Interview : Martin Provost (Sage Femme)

On 21/03/2017 by Nicolas Gilson

Avec SAGE FEMME de Martin Provost compose un récit intergénationnel qui évoque tout à la fois le deuil et la transmission. Réunissant à l’écran pour la première fois Catherine Frot et Catherine Deneuve, le réalisateur s’intéresse à une sage femme préoccupée par la fermeture prochaine de la maternité dans laquelle elle exerce depuis toujours et bientôt bouleversée par le retour de l’ancienne maîtresse de son père défunt dont elle n’évoque jamais le souvenir. Alors que son fils lui échappe peu à peu, elle doit faire face aux fantômes de son passé. Rencontre.

Comment est né SAGE FEMME ? - Une vérité s’est faite sur ce qui m’est arrivé à la naissance. Il y a deux ans, ma mère m’a dit que j’avais failli mourir, qu’il fallait me changer le sang. Mon père avait couru à travers toute la ville pour en trouver, mais il était revenu bredouille et on s’est rendu compte que la sage-femme qui m’avait mis au monde avait le même rhésus que moi. Et c’est elle qui m’a donné son sang. J’ai cherché à retrouver cette femme. J’ai appelé l’hôpital et on m’a dit que les archives étaient détruites. Maman se souvenait vaguement qu’elle n’était pas toute jeune. Je sais qu’elle est morte et je me suis demandé ce que je pouvais faire pour la remercier. Et j’ai décidé de faire un film.

Ce transfert de sang, aussi symbolique soit-il, apparait sous une forme presque anecdotique dans le film. Comment avez-vous appréhendé le personnage de Catherine et construit son histoire ? - Je n’avais pas envie de parler de moi. Je ne voulais pas raconter cette histoire qui ne me semblait pas suffisante. J’avais surtout envie d’élargir le propos. J’ai voulu rencontrer des sages-femmes et découvrir la réalité de ce métier et de leur vie. A partir de là, est né le personnage de Claire. J’étais allongé sur mon lit et j’ai vu Catherine Frot qui s’est penchée sur moi – c’était moi le bébé – et le titre, « Sage Femme ». Je suis parti d’un rêve – mais je rêve souvent mes films – et j’avais envie de montrer les difficultés que rencontrent aujourd’hui toutes ces femmes. Ce sont des vies compliquées, vouées aux autres. Ce sont des femmes de l’ombre qui nous donnent beaucoup. Je voulais montrer cette sage-femme aux prises avec la réalité d’une maternité qui ferme et des complexités sociales de notre époque, qui serait aussi face à un dilemme, à savoir s’il lui est possible d’ouvrir les portes de la mort.

sage-femme-Catehrine-Frot

L’ouverture du film est ancrée dans le réel. Vous nous fondez au quotidien de Claire avant de tendre au romanesque qui se dessine à travers le personnage de Béatrice incarnée par Catherine Deneuve. - J’ai écrit tant pour Catherine Frot que Catherine Deneuve et Olivier Gourmet – et ils m’ont dit oui, ce qui est presque romanesque. Catherine Deneuve est une icône, c’est donc évidemment un personnage romanesque. J’ai même, malgré moi, remis PEAU D’ANE dans le film. Evidemment, en proposant le rôle à Catherine Deneuve, j’allais marquer le romanesque. Elle est en même temps une femme concrète, aussi je savais que par le jeu je ne m’éloignerais pas du réel. Un de ses grand atouts est qu’elle cherche tout le temps la vérité dans son jeu ; elle est dans une ligne qui emmène forcément le film vers quelque chose de très concret. Avec une actrice plus caricaturale, le film aurait été en danger.

Vous écriviez en pensant à vos acteurs, mais à partir de quand avez-vous eu leur accord ? Etait-ce quelque peu en amont de l’écriture ou était un saut dans le vide ? - C’était d’autant plus un saut dans le vide que j’avais écrit SERAPHINE pour Yolande Moreau et VIOLETTE pour Emmanuelle Devos. Je les avais rencontrées avant. Mais je ne pouvais pas demander à Catherine Deneuve de simplement la rencontrer : ce n’est pas comme ça que ça se passe. Catherine Frot avait toutefois un désir de travailler avec moi. J’ai écrit sans savoir. Lorsque mon scénario était fini, mon producteur a pris des rendez-vous. Catherine Frot a dit oui tout de suite tandis que Catherine Deneuve a tenu à me rencontrer. J’étais impressionné comme un petit garçon. Elle m’a regardé à un moment et m’a dit : « Je vais le faire votre film ». Et je me suis senti beaucoup mieux.

En tant que spectateur, il y a un vraiment plaisir des « mots » à écouter les dialogues. - Je suis un vrai nostalgique des films de dialogues écrit par Prévert ou d’autres. Il y avait avant un vrai art des dialogues, une vraie langue qu’on a un peu perdue parce qu’on s’est approché du réel et que Piallat est devenu la norme. J’écris beaucoup, je suis un homme d’écriture et je soigne les dialogues. J’essaie de faire en sorte qu’ils soient faits pour chaque personnage parce que jamais deux personnes ne parlent de la même façon. J’ai écrit pour chacun de mes acteurs. Je les entends quand j’écris, aussi lorsqu’ils ont pris le texte c’était du « sur mesure ». Ils se sont coulés dedans avec beaucoup de facilité et de bonheur.

Le dialogue, notamment entre Claire et son fils, devient le témoin des enjeux relationnels mais aussi sociaux. Le jeune homme lui dit par exemple : « tu sais maman, le monde change et les hommes avec ». - Oui, mais j’essaie de toujours être léger et de ne pas asséner des vérités. Je pars du principe que le spectateur est intelligent et qu’il n’est pas nécessaire de « dire » les choses. J’essaie dès lors d’en dire le moins possible, je coupe au fur et à mesure ; j’allèche un scénario qui est au départ toujours plus touffu. Dans cette scène, tout est dit en très peu de temps. Elle le voyait déjà comme un grand chirurgien et elle a l’impression d’avoir commis une erreur quelque part. Mais, il lui dit simplement que le monde bouge. Et il est vrai qu’en un siècle le monde a beaucoup bougé et que la révolution féminine a changé les hommes. On est, je crois, dans la résolution de cette révolution.

sage-femme©michael.crotto

La confrontation entre Béatrice et Claire questionne également cette révolution féminine : elles sont issues de deux générations ce qui n’est pas sans conséquence dans leur rapport aux hommes comme à la vie. - On pourrait se dire que Béatrice, tout en se voulant libre, est une femme entretenue ; qu’elle serait allée d’homme en homme, d’homme fortuné en homme fortuné, pour subvenir à ses besoins tout en comblant cela avec le jeu. C’est une autre époque où on se mariait « pour être indépendante » – ce qui est tout sauf la liberté. Claire, qui est plus jeune, a pris sa vie à bras le corps. Elle a voulu être indépendante trop tôt et a fait ce choix de métier par choix contrarié. Elle se retrouve à nouveau dans une impasse, à un moment de sa vie où le passé la rattrape. Et ce passé, c’est Béatrice.

Le passé est aussi le futur à travers le personnage du fils de Claire qui se révèle avoir le visage de son père. - On est rien sans le passé ; le présent est fait du passé. Je pense toujours au saut en longueur : il est nécessaire de faire un pas vers l’arrière pour aller vers l’avant. On ne peut pas comprendre le monde si on ne s’intéresse pas à l’histoire tout comme on ne peut pas se projeter dans l’avenir sans se libérer du passé. C’est valable pour chacun. Le passé est très présent dans le film. Il est incarné par le fantôme de cet homme que Béatrice a aimé et qui est le père de Claire ; cet homme qui réapparaît par les photos, par cette malle qu’on ouvre… On se rend copte petit à petit qu’il est incarné par le fils qui se révèle être son sosie alors qu’il ne le sait même pas parce que sa mère, pensant le protéger, empêche toute communication avec son passé. Mais on ne peut pas protéger les enfants du passé : ils doivent connaître leur histoire pour pouvoir s’en affranchir et construire la leur. C’est tout ce qui va se jouer lorsque Béatrice permet à Claire d’ouvrir ses malles et de ressortir au grand jour toute sa vie…

A mesure que le générique se dessine, les prénoms – des comédiens comme des techniciens – apparaissent comme primordiaux. Quelle importance accordez-vous aux prénoms et comment avez-choisi ceux de vos personnages ? - C’est mystérieux. On m’a déjà posé cette question et je ne sais pas quoi y répondre. Ce que l’on a en premier, c’est un prénom. C’est la première chose qu’on nous donne. Le générique est un peu tous les enfants que nous sommes, et que j’espère que nous resterons. Le personnage de Claire s’est appelé Claire tout de suite. Je n’aurais pas pu l’appeler autrement. Il y avait une évidence pour moi. Un prénom, c’est comme quand on fait un gâteau ou des confitures : on prend un peu de ci, on fait un peu de ça, et puis d’un seul coup c’est une évidence. Simon et Paul se sont posés tout de suite. Le personnage de Béatrice a été le plus long à dessiner et il a finalement changé une ou deux fois de prénom. Mais Béatrice correspond bien aux années 1960/1970. On n’a plus tellement de Béatrice aujourd’hui, alors que les Claire est intemporel. Et puis, c’est un prénom qui dit quelque chose. On m’a parlé de Chiara Mostroiani et je jure que je n’y avais pas pensé.

sage-femme © michael-crotto

Claire et Béatrice ont leurs propres couleurs. Comment les avez-vous choisies ? - Il était évident qu’il fallait que Claire soit terne. C’est une femme effacée, tournée vers les autres, qui se fond dans la masse. Trouver les costumes pour Catherine Frot la été simplissime : trois chemisiers, deux pulls et un jeans. On s’est un peu battus pour les chaussures car je les aurais voulues plus plates, plus ras du sol qu’elle ne voulait. J’ai lâché sur certains trucs… Mais c’était des choses très simples, et notamment la blouse. Pour Catherine Deneuve, en revanche, c’était plus amusant à faire. En plus, elle est très participative, elle veut s’investir là-dedans. Comme c’était Catherine Deneuve, on avait droit à tout – car les couturiers ont envie de travailler pour elle – et je voulais des vieux machins. Béatrice trimballe ses deux valises avec ses vielles robes qui ont 20 ou même 40 ans, son vieux manteau Yves Saint-Laurent violet. Il a fallu trouver des trucs d’occasion, chercher des vieux trucs. C’est Catherine Deneuve qui a voulu les chemisiers en léopard. J’avais peur que ce soit un petit peu trop mais finalement ça marche vachement bien.

Pour l’univers des sages-femmes, vous avez opté pour une blouse rose. - Le monde des sages-femmes est un monde rose. C’est le monde de la layette. C’est très touchant à voir. Mais ça disparaît. Ça va être tout blanc. Ce sera clinique, et moins chaleureux. C’est le témoignage d’une époque.

Comment avez-vous travaillé la musique ? - J’avais envie de travailler avec Grégoire Hetzel dont je connaissais la musique notamment par les films de Desplechin. Ça a été tout de suite une évidence. Je lui ai montré le film qui n’était pas terminé, sans musique aucune. Je lui ai demandé quelque chose comme une boîte à musique liée à l’enfance, et c’était parti. Ça a été fluide et assez rapide.

Vous ne situez pas votre film dans le Paris intra-muros. - Il y a beaucoup de films qui se passent en banlieue, mais ils présentent souvent une banlieue caricaturale. J’ai situé mon film à Menthe-la-Jolie qui est un monde entre deux. C’est une ville que je connais bien – parce que je n’habite pas loin et que j’y prends mon train – et qui a sa particularité, la cité où habite Claire et beaucoup de mixité. C’est une jolie ville avec aussi une collégiale et ses vieux quartiers. Et puis ces bords de Seine et ces jardins ouvriers. Tout ça existe. C’est magnifique. Et c’est le monde de Claire. Le monde de Béatrice, par contre, c’est un Paris où on ne vit plus aujourd’hui, mais où on vivait beaucoup il y a 40 ans lorsqu’elle était jeune. J’ai voulu montrer ce Paris qui est devenu extrêmement cher et bourgeois et où la jeunesse n’a plus tellement sa place.

Toute terrienne soit-elle, Claire a aussi un potager. Un élément empli de symboles. C’est presque l’origine des choses. - C’est en effet l’origine des choses. Je voulais montrer aussi les cycles de la vie avec les cycles de la nature. J’avais fait plein de plans et puis je n’ai pas monté ça. Je voulais montrer que tout vient d’une seule et même chose : qu’on vient de la terre, qu’on y retournera et qu’on ne peut rien changer à ça. On a intérêt à l’accepter sinon on va très très mal vieillir. Le jardin est au coeur de la vie de Claire. Il y a les oiseaux, les fleurs et les légumes, et pourtant il y a le pont avec les bagnoles ; il y a la Seine qui redevient propre et où le fils va se baigner : c’est un monde qui est le mien et que j’aime énormément filmer.

sage-femme-gourmet-frot©michael.crotto

La natation lie, sans qu’il ne le sache, le fils de Claire au grand-père qu’il n’a jamais connu. Pourquoi ce sport ? - Parce que je nage tout le temps. J’en ai besoin. J’ai créé ce personnage de champion important qui a été au coeur de la vie de ces deux femmes et qui leur a apporté de la splendeur. Et ce qui est beau, c’est la transmission : ce petit fils continue à nager sans savoir d’où sa vient. Mon grand-père faisait des films en amateur et mon désir de faire des films est né de ça. Il y a beaucoup de choses qui nous traversent…

SAGE FEMME est aussi une ode à la « transmission ». - Quand je me retourne, je sens mes ancêtres sur plusieurs générations. Il ne faut pas perdre ça. Nos morts sont là, ils sont avec nous, ils nous portent. On est vraiment des êtres humains si on est à l’écoute de ça. C’est mon métier de « donner à voir », et si on veut voir, on peut voir. On est très conditionnés par le quotidien et tout ce qui fait notre monde, mais on peut s’en affranchir si on le veut. Et le monde devient soudainement très beau et beaucoup plus riche.

Le film transcende un sentiment de nostalgie, bien que ancré dans le réel il apparaît hors du temps. - La nostalgie, c’est comme le passé, on est issu de là. Mes plus beaux souvenirs sont ceux de mon enfance ; ce sont ceux qui m’on façonné. Je ne les perds pas, je ne les annihile pas. La nostalgie me fait écouter Barbara ou Léo Ferré, et je suis soudain bouleversé, retrouvant toutes les émotions que j’avais lorsque je les écoutais. Je suis tellement heureux quand je retourne là-dedans. C’est pas une quête, je ne vis pas dans le passé, mais la nostalgie est une chose très féconde dont on peut se nourrir. Ce que vous dites me paraît assez juste par rapport au film car on replonge dans les années 1970 avec Reggiani – dans l’époque faste des trente glorieuses, dans cette période où l’on croyait que tout était possible – et puis on aborde un présent très différent. Le temps et la vie sont passés : qu’en fait-on aujourd’hui et que fait-on de tout ça ? Rien n’est perdu d’une certaine façon.

Vous semblez très positif à l’égard du futur. - Oui, mais je crois être lucide. Je pense toujours à Edgar Morin et son bouquin « La voie : Pour l’avenir de l’humanité ». Il disait qu’il est douloureux et difficile pour un papillon de sortir de sa chrysalide. Je constate que beaucoup de choses s’organisent et je me dis que tout n’est pas perdu. De toute façon, la Terre survivra, pas nous. Soit on va être intelligents et arrêter nos conneries, soit on sera détruits. Mais il y aura de toute façon bien un survivant ou deux… et Adam et Eve reviendront et recréeront le monde. Je pense que l’humanité a tout en main, aujourd’hui, pou faire les bons choix.

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