en veut pas pour vous. C’est sûr que sans lever le poing, on est des féministes : on pense qu’on a autant notre place dans la société que les hommes, sur tous les plans. Il faut continuer. On ne peut pas revenir en arrière sur les droits qu’on a acquis sur plusieurs décennies. Notre mère et notre grand-mère nous ont élevées comme ça. Elle ne nous ont jamais fait sentir de différence (entre hommes et femmes). Après, en se confrontant à la société on peut avoir des déconvenues. Il faut rester vigilantes.

Le rapport au corps est très important dans le film. - C’est quelque chose qui nous tient à coeur. On a déjà un plaisir immense à filmer le corps des femmes. Que ce soit des adolescentes dans 17 FILLES où elles se servaient de leur corps comme une arme pour essayer de trouver leur place dans la société. Là, lorsqu’elles arrivent dans cet hôtel au bord de la mer, pour ce corps qui porte l’uniforme, qui a souffert, qui a vécu dans la poussière, c’est comme une renaissance. Elles vont se baigner, elles vont se réapproprier leur corps de femme, vivre à nouveau. On essaie de faire un cinéma proche de la sensation et d’aller filmer au plus près ces corps qui respirent à nouveau. C’est un plaisir en tant que cinéaste et j’espère que l’on donne à voir et à partager ce plaisir de la baignade et du soleil.

"VOIR DU PAYS" Un long métrage de Delphine et Muriel Coulin

La photographie tient du sensuel. Vous êtes souvent très proches des personnages. Comment avez-vous travaillé cela ? - Ça passe d’abord par une complicité énorme avec nos acteurs et nos actrices. On n’arrive pas du jour au lendemain à s’approcher si près, à filmer de si près. Soko et Ariane Labed se sont données complètement, mais on a aussi un groupe d’acteurs formidables. En créant une complicité avec eux, on peut les filmer de près. Après, on fait un grand travail avec notre chef opérateur, Jean-Louis Vialard, et notre cadreur, Benoît Dervaux, pour aller vraiment chercher au plus près du sensitif. Non seulement à travers la photographie mais aussi par le son. C’est avant tout une grande complicité avec les acteurs et les techniciens.

L’image est également révélatrice de contrastes. - Il y avait ça de base. Plonger des soldats qui reviennent de la guerre dans un hôtel 5 étoiles au bord de la mer engendre en soi un contraste énorme. C’est d’ailleurs ce qui nous avait intéressé dans la presse lorsqu’on a lu que ce genre de sas de décompression existait. On trouvait ça fou. Du coup, thématiquement et visuellement, on retrouvait toujours ce genre de contraste : entre la dureté des conflits armés à l’étranger et cette détente, cette joie de vivre et cette renaissance. Ce contraste entre le militaire et le civil est présent tout le temps. On l’a d’ailleurs accentué. Quand ils vont manger au restaurant et qu’ils se retrouvent au milieu des touristes en short et en tongues, c’est sûr que ça doit leur faire drôle alors que le matin-même ils étaient à Kaboul. Sont-ils préparés à ça ? Vont-ils doucement revenir au civil ? C’est la grande question du film. Comment on se remet de ces mois guerre et qu’on revient tranquillement au civil dans un lieu de villégiature sous les palmiers ?

Le travail sur le son participe également à ce jeu de contraste. - Le travail sonore était pour nous fondamental. Souvent le son est le parent pauvre du cinéma, là on l’a vraiment fait ressortir. On a travaillé avec Nicolas Becker qui a une filmographie assez énorme. Souvent, on renforçait avec lui des sons qui martelaient, qui pouvaient rappeler ce que les personnages pouvaient encore avoir en tête alors qu’ils étaient en plein milieu du conflit. On a travaillé avec un musicien libanais qui se sert de vrais sons de guerre pour les réinjecter dans sa musique. On a une bande-son assez incroyable avec des musiciens comme Agoria qui ont retravaillé des vrais sons pour les réintégrer à leur techno. On a tout le temps essayé de créer du contraste entre ce que ces anciens soldats peuvent avoir en tête et ce qui leur est aujourd’hui proposé pour se relaxer mais qui, souvent, devient obsédant. On retrouve ça dans la musique techno : les boucles (sonores) deviennent quasi-obsédante au point de nous faire entrer dans la tête des personnages.

voir du pays - affiche

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Voir du pays - Ariane Labed

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