Interview : Matthias Schoenaerts (Le Fidèle)

On 03/10/2017 by Nicolas Gilson

Révélé à l’international suite à sa prestation dans RUNDSKOP, Matthias Schoenaerts est resté complice de Michael R. Roskam qu’il a suivi dans l’aventure hollywoodienne de THE DROP et qui signe aujourd’hui la réalisation de LE FIDELE. Dans cette romance tragique, l’acteur incarne Gigi, un gangster de haut-vol, qui s’éprend de manière inconditionnelle d’une pilote de course. Rencontre.

Matthias Schoenaerts

Vous êtes impliqué dans LE FIDELE depuis le début. Quelle part de vous-même peut-on retrouver dans le film ? - On a travaillé sur ce film pendant six ans, en s’échangeant plein d’idées : on y retrouve donc naturellement des éléments personnels comme des événements vécus. Ça a été une longue construction et il est délicat de savoir quelle idée date de quand ni qui l’a eue. Aujourd’hui, l’important, c’est le film : il existe et il a une âme.

Comment avez-vous envisagé le personnage de Gigi ? - Je n’avais pas envie d’entrer dans le stéréotype du gangster noir et bourrin. Je trouvais plus intéressant et même rafraichissant de ne pas tomber dans un registre éculé. Je voulais que le propos soit différent. Dans la forme, Patrick Haemers a été une référence à ce niveau-là : il était plus fin, plus élégant, quelques part plus féminin dans son comportement. Il parlait sur un ton très doux, en étant très éloquent. Avec ses cheveux blonds, on aurait dit un danseur de ballet… Sans ça, on n’aurait pas pu croire à l’histoire d’amour. Gigi a les yeux qui pétillent et c’est d’ailleurs ce qu’il reconnait en Bibi : le besoin de vivre à la limite, en se mettant en danger aussi. Ils ont besoin d’adrénaline pour survivre.

Leur amour semble aussi évident que sans limite. - Leur connexion amoureuse est très rare, absolue. C’est pour ça qu’il ne se lâchent pas. Ils ont besoin l’un de l’autre sans dépendre l’un de l’autre. C’est très beau, car la dépendance amène le pouvoir ; le pouvoir, la dominance ; la dominance, la souffrance. C’est un beau concept de devoir être dans la promiscuité de quelqu’un sans dépendre de lui.

Qu’est-ce que Gigi vous a appris de vous-même ? - Il arrive que je sois surpris par mes réactions et je m’aperçois que c’est une forme de résidu d’un personnage. Mais je ne peux pas vous dire ce que Gigi m’a appris de moi. Je ne me pose pas cette question, mais c’est intéressant. Quand je tourne un film, le personnage m’habite. Je suis dans le personnage, mais pas forcément dans la forme du personnage. Chaque rôle à son propre ADN et ne demande pas à être abordé de la même façon. Je n’ai pas abordé RUNDSKOP de la même manière que LE FIDELE ; certains rôles demandent une préparation fulgurantes et d’autres demandent une spontanéité absolue. Il faut être créatif dans sa méthodologie, sinon ça devient automatique et ennuyeux.

LE_FIDELE_face-face

Ce troisième film avec Michaël R. Roskam vous emmène à travailler à nouveau le directeur de la photographie, Nicolas Karakatsanis. Comment est-ce que cela se traduit ? - J’aime beaucoup être témoin de la complicité entre Michael et Nicolas, parce que je sais que Michaël se sent protégé et compris. Il ne doit pas s’expliquer pour se faire comprendre. Nicolas est aussi un artiste qui amène des idées. Ils sont complémentaires, ce qui est intéressante. C’est même presque une trinité : la complicité est là entre Michaël et Nicolas, mais aussi entre Michaël et moi et entre Nicolas et moi. Je dois danser avec Nicolas, je dois sentir sa caméra et bouger avec lui. C’est un échange, une sorte de tango.

Dans LE FIDELE, Gigi a pour amis ceux de son enfance. Comment envisagez-vous les relations amicales ? - Tout dépend la nature de l’amitié : ils peuvent aussi être un support, mais s’ils deviennent nocifs, les amis d’enfance peuvent être un problème. Peut-être vaut-il mieux ne pas fréquenter certains amis. Mais personnellement, mes amis d’enfance sont aujourd’hui ma famille. J’ai beaucoup d’amis, mais mes amis les plus proches sont ceux de mon enfance. Sauf peut-être Michaël, qui est devenu un de mes meilleurs amis, mais on se connaît maintenant depuis 15 ans.

Vous semble-t-il possible de tisser de véritables liens amicaux à Hollywood ? - Je développe évidemment des rapports amicaux, et je fréquence certaines personnes que j’appelle quand je suis là. Mais pour être amis, il faut traverser la vie ensemble. Il faut vivre des choses ensemble, c’est là où se tissent l’amitié. C’est aussi à travers certains événements, où la nature profonde de chaque être se révèle, qu’on se rend compte si l’amitié existe ou non.

Le fidele

Qu’est-ce qui vous conduit à choisir un projet ? - Je dois ressentir l’adrénaline et j’ai besoin de varier. Comme au cinéma, il faut savoir couper. ; il faut savoir alterner. Il faut bouger, c’est là qu’on prend son pied et qu’on apprend aussi. C’est ce qui fait évoluer. Mais un jour je vais changer de profession. Je ne vais pas être comédien jusque mes 85 ans. Il y a tellement de choses à faire. Je ferai peut-être encore un film à cet âge-là, mais je rêve d’une vie tranquille quelque part avec ma famille ; ma femme et mes enfants. Je serais dingue de faire ça toute ma vie. Je suis très content avec ma vie, mais je trouverais triste de faire ça encore 40 ans. Je n’ai qu’une vie, je n’ai pas envie d’une faire tout le temps la même chose. (…) Je sens que les projets viennent vers moi. Comme j’ai la force et l’envie, c’est le moment de foncer. Mais après, je vais me calmer. À 45 ans, je me poserai, je ferai un film ou deux par an. De toute façon, je ne pourrai pas tenir le rythme actuel. Là je peux, donc je dois le faire.

Vous avez récemment tourné avec robert Redfort qui, lui, ne semble pas vouloir s’arrêter. - Je lui ai demandé pourquoi il continuait à tourner. Il m’a répondu très élégamment : « Vous savez ce qui se passe avec les comédiens de mon âge lorsqu’ils arrêtent de tourner ? Ils meurent ». Là, je me suis dit que ça ne m’arrivera pas ; je ne vais pas mourir sur un plateau de cinéma. Je mourrai dans un endroit sublime ; une montagne en Crète, tout près des dieux – comme ça j’y suis plus vite. Je trouvais ça tellement touchant. Je ne veux pas un jour répondre ça à quelqu’un. Je ne veux pas que ma vie me mène à ça. Je n’avais pas pitié de lui, il ne s’agit pas de ça. Mais cette réponse m’a marqué. (…) Quand j’étais plus jeune je ne concevais pas le concept de temps, je pensais avoir l’éternité devant moi. Là, 40 ans, je me rends évidemment compte que des choses prennent fin… et j’ai un autre rapport au temps. J’y réfléchis, j’essaie de le structurer et j’essaie de plus planifier – ce que je n’ai jamais fait auparavant.

Est-ce que vous vous sentez libre de vos choix ou est-ce qu’il y a une nécessaire projection carriériste ? - Je suis complètement libre de mes choix, même si mes agents vont me donner leur avis. Ils ont de l’expérience et je les écoute, mais je prends les décisions. Je ne suis pas devenu artiste pour faire quelque chose dont je n’ai pas envie. Je suis devenu artiste car j’y voyais la possibilité d’être libre. Une forme de liberté absolue : dans la façon dont on exprime, quant à la morale et aux états-d’âme. Un artiste – l’art – peut être critique : c’est l’art qui peut remettre les choses en question, évoquer la beauté comme la brutalité, faire bouger les choses. Tout doit être sincère dans l’art. La politique ne peut pas faire ça. Ma seule règle, c’est celle dictée par l’art : tu peux tout faire si tu le fais bien.

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mise en ligne initiale le 5/09/2017

le fidèle - affiche

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