Interview : Michael R. Roskam (Le Fidèle)

On 05/09/2017 by Nicolas Gilson

Propulsé sur le devant de la scène avec la nomination de son premier long-métrage, RUNDSKOP, aux Oscars, Michaël R. Roskam a depuis été sollicité par les studios américains et réalisé THE DROP à l’affiche duquel il dirige Tom Hardy. Présélectionné par la Belgique dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, LE FIDELE aura sa première sur le Lido lors de la 74 ème Mostra du cinéma en Sélection Officielle, hors-compétition. Offrant à nouveau un premier rôle à Matthias Schoenaerts, le réalisateur y met un scène une histoire d’amour absolu, fatalement tragique, sur fond de grand banditisme. Rencontre.

Michael-R.-Roskam

LE FIDELE est votre troisième long-métrage, quelle en a été la genèse ? - L’idée du scénario m’est venue lorsque je travaillais celui de RUNSKOP. Je travaillais à la caractérisation du frère de Jacky. Face à l’absence d’amour du personnage, il fallait que je trouve une forme d’équilibre et il me semblait que le personnage du frère pourrait apporter la présence d’une forme d’amour et ses conséquences. J’ai tellement été inspiré que ça a donné une grande histoire en soi. À l’image d’une branche d’arbre, il m’a fallu la couper, mais elle a pris racine.

Vous co-signez au final le scénario avec Thomas Bidegain et Noé Debré. Comment sont-ils arrivés sur le projet ? - La frénésie qui a suivi la nomination de RUNDSKOP a fait que je suis allé à Hollywood et que j’ai réalisé THE DROP. LE FIDELE aurait normalement du être mon deuxième long-métrage, mais c’est devenu mon troisième. Entre temps, Matthias a fait DE ROUILLE ET D’OS. Comme c’est un de mes meilleurs amis, j’ai été présent et je l’ai accompagné à Cannes. Il m’a présenté à Jacques Audiard mais aussi à Thomas Bidegain car il pensait que je devais parler avec lui du scénario. Thomas appréciait l’histoire et je lui ai demandé s’il était intéressé de travailler avec moi. Il m’a dit que oui. Ce qui est amusant c’est qu’il adorait l’histoire, mais il n’osait pas proposer de travailler avec moi car il ne savait pas si je voulais travailler seul le scénario.

Qu’est-ce que cette collaboration vous a apporté ? - L’écriture de scénario est un métier en soi. Je peux m’y atteler, mais je prends plus de temps qu’un scénariste pour, espérons, un même résultat. Une fois que nous nous sommes entendu sur la collaboration, Thomas a emmené Noé Debré dans l’aventure. Ça a été une collaboration magnifique : très simple et très directe. J’étais très fier qu’ils soient au générique du film.

L’une des forces du film réside dans la couleur et la pluralité des accents. - Je recherche toujours une grande réalité linguistique – comme dans RUNDSKOP et dans THE DROP. C’est pour cela que je dois dire en français que LE FIDELE est un film flamand – je ne peux pas le dire en néerlandais. Je suis flamand, mais je suis surtout belge. Le film est inspiré par des criminels et un milieu social qui sont bruxellois, et la réalité de Bruxelles, c’est 90 % des gens qui parlent le français et 10% le néerlandais. C’est la même proportion dans mon film.

Le-Fidele-furyosa

Thomas Bidegain est connu pour ses dialogues, comment avez-vous travaillé cet axe particulier ? - Thomas est parisien, il a donc parfois fallu ajuster les choses. On a eu de super comédiens qui nous ont aussi aidé à affiner les dialogues et on avait un coach de dialecte brusseleir qui faisait attention aux détails. Thomas et Noé avaient conscience de quels étaient les dialogues « très français » qu’il fallait modifier pour qu’ils soient dit dans l’équivalent en « français bruxellois ». Adèle Exarchopoulos est française et vient de Paris, aussi pour devenir une femme bruxelloise son accent était très important. Elle a beaucoup travailler ça et elle a fait un superbe boulot.

Comment présenteriez-vous LE FIDELE ? - À mes yeux le film, le film est le fruit de la rencontre amoureuse entre le polar français et le film noir américain : c’est « le belge noir ».

Comme dans RUNDSKOP et THE DROP, trois thèmes animent LE FIDELE : la famille, l’enfance et l’amour absolu. - J’ai la conviction que l’enfance est une période primordiale. J’ai compris assez récemment que l’on oublie que l’adulte que l’on est est le résultat des choix faits par un enfant. On ne devient pas un jour adulte : on ne décide pas de construire notre personnalité, de choisir qui on est et quel sera notre chemin. Et on ne comprendra l’importance de l’enfance que si on prend conscience de ça. L’enfance est une période fondamentale qui se répercute sur l’âge adulte. L’enfance est la clé de toute chose ; c’est le moment-clé où l’on va créer un monde en paix.

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans « l’amour absolu » ? - LE FIDELE est une cristallisation, le résultat, d’un désir fondamental et absolu pour l’amour. Je pense qu’on ne peut pas parler d’amour absolu sans songer à la mort, sans y être confrontés. L’amour absolu inclut la mort – sans quoi il n’est pas absolu. LE FIDELE met en scène les conséquences de cet amour absolu. Qu’est-ce que l’amour ? S’agit-il de donner ou de recevoir ? Mais est-ce que l’amour n’est pas avant toute chose la soumission ? Comme un animal qui se laisse domestiquer – et c’est pour cela qu’il y a des chiens dans le films. L’amour, c’est volontairement s’enchainer à quelqu’un et perdre une certaine idée de liberté – une liberté qui nous rends fous. On est comme les chiens : on est enchaînés par notre nature : on est enfermés dans une cage et le but de notre vie repose sur le désir d’être libres. Mais on ne veut pas être libre : on veut être dans une cage avec la porte ouverte. L’idée d’être libre est suffisante, on est plus à l’aise dans la cage qu’à l’extérieur. Mais on devient fous dès qu’on ferme la cage à clé. L’amour, c’est la paix existentielle face à notre enchainement.

Le fidele

Ce sont des images présentes dans le film : les chiens, les chaines comme les cages. - Oui, à tous les niveaux. C’est ça qui me plait dans le cinéma. Tout cela est complexe, presque intellectuel. Mais je suis certain que c’est compréhensible pour tout le monde. Le niveau d’éducation importe peu car les histoires sont simples. Le premier niveau de lecture est une histoire d’amour simple qui ne demande aucune intelligence particulière. Tout le monde peut le comprendre, et c’est ça mon but : raconter une histoire accessible avec du suspens et de la tension. Mais il y a de nombreuses couches pour ceux qui veulent creuser – encore et encore.

Si vous êtes complice avec Matthias Schoenaerts, vous l’êtes aussi avec Nicolas Karakatsanis qui signe la photographie de tous vos films. - Avec Nicolas, comme avec Mathias, on se comprend toute de suite. Je n’ai pas besoin de beaucoup de mots. On est amis donc on discute durant tout le processus, il lit (le scénario en cours d’écriture) et je partage avec lui toutes mes idées. On essaie toujours de trouver quelque chose de simple : un message simple qui nous remet très facilement dans le but initial du film.

Quel a été ce message simple sur LE FIDELE ? - J’avais dit à Nicolas que je voulais du « Brussels Riviera ». Cette idée de Riviera bruxelloise est une contradiction, un paradoxe. Je voulais que Bruxelles soit comme une piste de course : la ville est grise comme le tarmac, mais les voitures sont des couleurs fortes ; les courbes sont rouges et blanches. La photographie va évoluer au fur et à mesure du film, mais l’idée était de démarrer sur ce sentiment de « Brussels Riviera ». JE voulais des touches de couleurs très belles dans un contexte parfois un peu gris. Mais c’est un travail qui s’est fait à tous les niveaux : sur les costumes comme dans toute la direction artistique. On a mis des touches de couleur partout en utilisant le plus souvent des couleurs de voiture de course comme le bleu clair ou l’orange ; des couleurs « martini ».

Le montage tend à une certaine organicité tout en demeurant narratif. Comment l’avez-vous pensé ? - J’ai été présent tout au long du montage avec Alain (Dessauvage). On a eu plusieurs obstacles au montage. C’était un film tellement vulnérable qu’une petite erreur était tellement évidente qu’elle ne pouvait que déranger le spectateur. On a monté durant 8 mois, ce qui est très long, et c’était très dur. La structure était difficile (à trouver). On a enlevé des scènes très importantes et qui me semblaient pourtant nécessaires. Ça n’a pas été sans conséquence, car il était dur de parvenir à les oublier. Mais Alain a un rythme supérieur et la musique de Raf Keunen qui est magnifique, nous a beaucoup aidé. Il a composé l’ensemble des morceaux à l’exception de la musique électronique employée pour la scène dans les tunnels qui reflétait beaucoup la tension et la passion intériorisées, à ce moment du film, par Bibi.

Le fidele Rskamle fidèle - affiche

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>