Interview : Michel Franco (Las Hijas de Abril)

On 28/05/2017 by Nicolas Gilson

Révélé en 2009 à la Quinzaine des Réalisateurs où il présenta son premier long-métrage, DANIEL & ANA, Michel Franco tisse depuis une relation intime avec le Festival de Cannes. En 2012, l’estomaquant DESPUES DES LUCIA sera présenté en Sélection Officielle dans la section Un Certain regard dont il décrochera le Grand Prix décerné par le Jury alors présidé par Tim Roth. Après A LOS OJOS en 2014 (boudé par les festivals de catégorie A), il signera un premier film en langue anglaise dans lequel il dirige Tim Roth. Sélectionné en Compétition Officielle à Cannes en 2015, CRONIC vaudra au réalisateur mexicain le Prix du Scénario. Sélectionné en 2017 au Certain Regard, LAS HIJAS DE ABRIL est couronné du Prix du Jury. L’occasion pour Michel Franco de proposer à la Présidente de celui-ci, Uma Thurman, de jouer peut-être dans son prochain film. Rencontre.

Valeria à 17 ans et est enceinte. Elle vit à Puerto Vallarta avec Clara, sa soeur de 34 ans.
Valeria ne voulait pas que leur mère, souvent absente, soit au courant de sa grossesse mais à cause du coût et de la responsabilité qu’un enfant représente, Clara décide de l’appeler.
Abril s’installe, apparemment désireuse d’aider ses filles, mais avec l’arrivée du bébé son comportement change et les réticences de Valeria à lui demander de l’aide se justifient de plus en plus.

April-s-daughter-michel-francoComment présenteriez-vous Abril ? - C’est une femme au grand coeur qui a beaucoup trop d’amour à donner. Ce qui peut être dangereux et déroutant, et ce d’autant plus que ça va de pair avec beaucoup de besoins. Elle à très peur de vieillir. Par amour elle peut faire beaucoup de mal.

Quelle a été la genèse de LAS HIJAS DE ABRIL ? - J’ai aperçu une adolescente enceinte dans les rues de Mexico. Elle devait avoir 15 ans, mais je ne lui ai pas parlé. Je me suis demandé comment elle était arrivée à prendre si tôt une telle décision. Elle était très belle et semblait en même si fragile, et cette image m’a questionné. Parallèlement, je suis très intrigué par les hommes et les femmes qui refusent de vieillir et qui entrent dans une forme de compétition avec leurs enfants. LAS HIJAS DE ABRIL rassemble ces deux idées.

Comment avez-vous travaillé votre scénario ? Avez-vous par exemple fait des recherches sur ces sujets ? - Dans chacun des films que j’ai fait jusqu’à présent, j’ai imaginé énormément de choses sur une base réaliste. Je ne me suis pas mis à la recherche d’adolescentes enceintes pour leur parler. Si faire des films demande une exploration très sérieuse du sujet qu’on aborde, j’aime travailler à l’instinct et que ça vienne des tripes. De toute façon, chaque adolescente qui se retrouve enceinte doit avoir un parcours différent. Toutefois, Ana Valeria (Becerril) qui joue le rôle de Valeria a fait beaucoup de recherches et m’en a parlé, j’ai alors changé pas mal de choses. Je fais souvent ça : écrire le scénario que j’adapte ensuite, en le modifiant au fil de mon travail avec les acteurs. En fait, j’écris pour eux.

Votre écriture serait plutôt instinctive ? - Oui, absolument. Je ne connais par exemple pas beaucoup de personnages comme Abril. En un sens, les recherches se sont faites malgré elles au fil des années. Lorsque j’écris, c’est le conflit des situations qui retient mon attention. Je ne pose aucun jugement. Certains en lisant le scénario le voyait comme pro-avortement, mais je ne l’ai jamais envisagé comme ça.

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Cette absence de jugement se retrouve-t-elle dans votre mise en scène en favorisant une certaine fixité et la séquentialité ? Est-ce une manière de laisser le spectateur libre d’aborder les choses selon son propre point de vue ? - Je cherche toujours après la solution la plus simple pour permettre un point de vue objectif de chacune des scènes. Je doute qu’il soit possible qu’il existe au cinéma, mais il s’agit au moins d’un point de vue qui soit juste à l’égard des personnages et qui ne cherche pas à manipuler les spectateurs. Je ne veux pas lui dire ce qu’il doit penser ni ce qu’il doit ressentir. Mon approche est donc la plus épurée possible. Evidemment, une fois que l’on touche à une certaine radicalité ça se meut en une esthétique très forte. Et dès lors, elle ne paraît plus simple, car elle recèle une certaine singularité.

Tout comme pour CHRONIC vous avez fait appel à Yves Cape à al photographie. Comment travaillez-vous le découpage et le choix de cadrage ? - Je dialogue énormément avec le chef-opérateur, aussi je sais déjà comment je vais cadrer avant que j’écrive le scénario et pendant son écriture. Néanmoins, ça peut totalement changer une fois sur le tournage si les acteurs me surprennent ou sont en désaccord avec ce que j’ai à l’esprit. Je travaille toujours en collaboration avec les acteurs, et je ne leur impose jamais de faire des choses précises. Une fois que vous avez les bons acteurs, intelligents et sensibles, vous devez les écouter, sans quoi le film sera mauvais. Les personnages leur appartiennent. Ils me montrent comment ils feraient les choses, et je peux m’adapter voire changer des choses. Je tourne dans la chronologie et je travaille parallèlement au montage, aussi si une scène ne me semble pas excellente on la refait. Avec cette façon de faire, je crois que l’on doit retourner 30% des scènes.

La chronologie apparaît à beaucoup comme un luxe. - Personnellement, j’ai le plus souvent besoin de tourner dans la chronologie parce que ça aide les acteurs à mieux comprendre leurs personnages comme à établir des connexions. De plus, souvent, je réécris et j’improvise. Et on ne peut faire ça que si on tourne dans la chronologie. Je suis le producteur de mes films. Il n’y a en fait que le premier que je n’ai pas produit moi-même, et j’ai compris que je devais avoir le contrôle sur la manière de tourner. On ne peut pas séparer les aspects créatifs et financiers, et il faut être intelligent quant à la manière dont on dépense l’argent. La question est de comprendre comment le réalisateur travaille, c’est ce que j’ai en tête quand je produis d’autres films. (…) Mais dans l’absolu, tourner dans la chronologie n’est pas si cher que ça car je préviens et évite les « retakes » une fois que le tournage initial est fini – une logique courante qui est extrêmement couteuse et qui ne fonctionne jamais parce que l’énergie n’est pas la même. Toutefois les producteurs comprenne les questions d’argent, pas la notion d’énergie alors que c’est ce que l’on voit à l’écran.

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Vous clôturez le film sur une fin ouverte qui est pleine d’espoir. Pourquoi ? - Je change. Je pense que chaque film mérite sas propre fin, et c’est ce qui me paraissait juste. J’aurais pu finir le film plus tôt, sur une séquence à laquelle on pouvait s’attendre, mais cela aurait été injuste à l’égard du film. Le film présente deux lignes narratives, et il me fallait conclure chacune des deux. C’est mon premier film avec plusieurs points de vues, ce qui était très intéressant à développer.

Comment avez-vous trouvé l’actrice qui interprète le rôle de Valeria? - Je ne fais pas de casting traditionnel. Ma directrice de casting a rencontré plusieurs adolescentes et dont elle a filmé la conversation. Elle m’a fait parvenir une vingtaine d’enregistrement vidéo, et j’ai choisi deux filles avec qui j’ai pris rendez-vous. Ana Valeria est la première que j’ai rencontrée. Et j’ai immédiatement annulé le rendez-vous avec la seconde. En fait, je n’ai vu qu’elle. Je savais que c’était elle.

Vous dirigez Emma Suárez. Comment lui avez-vous proposé le rôle d’Abril ? - J’ai vu plusieurs de ses prestations et notamment celle dans JULIETTA. Je lui ai offert le rôle sans envisager de casting. Je lui ai envoyé le scénario et on s’est parlé au téléphone avant qu’on ne se rencontre à New-York tandis qu’elle faisait la promotion du film d’Almodovar. C’était aussi simple que ça. Il faut suivre son instinct.

Vous évoquiez la notion d’énergie, comment arrivez-vous à l’insuffler à vos comédiennes ? - Ce n’est pas qu’une question de magie. Les personnages sont très indépendants et vivent dans une même maisons qui est en soi elle-même un personnage. Les trois actrices y ont vécus ensemble, seules, durant quatre jours en amont du tournage. Elles avaient la liberté de réorganiser la maison et la décoration. Ça les a rapproché, et ça a conduit à l’énergie que l’on découvre à l’écran. Parallèlement, il faut aussi que les scènes soient écrites correctement, pour qu’il y a quelque émotion.

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Est-ce que vous faites des répétitions avant de tourner ? - Non. Enfin, oui, mais je les filme. Souvent ce qu’on obtient à la première prise est ce que l’on voit au final à l’écran, mais il est toutefois possible que je fasse 20 prises. Mon premier film a été tourné en 35mm, ce qui ne permet que de tourner 2 ou 3 fois une scène et du coup vous répétez comme des dingues. Mais on tue la spontanéité de « la première fois ».

Les vêtements reflètent la personnalité des personnages. Comment les avez-vous choisis ? - J’ai sciemment fait appel à Evenly Robles qui n’avait fait qu’un film, DESPUES DE LUCIA. A mon sens, il faut soit choisir des pontes dans un domaine ou des nouveaux venus, car si vous prenez quelqu’un « entre les deux », ça semblera faux. Et trop souvent les films paraissent faux. Pour les vêtements d’Abril, Emma Suárez est arrivée avec trois valises remplies. Il ne s’agit que des ses propres vêtements – ce qui étaient génial. Pour les filles, la responsable costume a fait un très bon travail.

Le Festival de Cannes semble aujourd’hui indissociable de votre parcours. Comment vivez-vous cette exposition médiatique qui peut être une arme à double tranchant ? - Cannes a été important dans mon parcours, qu’importe la réception critique de mes films. J’ai pu prendre confiance en moi-même et en mon travail. L’accueil de DESPUES DE LUCIA a été fantastique et m’a permis de rencontrer Tim Roth. CHRONIC, que je considère pour le moment comme mon meilleur travail, m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et a reçu à Cannes ce très sympathique Prix du Scénario. Je serais fou d’espérer que tout le monde aime mes films. Et Cannes reste le festival qui permet d’attirer le plus d’attention sur votre film, je suis donc toujours très heureux de pouvoir venir y présenter mes films.

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